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Il y a quelques temps, dans le fuseau Mythes et légendes, Hisweloke lançait à la cantonade, à propos du fuseau Tolkien : monothéisme et théogonie un « Personne pour compiler ce long machin tentaculaire en quelque chose de plus digeste ? » jusqu'ici resté sans réponse à ma connaissance ; comme c'est un sujet particulièrement intéressant et que le machin est effectivement très indigeste, voici ma modeste contribution en forme d'une petite synthèse(ce n'est guère brillant et c'est sûrement très incomplet, mais j'espère que cela fournira déjà une base plus organisée, et plus comestible :)). Si vous voyez des points douteux, pas clairs, manquants ou carrément faux, la tribune est ouverte, je reprendrai selon. Histoire de ne pas compliquer davantage les choses, j'ai préféré reprendre l'article de Nikita qui a servi de point de départ au fuseau et l'augmenter de ce qui avait été dit dans la suite, avec un peu de documentation personnelle pour faire tenir en forme. Ne voulant pas risquer de m'emmêler en paraphrasant ce qui n'avait pas besoin de l'être, je me suis également permis de faire un peu de copier-coller avec des exemples donnés par Vinyamar et le topo de Cathy sur les néo-platoniciens. Pour le reste, mes sources proviennent principalement des fuseaux Tolkien : monothéisme et théogonie et L'Ainulindalë fait la nique à la genèse de la Bible, et du Silmarillon, Ainulindalë et Valaquenta surtout. Je citerai autant que possible en anglais et en français ; la plupart des traductions sont de moi, celles de Pierre Alien citées par Nikita sont signalées par *. Par ailleurs, j'ai délibérément laissé de côté un certain nombre de points que soulevait le fuseau, qui ne présentaient pas de lien direct avec le sujet de départ, à savoir déterminer les motifs monothéistes et polythéistes dans les mythes tolkienniens. « There are no 'Gods', properly so-called, in the mythological background in my stories. Their place is taken by the persons referred to as the Valar (or Powers) : angelic created beings appointed to the government of the world » écrivait Tolkien (L286, p.368). Tolkien, auteur chrétien, a en effet volontairement abandonné peu à peu la conception polythéiste du monde de son invention, pour adapter ses récits à la doctrine de sa religion, rendre le mythe plus cohérent en lui permettant de concorder avec la vérité du christianisme. Lui-même définit son œuvre comme « chrétienne », encore qu’il ne faille pas y voir une œuvre évangélique, et encore moins, comme il l’a assez souvent souligné, une allégorie, fût-ce de la Bible. C’est néanmoins une métaphysique chrétienne qui sous-tend la description de son monde inventé, bien qu’il ne fasse pas directement référence au dieu des chrétiens. Pour Tolkien, Eru est le dieu unique ; il qualifie les Ainur de « créatures angéliques (angelic created beings) ». On peut alors se demander pourquoi on est si facilement tentés de comparer Eru, non au seul dieu, mais à un dieu suprême, et les Valar à des dieux secondaires (ce que font d’ailleurs les Hommes dans le Silmarillion, puisqu’ils appellent les Valar « les Dieux »). Il faut définir d’abord qui sont d’après l’Ainulindalë et le Valaquenta les créatures désignées sous les noms d’Ainur, Valar et Maiar. Les Ainur constituent l’ensemble des « Holy Ones », apparus « avant la création de toute chose », et demeurant dans le néant, hors du temps d’Arda ; ce sont eux qui dans l’Ainulindalë développent les thèmes musicaux donnés par Eru, et permettent ainsi à la création de prendre forme. Valar et Maiar sont les noms spécifiques de ceux de ces Ainur qui s’installèrent dans les limites d’Arda pour la façonner physiquement ; les Valar sont les plus puissants d’entre eux, les Maiar sont leurs inférieurs et leurs subalternes. Par leur influence directe sur la création qu’ils descendent façonner eux-mêmes, ce sont les Valar qui se rapprochent le plus de dieux à part entière. Il faudra donc examiner en quoi l’ensemble des Valar peut être perçu comme un panthéon, et pourquoi Tolkien a affirmé malgré tout avoir créé un univers essentiellement monothéiste. On définira tout d’abord les notions de monothéisme et polythéisme, avant d’examiner plus spécifiquement en quoi ils consistent dans deux grands textes de la pensée européenne, la Théogonie d’Hésiode et la Bible ; après quoi on pourra considérer le cas du monde de Tolkien, examiner en quoi les Valar peuvent être comparés à des dieux, puis ce qui permet de les rapprocher davantage des anges. On dégagera pour finir l’originalité de la métaphysique tolkienienne, en éclairant le rôle particulier des Ainur, et plus spécialement des Valar, cette fois à travers les conceptions philosophiques platonicienne et néo-platonicienne ; on montrera ainsi que si les Valar demeurent des anges, ils s’éloignent des anges de la Bible par leur rôle de lien entre le monde transcendant et le monde de l’immanent, sans toutefois basculer du côté des dieux du polythéisme. |
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(à titre de rappel, les définitions données par Nikita) I – Définitions
Pour bien faire, il nous faut remonter plus loin dans l’histoire des religions pour mieux percevoir comment naît cette idée de « dieu » (« theos » en grec) que l’on retrouve dans l’étymologie de ces deux mots : |
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II – Du polythéisme en Grèce antique
C’est dans un poème de l’aède Hésiode (VIIIe siècle avant notre ère, probablement contemporain d’ Homère) que nous trouvons trace d’un récit de la Création du monde et des dieux en Grèce antique. Ce poème appelé la Théogonie (« theos », dieu + « gonê », naissance) se veut avant tout un « poème des dieux » célébrant la « race sacrée des Immortels » (La littérature grecque d’Homère à Aristote, Trédé-Boulmer et Saïd, p.13). Le premier état du monde mentionne les noms de Chaos, Gaïa (la Terre) et Eros (l’Amour). Grâce au principe de génération apporté par Eros, Gaïa va enfanter Ouranos puis s’unir à lui pour donner naissance aux « vrais » dieux, par opposition aux puissances élémentaires (que sont Chaos, Gaïa et Eros). De cette union naîtra entre autres Chronos, le père de Zeus. Toute idée de progrès n’est pas absente de cette vision du monde puisque Chronos est meilleur qu’Ouranos et Zeus meilleur que Chronos. Le rôle de Zeus devient alors fondamental au sein du Panthéon grec : c’est à lui que les autres dieux demandent de « régner et gouverner ceux qui ne meurent pas. Lui alors répartit les privilèges » (vers 885). Toutefois il n’est pas un dieu omniscient d’où son mariage avec Mètis (la Sagesse) « qui en sait plus long que les dieux et que les hommes qui meurent » (v.887) qu’il « engloutit » alors qu’elle est enceinte d’Athéna (v.890). |
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III – Du monothéisme dans la Bible 1) Le Dieu de la Bible
Qui est le Dieu dont parle la Bible ? Peut-on parler de « théogonie » ? Non d’après les auteurs du livre Des anges et des hommes car « La religion hébraïque est en effet la seule en son temps, et dès ses origines, à s’être débarrassée des mythologies. Et la Bible (…) sera le premier grand texte religieux dont les théogonies seront absentes » (Fombonne et D’Assignes, p.45) Or nous n’avons pas un récit de la Genèse mais bien deux :
a) La tradition yahviste (Gn 2,4b à 4,26) fixée au Xe siècle avant notre ère, est probablement d’origine judéenne. Ce nom de yahviste vient du tétragramme divin YHWH, les quatre lettres hébraïques qui forment le nom de Dieu, vocalisé selon les versions en Yahvé ou Jéhovah. C’est sous ce nom que l’auteur désigne le Dieu de la Genèse. Nous savons fort bien que Dieu est un pur Esprit ; et cependant, nous parlerons de sa main, nous dirons que Dieu entend nos prières. Le fait que le yahwiste use volontairement d’anthropomorphismes ne signifie aucunement qu’il n’aurait de Dieu qu’une notion très primitive. C’est chez lui l’expression spontanée de sa foi en un Dieu personnel qui prend un intérêt réel aux affaires humaines ; nous dirions volontiers : d’une foi pour laquelle l’existence de Dieu va de soi et ne pose pas de problèmes. Note 14 p.284 Ainsi le yahviste va consigner dans son récit des histoires très primitives mais qui ont une fonction théologique : l’auteur veut expliquer la présence du mal dans un monde créé bon par Dieu. C’est dans cette optique que nous devons lire les épisodes du mariage des anges (Gn 6,1-4) et de la tour de Babel (Gn 11,1-9). b) La tradition sacerdotale semble avoir été rédigée plus tardivement (même si elle précède l’autre dans la Genèse, 1,1 à 2,4a), au VIe siècle avant notre ère, par des prêtres de Jérusalem. Dieu est désigné sous trois noms différents : Faisons l’homme à notre image. (Gn 1,26) vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal (Gn 3,5)
Une première hypothèse avance le fait que Dieu parle de la cour céleste des anges qui l’entourent. Une autre souligne la majesté et la richesse intérieure contenue dans ce pluriel. Les Pères de l’Eglise, quant à eux, y ont vu une justification du dogme de la Trinité chrétienne. Point de trace de polythéisme en tout cas puisque toute la théologie de la tradition sacerdotale tend à prouver qu’un Dieu unique a créé toutes choses : le multiple trouve sa source en l’Un ! Le Dieu biblique est donc à la fois unique et omniscient, il est aussi Créateur puisqu’il pré-existe à toutes choses. Ses « anthropomorphismes » ne sont par sur le même plan que ceux des dieux grecs car ils appartiennent à une théologie cohérente. Mais ce qui distingue le plus le Dieu monothéiste de la Bible des dieux polythéistes est sans doute qu’il n’est pas seulement une réponse aux questions existentielles de l’homme (pourquoi la vie ? la mort ? le mal ? la nature ?) mais qu’il vient lui-même rencontrer l’homme et susciter en lui d’autres interrogations, celles de la foi : Tu nous a faits pour toi Seigneur et notre cœur est en recherche tant qu’il ne repose pas en toi. St Augustin, Confessions, 1,1 2) Les anges bibliques Les termes utilisés par Tolkien pour désigner les Valar, « angelic created beings », nous poussent à définir ce que peut être un être angélique. Même si les anges sont mentionnés dans d’autres textes que la Bible ainsi que dans d’autres religions (l’Islam, Zohar, la Cabale…), il me paraît de intéressant de voir ce qu’en disent la Bible et les théologiens juifs et chrétiens pour mieux comprendre ce que voulait dire Tolkien. a) Tout d’abord, il convient de préciser que les anges bibliques sont absents du récit de la Création, seuls les pluriels que nous avons commentés précédemment peuvent induire l’idée qu’ils sont présents aux côtés de Dieu. Lorsqu’ils apparaissent dans le livre de la Genèse, ils prennent forme humaine (Gn 18,2 et 19,1), ne portent pas d’ailes (Gn 28,10-19 : il leur faut une échelle pour monter et descendre du ciel !) et n’ont pas de nom. Ce n’est qu’à partir de la vision d’Ezéchiel que l’on pourra les compter et leur donner des ailes : ils sont 7, mais seuls 3 noms seront révélés dans le texte biblique, Raphaël, Michel et Gabriel. Leurs fonctions sont multiples mais néanmoins cohérentes : Que sont les anges ? Ce sont tous des esprits qui servent Dieu et sont envoyés par lui pour apporter de l’aide à ceux qui doivent recevoir le salut. Heb 1,14 A ces interprétations bibliques, il convient d’ajouter quelques principes adoptés au Concile de Constantinople en 381 : les anges sont antérieurs à la Création du monde, ils ne connaissent pas le péché et n’ont pas forcément un corps subtil.
b) Pourtant beaucoup d’interprètes ont vu dans ces anges qui prennent parfois des formes surprenantes , tels les tétramorphes du livre d’Ezéchiel (Ez 1,10 : ces anges ont quatre visages, celui d’un humain, celui d’un aigle, celui d’un taureau et celui d’un lion) des résurgences des dieux du polythéisme. Ainsi le Concile de Laodicée, à la deuxième moitié du IVe siècle de notre ère, met en garde contre l’idolâtrie des anges chez les Chrétiens. Il faut dire que toute une littérature apocryphe (les courants néo-platoniciens, le Pseudo-Denys, les textes de la Cabale) a institué une hiérarchie de plus en plus précise formée de 72 anges qui portent chacun un nom. Mais Dieu reste unique, et le monothéisme trouve dans les anges une autre forme d’affirmation de sa réalité. Les anges ne sont plus les dieux particuliers des peuples polythéistes mais bien « les serviteurs du roi véritable » Des anges et des hommes, p.46 Il n’y a pas ici une simple « assimilation » du polythéisme mais une véritable « transformation » de l’image de l’ange, bien ancré dans le monothéisme. |
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IV – Du monde de Tolkien Il est temps maintenant après cette remise en contexte d’envisager la vision personnelle de Dieu et le rôle des Ainur dans le Silmarillion et notamment dans les récits de la Création d’Arda. 1) Eru
La question du nom de Dieu ne peut être évitée. On a vu combien elle pouvait être révélatrice dans la Bible. Le Dieu de Tolkien est appelé Eru, ce qui signifie « l’Unique », « Celui qui est le seul ». Peut-on aller jusqu’à souligner en outre la ressemblance entre « Eru » et « El », le singulier d’« Elohim » ? Ce singulier semblerait alors mettre plus en évidence encore l’unicité du principe créateur, et confirmer de fait le postulat monothéiste, mais il poserait également problème, en cela qu’il deviendrait impossible d’englober Eru et les Ainur dans un seul pluriel, comme le pluriel « Elohim » pourrait englober la cour des anges. |
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2) La question des Ainur Qui sont les Ainur ? La réponse nous est apportée dès les premières lignes du Silmarillion : He first made the Ainur, the Holy Ones, that were the offsprings of his though, and they were with hil before aught else was made. Il [Eru] créa d’abord les Ainur, les bénis, qu’il engendra de sa pensée, et ceux-là furent avec lui avant que nulle chose ne fût créée. p.13 a) Des dieux ?
On pourrait interpréter dans ce sens l’expression « engendrer de sa pensée », d’autant que la formule employée ici par le traducteur Pierre Alien n’est sans rappeler le Credo chrétien qui parle du Christ en ces termes : « Engendré, non pas créé, de même nature que le Père ». Le narrateur semble nous suggérer (suggérer seulement !) que les Ainur sont d’essence divine… The Great among these spirits the Elves name the Valar, the Powers of Arda, and Men have often called them gods. Les plus grands de ces esprits furent appelés par les Elfes les Valar, les Puissances d'Arda, et les Humains souvent les appelèrent des Dieux. p. 26 L’histoire du texte lui-même introduit une nouvelle dimension à notre réflexion : Dans les premiers textes du Silmarillion, commencés en 1916 et publiés dans Le Livre des Contes Perdus, les Valar sont appelés « Gods » (remarquez le G majuscule) puis, dans les années 30, les Valar deviennent les « gods » (g minuscule) et l’on voit l’arrivée d’Ilúvatar. Le développement d’un Silmarillion se poursuivra au fil des années pour aboutir en 1977 (sa date de publication) à un ensemble nettement plus chrétien. Cédric Fockeu, « Le Silmarillion, mythologie ou chrétienté ? »
Il faut dire que les attributs des Valar et leurs pouvoirs les rapprochent en grande partie des dieux du polythéismes comme ceux du Panthéon grec : Why hast thou done this ? Why dost you attempt a thing which thou knowest is beyond thy power and thy authority ? For thou hast from me as a gift thy own being only, and no more ; and therefore the creatures of thy hand and mine can live only by that being, moving when thou thinkest to move them, and if thy thought be elsewhere, standing idle. Is that thy desire ? Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi avoir tenter de faire ce qui dépasse tes pouvoirs et ton autorité ? Car je t’ai seulement fait don de ta propre existence, et rien de plus ; et par conséquent les créatures nées de ta main et de ton esprit ne peuvent vivre que grâce à cette existence, bouger quand tu décides de les faire bouger, et si ton esprit est ailleurs, rester sans rien faire. Est-ce là ton désir ? Silm, chapitre 2
Un élément important est donné ici : même si Eru admet finalement les Nains au sein de la création, lui seul possède les âmes et le pouvoir de les distribuer. Bien qu’il reconnaisse les Nains comme les « enfants » d’Aulë, de même que les Elfes et les Hommes sont ses propres « enfants », les premiers n’auraient pas eu sans son intervention une existence à part entière. b) Des anges ?
Cependant tous ces points de contact ne doivent nous faire perdre de vue le véritable sens de ces figures : comme pour le récit biblique, les détails ne doivent pas nous cacher la cohérence interne du texte. And thou, Melkor, shalt see that no theme may be played that hath not its uttermost source in me, nor can any alter the music in my despite. Et toi, Melkor, tu verras qu’on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, et que nul ne peut changer la musique malgré moi. p.16 Les Ainur servent sa volonté sans même s’en rendre compte, ils sont au sens propre comme au sens figuré ses « instruments ». Même les bonnes intentions des Valar sont inefficaces pour changer le destin des elfes, ils doivent se contenter d’être « leurs aînés » et « leurs chefs » (cf. p.48). (2)
Reste à nous demander pourquoi Tolkien a inséré des motifs polythéistes dans un univers fondamentalement monothéiste ? Men have feared the Valar, rather than loved them, and have not understood the purposes of the Powers, being at variance with them, and at strife with the world. Les Humains ont craint les Valar plus qu'ils ne les ont aimés. Ils n'ont jamais compris les intentions des Puissants, étant eux-mêmes trop différents et en conflit avec le monde. p.131
Il ne faut pas oublier en effet que le pouvoir créateur leur a été délégué, et que, comme on l’a vu dans l’exemple d’Aulë (et comme on peut le constater avec celui de Melkor, qui peut pervertir [pervert, corrupt, breed sont les termes fréquemment employés dans le texte original] mais pas créer ; bien que Melkor ne soit pas compté parmi les Valar, il est de la même essence qu’eux), leur puissance créatrice se limite à ce qu’a ordonné Ilúvatar ; ils ne commencent à donner forme à Arda qu’avec le commandement de ce dernier : « Eä ! Que cela soit ainsi ! » [« Let these things be ! »]. Out of the deeps of Arda she came to the aid of Manwë ; for Melkor she knew from before the making of the Music and rejected him, and he hated her, and feared her more than all others whom Eru had made. Varda hears more clearly than all other ears the sound of voices that cry from wast to west, from the hills and the valleys, and from the dark places that Melkor has made upon Earth. Des profondeurs d’Eä elle vint à l’aide de Manwë ; car elle connaissait Melkor avant que la Musique n’ait été chantée, et elle l’avait rejeté, et il la haïssait, et la craignait plus que tout autre qu’avait fait Eru. Varda entend plus clairement que toute autre oreille le bruit des voix qui pleurent de l’Est à l’Ouest, depuis les collines et les vallées, et les endroits sombres que Melkor a bâtis sur Terre. Manwë et Varda apparaissent ici comme deux principes complémentaires, et si leur union n’est pas fertile en enfants, elle l’est en cela qu’elle allie l’autorité à la miséricorde, le pouvoir à la bonté, et qu’elle permet à ceux qui gouvernent de connaître Arda parfaitement, pour sa protection : If Varda is beside [Manwë], he sees further than all other eyes, through mist, and through darkness, and over the leagues of the sea. And if Manwë is with her, Varda hears more clearly than all other ears the sound of voices that cry from wast to west, from the hills and the valleys, and from the dark places that Melkor has made upon Earth. Lorsque Varda est aux côtés de [Manwë], il voit plus loin que tout autre œil, à travers la brume, et à travers l’ombre, et par-delà les lieues sur la mer. Et si Manwë est avec elle, Varda entend plus clairement que toute autre oreille le bruit des voix qui pleurent de l’Est à l’Ouest, des collines et des vallées, et des endroits sombres que Melkor a bâtis sur Terre.
On remarque également que c’est dans les cieux de Manwë que Varda a semé les étoiles pour venir en aide aux peuples de la Terre du Milieu. ‘Eru is bountiful,’ she said. ‘Now let thy children beware ! For there shall walk a power in the forests whose wrath they will arouse at their peril.’ Eru est bon, dit-elle. A présent que tes enfants prennent garde ! Car il y aura dans les bois un pouvoir dont ils soulèveront la colère à leurs risques et périls.
Il semble qu’ainsi Aulë et Yavanna matérialisent un conflit inhérent à Arda, entre la terre et des créatures non attachées à elle. All the flowers spring as she passes and open if she glances upon them ; and all the birds sing at her coming. Les fleurs naissent sur son passage et s’ouvrent si elle pose son regard sur elles ; et les oiseaux chantent devant ses pas. On le voit donc, le couple est en réalité la métaphore de deux principes complémentaires, où l’élément masculin est associé à la force, l’autorité, le spirituel, et l’élément féminin, à la fertilité, la guérison, le corporel. A ce propos, on peut s’arrêter un instant sur Ulmo et Nienna, les seuls solitaires. On remarquera alors qu’ils n’ont pas besoin de complément, parce que leur complément semble être Arda elle-même : l’un la soutient et lui permet de survivre par le biais des cours d’eaux qui sont les « veines du monde » ; l’autre pleure ses blessures. L’aspect complémentaire de Nienna et Arda est mis en valeur par le fait que Nienna vit pratiquement hors d’Arda : ses fenêtres donnent sur « l’extérieur des murs du monde ».
Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. Ceux-ci sont « frères », dans la mesure où, dans la création telle que l’a ordonnée Ilúvatar, le bien et le mal ne peuvent exister l’un sans l’autre, chacun devant à sa manière embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; en outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme.
Doit-on conclure alors à une vision déformée de ce qui serait autrement la cour céleste d’Ilúvatar ? Certains détails pourtant éloignent les Valar des anges : Gn 16,10 : « L'Ange de Yahvé lui dit: "Je multiplierai beaucoup ta descendance, tellement qu'on ne pourra pas la compter." » Gn 21,17 : « l'Ange de Dieu appela du ciel Agar et lui dit: "Qu'as-tu, Agar? Ne crains pas, car Dieu a entendu les cris du petit, là où il était. Debout! soulève le petit et tiens-le ferme, car j'en ferai une grande nation." » Gn 22,11 : 'L'Ange dit: "N'étends pas la main contre l'enfant! Ne lui fais aucun mal! Je sais maintenant que tu crains Dieu: tu ne<> m'as pas refusé ton fils, ton unique."
Gn 22,15 : « L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel et dit: "Je jure par moi-même, parole de Yahvé: parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable qui est sur le bord de la mer, et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis. Gn 31,11 : « L'Ange de Dieu me dit en songe : Jacob, et je répondis« : Oui. Il dit« : Lève les yeux et vois« : tous les boucs qui saillissent les bêtes sont rayés, tachetés ou tavelés, car j'ai vu tout ce que Laban te fait. Je suis le Dieu qui t'est apparu à Béthel, » Juge 2,1 : « L'Ange de Yahvé monta de Gilgal à Béthel et il dit: "Je vous ai fait monter d'Egypte et je vous ai amenés dans ce pays que j'avais promis par serment à vos pères. J'avais dit : Je ne romprai jamais mon alliance avec vous. » Juge 6,11 : « et l'Ange de Yahvé lui apparut: "Yahvé avec toi, lui dit-il, vaillant guerrier!" (...) Alors Yahvé se tourna vers lui et lui dit (...) l'Ange de Yahvé lui dit (...) Alors l'Ange de Yahvé étendit l'extrémité du bâton qu'il tenait à la main et il toucha la viande et les pains sans levain. Le feu jaillit du roc, il dévora la viande et les pains sans levain, et l'Ange de Yahvé disparut à ses yeux. »
Dans le chapitre 2 du Silmarillon « D’Aulë et Yavanna » seulement, Manwë transmet la parole d’Ilúvatar ; on remarque cependant qu’il la transmet, non à un Homme ou un Elfe, à une autre Vala suite à la requête de celle-ci, et qu’Ilúvatar ne parle pas directement par sa bouche. Par ailleurs, lorsque Ilúvatar se manifeste aux hommes (voir l’histoire d’Adanel dans l’Athrabeth Finrod ah Andreth, page 345 de l’édition anglaise), ce n’est pas par l’intermédiaire d’un Vala, |
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3) Le cas des Maiar Les Maiar, ces « esprits […] du même ordre que les Valar, mais d’un moindre degré », n’ont cependant pas le même rôle, dès leur arrivée en Arda. Notons que dans les premières versions, certains d’entre eux (notamment Eönwë et Ilmarë) sont désignés comme les enfants des Valar.
On peut constater en effet que sous certains rapports il est plus aisé de rapprocher les Maiar des anges que les Valar : On peut faire une remarque à propos de l’union de Melian la Maia et du roi des Sindar Elu Thingol. La mythologie antique n’est pas la seule en effet à comporter des récits d’union entre mortels et êtres d’origine divine, comme en témoigne ce passage de la Bible : Quand les hommes commencèrent a se multiplier a la surface du sol et que des filles leur naquirent, il advint que les fils d'Elohim s'aperçurent que les filles des hommes étaient belles. Ils prirent donc pour eux des femmes parmi celles qu’ils avaient élues. [...] En ces jours la il y avait sur géants sur la terre et même après cela: quand les fils d'Elohim venaient vers les filles des hommes et qu'elles enfantaient d'eux, c'étaient des héros qui furent jadis des héros de renom. Genèse VI 1-4 (traduction de la pléiade) Dans la Bible de Jérusalem, cet épisode comporte en note : Episode difficile (de tradition « yahviste »). L’auteur sacré se réfère à une légende populaire sur les Géants, en hébr. Nephilim, qui seraient des Titans orientaux, nés de l’union entre des mortelles et des êtres célestes. Sans se prononcer sur la valeur de cette croyance et en voilant son aspect mythologique, il rappelle seulement ce souvenir d’une race insolente de surhommes, comme un exemple de la perversité croissante qui va motiver le déluge. Le Judaïsme postérieur et presque tous les premiers écrivains ecclésiastiques ont vu des anges coupables dans ces « fils de Dieu ». mais à partir du IXe siècle, en fonction d’une notion plus spirituelle des anges, les Pères ont communément interprété les « fils de dieu » comme la lignée de Seth et les « filles des hommes » comme la descendance de Caïn. Cependant, dans l’édition de la Pléiade, la note donne : Les fils d’Elohim sont des êtres mystérieux qui participent de la nature divine et seront identifiés aux Anges. Ils forment la cour céleste dans Job, I, 6 ; 2, 1 ; XXXVIII, 7. […] Les géants, de l’hébreux « nephîlîm » « qui tombent » du ciel, après l’union des fils de Dieu et des filles des hommes, se retrouveront parmi les occupants fabuleux de la Terre Promise (Nombres, XIII, 33). Ils font partie des « gibborîm », c’est-à-dire des « héros », qui dépassent l’humanité ordinaire, tel Nemrod dans X, 8. L’épisode des fils de Dieu et des filles des hommes est un premier préambule à la catastrophe du Déluge. La descendance de Melian s’est éteinte trop rapidement pour être à l’origine de tout une race. On peut remarquer cependant que Lúthien fut bel et bien une héroïne, et que sa puissance dépassa celle des autres Elfes, pour le bien ou le mal : n’oublions pas que son geste, lorsque avec Beren elle s’empara du Silmaril, aboutit à d’autres combats contre les fils de Fëanor, et que c’est finalement la convoitise de Thingol pour le joyau qui fut à l’origine de sa mort et de la rupture de l’Anneau de Melian, finalement de la chute définitive de Doriath, lors du retour des fils de Fëanor. Le destin de la descendance de Melian comporte donc la même ambivalence que la nature des géants bibliques. Notons toutefois qu’à ce niveau il est hasardeux d’établir des analogies, dans la mesure où Tolkien n’a pas voulu donner une traduction du récit biblique, mais plutôt tenter de concilier le dire du Livre avec la description de son monde, dans un souci de cohérence avec ses propres convivtions ; le Silmarillon n’est pas un ouvrage évangélique, et bien évidemment pas une allégorie. Sans doute ne doit-on pas chercher alors à y retrouver l’épisode des fils d’Elohim, ni du Déluge ou du départ vers Canaan (bien qu’il soit tentant d’effectuer un rapprochement avec la punition divine de la chute de Númenor/Atlantide, ou le départ des Elfes pour Valinor, avec les trois chefs de tribus partis d’abord en « éclaireurs ») ou tout autre épisode de la Genèse. Néanmoins, la nature et le destin de Lúthien semblent en accord avec le récit biblique. Ainsi il le rôle qu’on attribue d’ordinaire aux anges semble apparaître mieux dans le cas des Maiar que des Valar. Tolkien ayant cependant précisé qu’il n’y avait pas une différence de nature entre les deux, on ne peut supposer que les Valar seraient des dieux, et les Maiar des anges. Les deux sont d’essence « angélique », mais il semble que les Valar soient des êtres d’un ordre et d’une fonction qui n’est pas définie dans la Bible : non un grade intermédiaires entre anges et dieux, mais une qualité d’anges envisageables dans le cadre de la tradition chrétienne, et cependant non mentionnée explicitement ; en cela se dégagerait l’originalité du récit Tolkienien. On examinera, pour mieux dégager ce rôle, des théories philosophiques auxquelles peut se rattacher le récit de la création d’Arda. |
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4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne Commençons par rappeler les théories platoniciennes. Selon Platon, la divinité suprême est le Bien absolu, autour duquel s’organise le monde des Idées, le stade de réalité supérieure. Le second stade de la réalité est le monde des Formes ; celui-ci est l’œuvre d’une divinité inférieure, le « Démiurge », qui prend modèle sur le monde des Idées pour créer le monde sensible. Maxime de Tyr, philosophe platonicien repris par St Justin au IIe siècle, a développé par l’idée d’un dieu primaire inaccessible, mais qui se transmettait par l’intermédiaire de dieux secondaires ; le parallèle avec Eru et les Ainur (Valar en particulier) est tentant : Eru représenterait le Bien suprême, la musique le monde des Idées, une « création en puissance » (3) dont les démiurges (Valar) feraient le monde sensible ; au contraire d’Eru, ils seraient eux, accessibles aux créatures terrestres. Dans « Splintered Light », de V. Flieger, on peut lire : Il est à noter qu’Elohim […] est techniquement un pluriel […] En tant que pluriel, le terme peut suggérer non pas plusieurs dieux mais Dieu sous tous ses aspects, Dieu en tant que multiplicité, un concept qui n’est pas sans rappeler la multiplicité de la pensée d’Eru que sont les Valar. [Ce pluriel indique la manière plurielle dont Dieu se manifeste dans les forces de la nature (par l’intermédiaire des Valar, cette fois des entités distinctes, d’où l’insistance sur l’unicité d’Eru).] L’adjectif utilisé par Tolkien pour décrire l’œuvre des Valar fabriquant le monde est démiurgique […] La subcréation, dans ce cas, est démiurgique. Ici encore l’étymologie peut mettre en lumière ce que Tolkien voulait dire. Le mot « démiurge » remonte à deux racines indo-européennes distinctes : da-, « diviser », […] et da-mo, peut-être « division de la société, comme dans le grec « demos », combiné avec werg, « faire », comme dans le grec « ergon », « travail, action ». Leur union dans le mot « démiurge » peut être porteuse d’un sens tel qu’« artisan », ou « travailleur connaissant un art [au sens premier du terme] », comme division de la société. Les Valar, produits de la pensée d’Eru, sont cette division de la divinité principale qui prend part active dans l’art de la subcréation, l’activité physique consistant à donner forme au monde. En tant que divisions d’Eru, ils procèdent à des divisions et un développement supplémentaires par lesquels le thème (également le produit de sa pensée) lui est retiré et mis en forme par les Valar dans la Musique et au-delà dans la substance du monde. Ils établissent ainsi une division entre le monde et Eru, et l’assistent dans un processus de séparation à travers lequel Eru et le monde peuvent se contempler mutuellement. (4) On observerait alors deux niveaux de séparation : un passage de la pensée à la musique, effectué par les Ainur, au cours duquel ces derniers conceptualisent le monde à partir des thèmes donnés par Eru (5), puis la « mise en forme » effective, en Eä, par les Valar.
On pourrait évoquer une autre tradition intéressante à ce propos, la tradition gnostique (pour faire bref une littérature philosophique et religieuse des premiers siècles de l’ère chrétienne, fondée sur le rejet partiel ou total de l’interprétation reçue de la Bible dans l’Eglise). « Il y eut Eru, l’Unique, qu’en Arda on appelle Ilúvatar ; et il créa d’abord les Ainur, les Bénis (6), qui furent les rejetons (7) de sa pensée. » Les Ainur sont la pluralité d’Eru et de son indivisibilité. La Feuille de la Compagnie, Between Faith and Fiction, p.109 Le devenir, le cours changeant des choses est un dégradé de l’Eternel : Le Silmarillion n’est rien d’autre que l’incarnation de cette conception. A mesure que l’on avance dans le temps en s’éloignant de l’unité originelle, Tolkien développe les fragmentations progressives de la lumière. La Feuille de la Compagnie, Splintered Light, p.126 Dans cette perspective néo-platonicienne, on a 2 niveaux d’émanations : le monde intelligible des « esprits » procède de l’Un, et le monde sensible procède du monde intelligible, et ces 2 émanations, si différentes soient-elles, ne sont jamais des créations. Toutes choses naissent d’elles-mêmes sous la lumière du Bien, leur imperfection est liée seulement à leur éloignement progressif de la simplicité originelle ; le monde sensible est, dans sa beauté comme dans son imperfection, la suite normale du monde spirituel. Tolkien fut profondément influencé par la thèse du livre d’Orwen Barfield, intitulé « Poetic Diction » …. Barfield suppose une unité sémantique ancienne ….La séparation progressive de l’homme avec le monde s’est accompagnée d’un éclatement des concepts et du vocabulaire. C’est cette théorie qui a modifié la façon que Tolkien avait de concevoir le monde et son travail. Le concept de subcréation [le sien ou celui des Valar], développé dans l’essai « Sur le conte de fées », se donne comme un dérivé du Logos johannique, une imitation de Dieu (c’est dans le désir de créer que l’homme est à l’image de son Créateur)… (8) idem, p.125 Peut-être doit-on voir l’apparition du mal comme une conséquence de cet éparpillement ; on peut cependant en voir une meilleure illustration dans la disharmonie entre Aulë et Yavanna, au chapitre 2 du Silmarillon (passage cité en IV, 2, b). Le seul fait de l’apparition de créatures animées sur la terre est à l’origine d’un conflit avec celle-ci. A ce propos, on peut s’interroger sur le cas de la race humaine, qui au contraire des Elfes n’est pas liée à Arda : constitue-t-elle un niveau supplémentaire de dislocation de l’unité divine ? Une autre idée de Plotin retiendra notre attention : le monde divin comprend l’Un (le Monde des Idées) et l’Âme ; celle-ci est donc de nature divine et à partir d’elle naissent des âmes individuelles, qui se laissent entraîner par la passion, sortent du monde spirituel, inclinent vers la matière, font ainsi naître les corps… Si les âmes des hommes dans Tolkien ont été distribuées par la volonté d’Ilúvatar et n’ont pas connu une telle « chute », remarquons toutefois que leurs passions et leur égarement influent sur le corps, comme on le constate dans le récit d’Adanel, cité dans l’Athrabeth ; les hommes se sont laissés entraîner par les promesses de Melkor et ont renié leur créateur, qui se rappelle à eux en ces termes : Ye have abjured Me, but ye remain Mine. I gave you life. Now it shall be shortened, and each of you in a little while shall come to Me, to learn who is your Lord : the one you worship, or I who made him. Vous m’avez renié, mais vous demeurez miens. Je vous ai donné la vie. A présent elle sera abrégée, et chacun d’entre vous après peu de temps reviendra à Moi, pour que vous appreniez qui est votre Seigneur : celui que vous adorez, ou Moi qui l’ai créé. HoME X, page 347 Dans la Genèse, édition de la Pléiade, la note au chapitre VI, versets 1 à 4, donne de même : L’esprit de Iahvé est le principe de vie (II, 7; VII, 22). La chair l’emporte sur l’esprit et, par conséquent, l’homme ne fera que passer sur terre. La longévité sur laquelle insistait le chapitre V [généalogie d’Adam à Noé ; tous vécurent plusieurs siècles] sera réduite à cent vingt ans, au maximum. L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme. Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière. |
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Notes : (1) Esthétiquement parlant le terme « rejetons » n’est pas très bien choisi, mais il a le mérite d’être une traduction plus exacte du terme original « offsprings », qui met en valeur l’engendrement à partir d’un seul être, comme les plantes « rejettent » leurs pousses. (2) La traduction de P. Alien donne « guides » pour « chieftains » ; le terme me semble inexact, dans la mesure où « chieftain » désigne, stricto sensu, un chef de clan. (3) Outre les idées de Platon, celles d’Aristote font également appel à une notion de réalité « en étages » où toute réalité accomplie (en acte) a encore un potentiel de devenir : c’est une réalité « en puissance » par rapport à la réalité supérieure. La Musique matérialiserait alors le caractère potentiel de la création. (4) Notre traduction du passage. Pour l’original : « It is worth noting that Elohim … is technically a plural form … As a plural, it can suggest not many gods but God in all his aspects, God as multiplicity, a concept not unlike the multiplicity of Eru’s thought who are the Valar ». « The adjective Tolkien used to describe the labors of the Valar in making the world is demiurgic… Subcreation, then, is demiurgic. Here again etymology may throw light on Tolkien’s intent. The word demiurge traces back to 2 distinct Indo-European roots : da-, « to divide » … and da-mo, perhaps « division of society », as in Greek demos, combined with werg, « to do » as in Greek ergon, « work, action ». Their union in demiurge may have conveyed a meaning like « craftsman », or « skilled workman », as a division of society. The Valar, as products of Eru’s thoughts, are that division of the godhead which actively engages in the skilled work of subcreation, the physical activity of shaping the world. As divisions of Eru, they are assisting in the further division and development whereby the theme (also the product of his though) is taken from him and shaped by Valar into the Music and beyond it into the substance of the world. They are thus also dividing the world from Eru, assisting in a process of separation through which Eru and the world can contemplate each other ». (5) Une bonne illustration de l’idée de la conceptualisation du monde avant sa réalisation est donnée dans la nouvelle « Murder Mysteries », de Neil Gaiman (in « Smoke and Mirrors »). (6) Bénis est une traduction approximative de Holy Ones, le terme original présentant une ambiguïté : les Ainur sont-ils « Holy » parce que bénis par Eru, ou du point de vue des peuples d’Arda ? (7) Voir note 1. (8) Ce qui peut rappeler en outre la réponse d’Aulë à Eru lorsque celui-ci lui reproche la création des Nains (Silm, chapitre 2). |
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Bravo Ylla pour cette synthèse qui permet effectivement d'y voir beaucoup plus clair dans un fuseau qui devenait preque rébarbatif, surtout pour ceux qui, comme moi, n'avaient pas franchement réfléchi à la question ! J'imprime, je me saisis de mon stabylo et de ma feuille de note, et me voilà avec une occupation pour ce soir ! |
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Voilà une initiative fort bienvenue ! J'imprime ausssi et lirai à tête reposée (Moi qui vient de lire "l'Ainulindalë fait la nique à la genèse Je ne regrette pas, je me suis bien amusée et je pense que tu n'auras pas tout repris !!!!!) |
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Bravo pour tout ce travail, Ylla ! J'imagine que ça a du te prendre beaucoup de temps !
Bravo à toi aussi MJ pour avoir lu jusqu'au bout le tentaculaire fuseau initié par ce provocateur de Morgoth ;o) I. |
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J'en ai peut-etre pas l'air, mais j'en lis beaucoup !!!! |
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Je crois que j'aurais trop retenu les arguments de Morgoth et d'un autre(?) |
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Salut Ylla, Magnifique travail, j'en suis vraiment épaté. Il ne me semblait pas d'ailleurs que nous avions parlé de tant de choses dans ces fuseaux, et il me semble que tu as travaillé de ton côté à des recherches. C'est remarquable en tous cas ! Bon, maintenant j'ai quelques minimes commentaires, et même quelques ajouts (des choses que je gardais sous la main pour mon exposé, mais vu qu'il n'avance plus depuis plusieurs mois, je lâche les fauves). Ylla a écrit :
Hum ! Melkor n'est pas fait mauvais !! Il est plus puissant, et il a en lui le désir de créer et de remplir le vide, incapable en même temps d'imaginer qu'Eru a lui aussi ce désir. C'est son désir qui prend déjà le pas sur celui d'Eru, qui le conduit lentement à s'opposerà Eru... donc au Mal. Le mal s'est s'opposer à Eru, non pas être le pendant de Manwë.
ben non, s'il n'y a pas de différence de nature, les uns ne peuvent être anges et d'autres dieux. La nature des anges et des dieux est-elle la même ? (il faudrait distinguer nature et substance, le credo français ne disant que par une grossière erreur de traduction du fils qu'il est de même "nature" que le père, tandis qu'il est de même "substance", ce qui est plus précis). Je pense que dans notre texte Tolkien ne faisait pas forcément attention à cette précision, de toute façon. Le dieu et l'ange n'ont pas la même nature, l'un est infini, l'autre est fini, l'un est créateur, l'autre est créature, l'un est parfait en tout, l'autre (comme créature finie) l'est moins, etc...
Bon, c'est là que je met au grand jour ce que j'ai découvert: dans la religion catholique aussi, les anges agissent sur la création de manière matérielle. Je tiens d'abord à signaler qu'en français "donner forme" peut faire penser que les Valar ont fabriqué le monde. Mais si j'en crois ta citation : « The Valar, as products of Eru’s thoughts, are that division of the godhead which actively engages in the skilled work of subcreation, the physical activity of shaping the world », on note bien le temre de subcréation, et de "shaping", qui est celui de modeler, donner des formes à un monde qui existe déjà. ce n'est qu'une précision de sens subtil, "donner forme" est correct pour traduire Donc, voici ce que je lis dans un ouvrage sur St Thomas d'Aquin : Dieu se sert du ministère des anges pour tout le devenir corporel qu'il opère (...) ainsi les anges ne ressusciteront pas les hommes au dernier jour pas plus qu'ils qu'ils n'ont créé le monde au premier; mais ils ont pu préparer la création du premier homme tout comme ils prépareront la résurrection au dernier jour. (cf. Somma Ia 45.5 - 91.2.1 - suppl 76.3). Bien que les anges n'aient aucune participation à l'acte créateur, se sont eux qui, par volonté de la Providence divine, administrent et gouvernent toutes les créatures matérielles, tous les corps. l'homme être de relation, par B. de Marjerie, p.22, note 14 Ia 45.5. S1: Donc une substance immatérielle ne peut produire une autre substance immatérielle semblable à elle, quant à son être ; elle peut seulement produire une perfection surajoutée, par exemple si l'on disait, avec Denys, que l'ange supérieur illumine l'ange inférieur. C'est en ce sens qu'il y a de la paternité jusque dans le ciel, selon la parole de l'Apôtre (Ep 3,15 ) : (Dieu) « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. » Par là encore il apparaît avec évidence que nul être créé ne peut causer quelque chose sans une réalité préexistante, ce qui exclut l'idée de création.
Ia 110 : (...) De même, l'ange transforme la matière corporelle d'une façon qui surpasse celle des agents corporels, en agissant sur ces agents corporels comme une cause supérieure à eux.
Ia 91.2: S. Augustin dit que « Dieu dispose les réalités corporelles par l'intermédiaire de la créature angélique » (...) Ia 110.1 C'est pourquoi, de même que les anges inférieurs, dont la forme est moins universelle, sont régis par les anges supérieurs, ainsi tous les êtres corporels sont régis par les anges. Ce n'est pas là seulement une affirmation des Pères : c'est la pensée de tous les philosophes qui admettent des substances incorporelles. Somme Théologique
L'idée donc d'anges qui participeraient au façonnement du monde, que Eru seul a créé, n'est pas incompatible avec la vision chrétienne.
De même, seul Eru a créé le monde. Les valar en ont dessiné les plans avec lui dans la musique, mais c'est Dieu qui fit la matière, le monde sensible. Puis les Valar allèrent y habiter, pour achever la création. Etant dans son processus durant la musique, il était normal qu'ils y soient aussi durant la lente mise en forme de la terre, de façon, si l'on veut, à réaliser ce qu'ils avaient chanté en prophécie.
Il y a quand même Mandos qui a parlé au peuple d'Arda (ça en fait donc trois). Et au Mont Taniquetil, Manwë parlait avec les seigneurs Elfes.
Voilà je crois que c'est tout. |
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ISENGAR a écrit :
C'est, pour partie du moins, et avec quelques prolongements, fait depuis longtemps, ami Isengar ^^ ;) Ylla a écrit :
Chapeau bas pour l'effort et la clarté donnée au 'machin'. Hmmm... Si j'ai un peu de temps (à moins que Cédric ne tienne à s'y coller), je veux bien peaufiner une mise en forme -- on attendra un peu ce que cette belle compilation suscitera comme discussion. Didier. |
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Vinyamar a écrit :
Oui, c'est exact, Melkor a choisi ce qu'il est devenu, j'ai peut-être été un peu vite. Mais en fait, à bien y réfléchir, il me semble qu'aucun des Valar n'était prédestiné. Le Valaquenta parle davantage de goûts que de nature. D'ailleurs, les Valar ne sont pas non plus créés maris et femmes, ils décident eux-mêmes de leurs unions, à l'instar de Tulkas et Nessa, ou de Varda qui a repoussé Melkor. Simplement, ou constate tout de même qu'à l'arrivée les liens de parenté semblent se justifier. N'oublions pas tout de même que Tolkien était un écrivain, il ne transcrit pas une révélation ; on peut considérer les liens de parenté comme un procédé littéraire. Cela dit, d'accord avec toi, il faudra que je rectifie (mais je reprendrai quand il y aura déjà eu quelques commentaires). Pour ce qui est du libre arbitre, je te fais entièrement confiance pour être mieux renseigné que moi sur la question, je modifierai aussi. Je note aussi la remarque sur la communication entre Manwë et les Eldar. Le problème ici, c'est qu'on touche à une grosse complication du problème, à savoir, quels rapports sont à prendre en compte et de quelle façon, de ceux entre les Eldar et les Valar/Eru, ou entre les hommes et la divinité ? Dans un article de Faërie (numéro 1), j'ai trouvé une comparaison entre Aman et le paradis perdu, et Numenor et le péché originel. A mon avis, là, on mélange tout, avant même qu'on se soit interrogés sur la pertinence des analogies. On ne peut pas confondre les Elfes et les hommes, et peu de problèmes peuvent être envisagés de la même manière selon la race qu'on va considérer. Il est vrai que c'est auprès des Elfes qu'Oromë a servi d'ambassadeur... Bon, je vais essayer de voir ça (pas tout de suite parce que je pars en vacances après-demain... :-)) En tous cas, merci beaucoup pour tous ces apports, Vinyamar ! |
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Quelques petites remarques: CdC |
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Ylla, te casse pas trop pour la communication entre les Valar et les hommes (elfes etc...). C'était un petit chipotage, ton opposition reste tout à fait valide, dans la mesure où la communication reste une tâche privilégiée des anges (d'où leurs nom), tandis que ce n'est pas le cas pour les Valar. je ne saisi pas ton 2e paragraphe, dans la mesure où je suis totalement d'accord. Ais-je sous-entendu le contraire quelque part ?? (à tort) |
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CdC a écrit :
Je crois que c’est une fausse piste. De tous les maiar, les Istari sont les seuls, avec le consentement d’Eru (CLI3), à avoir revêtu « corps d’Homme véritable – et non point seulement l’apparence - , et sujets aux peurs et aux douleurs et aux fatigues de la terre, capables de souffrir la faim et la soif, et même la mort » … bref, un corps de chair, avec perte d’une bonne partie de leurs pouvoirs angéliques ; la condition de chair implique un corps terrestre, biologique donc corruptible (le corps de Saruman, à sa mort, se transforme rapidement en charogne, il me semble). Les Valar ne peuvent prendre qu’une forme, qu’ une apparence, dépourvue de toute biologicité (opacité, lourdeur etc…). Même Sauron, après ses destructions successives, ne reprend qu’une apparence, qu’ une forme car il « n’était pas fait de chair mortelle, et si la forme sous laquelle il avait fait tant de mal lui fut arrachée et qu’il ne put plus paraître aimable aux yeux des hommes, son esprit s’échappa du gouffre, passa comme l’ombre d’un vent sinistre sur la mer et regagna les terres du milieu et Mordor sa demeure… jusqu’à ce qu’il se fût donné une apparence nouvelle … » (Le Silm, p.368). Et le corps ressuscité de Gandalf évoque un corps lumineux, paradisiaque, comme celui des anges (Silmo, avec qui je suis d’accord, dit un peu la même chose dans le fuseau sur le barrage ;-)) ; Gwaihir ne dit-il pas, lorsqu’il ramène Gandalf à Lorien, qu’il est aussi léger qu’une plume, que le soleil brille à travers lui, qu’il pourrait même flotter dans le vent … Ici l’opposition corps biologique (matériel)/ corps de lumière (spirituel) évoque l’idée au centre de l’enseignement paulinien, que le corps ressuscité ne sera pas identique au corps mortel mais se « distinguera de lui comme l’épanouissement glorieux de l’infirmité corruptible » (1Co, 15, 35-48) ; de méprisable, infirme, le corps devient glorieux, plein de force. On retrouve la même idée au départ avec Melian, avec un but tout aussi édifiant, ennoblir la race humaine avec du sang divin/elfique : « Melian alone of all those spirits assumed a bodily form, not only as a raiment but as a permanent habitation in form and powers like to the bodies of the Elves.This she did for love of Elwë, and it was permitted, no doubt because this union had already been foreseen in the beginning of things, and was woven into the Amarth ( ??? quid ??) of the world, when Eru first conceived the being of his children, Elves and Men, as is told … in that myth that is named The Music of the Ainur » (HoME 12, p.364-365, the Shibboleth of Fëanor, parmi les derniers écrits de Tolkien). Il y a de plus une grosse erreur de traduction dans le Silm, p.126, où il est écrit que la maia Arien (qui doit conduire le vaisseau du soleil) « abandonna aussi le vêtement de chair qu’elle avait choisi, à l’instar des Valar, et devint comme une flamme nue, terrible et splendide » alors que la VO dit bien « leaving Valinor she forsook the form and raiment which like the Valar she had worn, and she was a naked flame, terrible in the fullness of her splendour … The Anar arose in glory ». Le projet mythologique de Tolkien est cohérent, au contraire, si on s’en tient au texte. Cathy
[édit (Yyr 2024) : à partir de là s'en est suivie une digression, que je déplace là-bas |
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Au sujet du corps des êtres divins chez Tolkien (Valar, Maiar), cf. la superbe conférence d'Eruvike (Michaël Devaux) qui je crois doit être dans la feuille de al compagnie n° 3: |
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Un petit passage en chuchotant...je dois dire que je lis tout cela avec beaucoup d'intérêt... CdC> le fait de faire référence à un texte apocryphe bien qu'intéressante peut sembler douteuse...pourtant maintenant que j'y pense il me semble que dans le HoME X il est fait référence au désir qu'éprouvait Melkor pour la Maiar qui conduisait la Soleil...(je me trompe peut être tout cela est loin) |
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Thomas d'Aquin est un con. citer St Thomas d'Aquin me parait très artificiel et "orienté" pour expliquer la capacité créatrice des valar. |
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Euh, shnogul, tu t'es laisse emporté là... Par ailleurs, tes conclusions sont tout à fait contestables : non, je ne crois pas que les Ainur soient simplement des Ainur... Mais je laisse argumenter tes dires.
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Shnogul a écrit :
Je suppose que tu voulais dire "t’incitent à penser que" ; mais même alors c’est faire peu de cas des dires de Tolkien lui même: The Lord of the Rings is of course a fundamentally religious and catholic work ; unconsciously at first, but consciously in the revision. That is why I have not put in, or have cut out, practically all references to anything like “religion”, to cults or practices. Letter 142, p. 172 Je profite de ce post pour remercier Ylla pour son travail, chose que je n’ai pas faite jusqu’à présent ;-) Vinch’, dubitatif :-( |
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ok Cédric, je le ferais plus. Plus de gros mots. ni pour m'insulter moi-même ni pour insulter des morts... dommage j'aime bien faire ça. dire que tel grand penseur est un con ça relativise tout de suite l'effet "impressionant" des citations. |
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Shnogul a écrit :
Non, ce n’était pas le but de cette citation de Tolkien. Je souhaitais te montrer que tu étais dans l’erreur quand tu dis son Sda n'est pas "catholique" mais très personnel. A moins que les guillemets accompagnant le mot catholique n’impliquent une notion qui m’ait échappé et qui graviterait autour de ce que tu entends par "personnel". En ce cas et même si j’ai l’impression que le dernier paragraphe de ton post apporte des éléments d’explication, pourrais-tu développer s’il te plaît ? Vinch’, qui se demandera toujours pourquoi les religions déchaînent ainsi les foudres ;-) |
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pour faire simple, le Sda est peut-être "fondamentalement" catholique mais pas "exclusivement" catholique. Toto a réussi un impressionant numéro d'équilibriste pour mixer harmonieusement des univers qu'il chérissait mais n'était pas compatibles sur le papier. sinon euh... quelles foudres? je suis tout a fait calme moi. serait-ce qu'une certaine ambiance feutrée est requise en ces lieux? dans ce cas je vais prendre une cuillérée de miel pour m'adoucir la voix... ;-) |
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Shnogul> oui oui une certaine ambiance *feutrée*, comme tu dis, est requise en ces lieux (comme dans les bibliothèques par exemple, ou les centres d'archives) car sur des sujets qui heurtent parfois la sensibilité des uns ou des autres, le calme, la patience et la tempérance sont bienvenus ce qui n'enlève rien à la qualité des débats, bien au contraire... et je suis persuadé que ta position exprimée avec la modération qui convient est aussi intéressante que les autres (j'y crois... foi d'agnostique)... :-) Silmo PS: bienvenue, heureuse rencontre j'espère |
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Bonjour à tous ! Quelle surprise de retrouver d’anciennes discussions resurgir et aboutir à une version « éditable » ! Personnellement ce « ce long machin tentaculaire et indigeste » me laissent plutôt de bons souvenirs mais je suis un brin nostalgique… En tout cas merci Ylla de t’être assignée à la tâche d’autant que tu n’avais pas participé aux débats : ta contribution très pertinente n’en est que plus rafraîchissante et j’y souscris volontiers ! Après tout ma conclusion première n’était qu’une hypothèse de lecture que j’entendais bien discuter avec les participants de jrrvf ! Je me limiterai donc à des précisions purement pratiques : 1. j’ai abondamment puisé dans les fuseaux suivants qu’il faudrait citer :
2. quand je cite la Bible en traduction, c’est la version de la Bible de Jérusalem or j’ai cru comprendre que tu citais la Pléiade : il faudrait donc accorder nos violons dans un sens ou dans un autre. :-) NIKITA @ Vinyamar : Contente de te retrouver sur un tel fuseau ! :-))))) @ Shnogul : Vinyamar n’est pas le premier à citer Thomas d’Aquin pour éclairer l’œuvre de Tolkien ! Eruvike alias Mickaël Devaux l’a déjà fait pour clarifier le concept de foi et l’on ne peut guère lui reprocher d’avoir une approche approximative du Légendaire ! Le propos de Vinyamar n’était pas de démontrer que Tolkien avait lu la Somme théologique avant de composer le Silmarillion (n’est-ce pas, Vin’ ?) mais d’apporter un éclairage nouveau sur les attributs des anges dans la théologie catholique… A prendre ou à laisser mais la démarche ne me semble pas critiquable |
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Lequel Ainulindale fait la nique a la genese de la bible avait déjà pour partie fait l'objet d'une synthèse. On commence à avoir des machins moins tentaculaire et indigestes, avec ça, et un ensemble de belles thématiques au final. Ça me plait bien, tout ça :) Didier. P.S. Vu avec Cédric, je me charge de reprendre ce fuseau pour mise en forme sous forme d'article de synthèse. On verra ensuite où on le met (vu qu'on va profiter des petits changements de serveur annoncés par notre webmestre dans les semaines à venir pour faire un peu de tri et d'organisation). |
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shnogul a écrit :
Fallait-il cette virulence (feinte ?) de départ pour aboutir à une conclusion si communément partagée ? Vnmr ps: ta critique de la citation, maintes fois usée dans ce forum, me donne le sentiment d'un brusque retour en arrière. Faudra-t-il tout recommencer une 9e fois ? |
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j'ai bien compris le message. ma pseudo-virulence je la range dans ma poche, je lisse ma raie sur le côté et je chausse les patins...
hum... transporté dans word ça m'aurait fait quoi, allez environ 200 pages à "survoler"? ça m'fait tout bizarre de redevenir newbie moi. |
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Caramba, je viellis... je ne sais pas ce que veut dire "Newbie" Shnogul > ton arrivée sur le Forum aura été tonitruante mais ton style - c'est une intuition - permet d'espérer des échanges construits... A suivre, donc...!!!... Pour la raie sur le côté...Beurk... on te préférera sûrement ébourifé mais avec style! :-) |
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Apres avoir lu vos messages et reflechi un peu, je viens de penser a une piste qui n`a pas ete evoquee sur ce sujet: en fait je me demandais quelle etait l`importance du theme de la generation, en rapport avec la creation, dans Tolkien. Je sais que l`engendrement est une metaphore habituelle (Dieu le Pere, pour prendre le premier qui me vient) mais je me demandais si dans le Silmarillon il s`agissait d`une simple metaphore, et si on ne pouvait pas envisager, a la lettre, la creation comme un engendrement. J`ai l`impression en effet que dans l`univers de Tolkien om peut observer une dualite assez sexuee. Au passage, je precise avant de relancer la bagarre, je dis "sexue", pas "sexualise". A mon avis les deux ne vont pas de paire, je crois meme que le premier contredit le second, dans la mesure ou il s`agit d`un fait universel, quand la sexualite est un phenomene individuel, qui semble n`avoir pas du tout interesse Tolkien. Je ne rentre pas tout de suite dans le detail parce que je n`ai pas le temps et ce clavier qwerty me perturbe, mais je rappelle ce dont j`ai deja parle au debut, a savoir le role des liens de parente et des differences de sexe entre les Valar. Il me semble aussi que la reproduction (je ne trouve pas de plus joli terme a la seconde) est assez sacralisee (cf "Laws and customs among the Eldar"), et aue Tolkien a fait remarquer que quelles que soient les fautes commises par les Eldar, ils sont rqrement alles jusqu`a la luxure, comme si celle-ci constituait le peche le plus grave : serait-ce trop audacieux de la voir comme un sacrilege? J`essaierai de developper quand je serai rentree chez moi. |
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Avant que ce fuseau ne s'engloutisse dans les tréfonds du Légendaire, voilà pour compléter la question quelques paragraphes sur une nouvelle perspective du sujet. Ce n'est pas très éloigné de tout ce qui a été dit, je le vois seulement comme une traduction plus concrète, un autre point de vue des mêmes conclusions : la création comme un enfantement.
Effectivement, des termes rapportés au thème de la paternité, de la filiation et de l’engendrement reviennent à de nombreuses reprises dans le Silmarillon : Parallèlement à cela, on peut remarquer que la première mention qu’il est faite de l’amour dans le Silmarillon se trouve dans l’Ainulindalë, lors de la vision des Ainur : « when they beheld [the Elves and Men], the more did they love them, being things other than themselves… : lorsqu’ils contemplèrent [les Elfes et les Hommes], ils les aimèrent d’autant plus, car c’étaient des créatures différentes d’eux-mêmes… » et plus loin : « They had become enamoured of the beauty of the vision : Ils s’étaient pris d’amour pour la beauté de la vision ». Arda est en vérité créée grâce à l’amour que portaient les Ainur à la vision ; c’est pour satisfaire leur désir d’y vivre qu’Ilúvatar en fait « Eä, le Monde qui Est ». Ainsi la conception est un acte qui trouve sa source dans la volonté inexpliquée d’Eru, et qui se réalise par le chant des Ainur ; mais la création, réalisée par Eru, est motivée par l’amour des futur Valar. La répartition des rôles entre eux se fait également d’après leurs préférences, d’après le Valaquenta ; le pouvoir sur un élément découle de l’attirance pour ce même élément, comme cette remarque sur Varda le montre très bien : « In light is her power and her joy : la lumière est son domaine et sa joie ». Il n’y a pas de prédestination ; et même, s’il entrait dans le dessein premier d’Eru de donner corps à la vision d’Arda, dans l’Ainulindalë son acte apparaît seulement motivé par l’amour que montrent les Ainur. On peut donc sans doute affirmer que c’est l’amour qui donne sa réalité au monde. A cela, ajoutons que si c’est par orgueil que pèchent le plus souvent les personnages du Silmarillon, le péché de chair n’est pas absent ; il semble même qu’en vérité il soit considéré comme une faute des plus graves, comme en témoignent les « Laws and customs among the Eldar », où il est dit que quel qu’ait jamais pu être le degré de corruption de certains Elfes, il fut rarissime qu’ils fassent preuve de luxure. La luxure semble donc marquer l’abaissement suprême ; les rares exemples qu’on en a ne sont d’ailleurs pas anodin : c’est par exemple en grande partie à cause de ses désirs sans réponse pour Idril que Maeglin cède à Morgoth et lui révèle l’emplacement de Gondolin. Il est vrai qu’il parle sous la torture ; notons tout de même la remarque de Tolkien à cet endroit : « indeed desire for Idril and hatred for Tuor led Maeglin the easier to his treachery, most infamous in all the histories of the Elder Days : en vérité le désir d’Idril et sa haine pour Tuor conduisirent Maeglin d’autant plus volontiers à sa trahison, la plus ignoble parmi tout [ce que rapportent] les histoires des Jours Anciens ». La corruption du désir est directement reliée à la corruption du personnage ; de la même manière, dans l’histoire de Beren et Lúthien, la trahison de Celegorm envers Lúthien, qu’il retient prisonnière en vue de l’épouser de force, semble entériner la corruption des fils de Fëanor, poser une marque de non-retour ; c’est d’ailleurs Celegorm qui poussera ses frères à attaquer par traîtrise Dior en Doriath, causant ainsi « the second slaying of Elf by Elf : le second massacre d’Elfes par d’autres Elfes », et qui mourra dans la bataille de la main du fils de Lúthien, sans s’être jamais racheté.
Pourquoi une telle vision des choses ? Au regard des remarques faites plus haut, on peut penser que si la luxure, ou le désir « agressif », sont considérés comme la faute suprême, c’est parce qu’ils pervertissent le principe même qui a permis la création du monde. Le monde aurait été, plus précisément que créé, engendré ; il faudrait prendre la métaphore de l’engendrement à la lettre, ce qui expliquerait notamment que dans le Silmarillon l’amour apparaisse aussi sacralisé, voire idéalisé, qu’on passe de l’amour « noble » à l’amour terriblement coupable, sans qu’il soit jamais fait mention d’un amour simplement banal ou vil, en cela que, comme continuation de ce qui a donné corps au monde, il peut être corrompu mais jamais cesser d’être extraordinaire. Vous aurez remarqué, un peu plus haut, la nouvelle de Neil Gaiman que j’ai citée en note. Cette nouvelle me semblait en effet proposer une illustration assez directe pour cette réflexion : non seulement, comme je l’ai déjà noté, parce qu’on y retrouve la conception élaborée sous le commandement de Dieu avant la création, mais également parce qu’on y voit l’amour qui permet le passage de l’esprit à la matière, passage qui trouve sa pleine réalisation dans la mort. La genèse d’Arda est peut-être assez semblable : la matière, née de l’amour, mais inclinant vers la mort et la destruction, n’est-ce pas le destin d’« Arda Marred », suite à l’action de Melkor ? En fin de compte, cette vision de la création n’est pas très différente de l’interprétation néo-platonicienne : les Valar y apparaissent également comme les créatures responsables du passage de l’esprit à la matière, ni des dieux ni tout à fait des anges. Il s’agit cependant d’une traduction plus concrète, peut-être en définitive un peu moins artificielle. Dans toute l’œuvre de Tolkien en effet, le mal apparaît comme la haine, ou le remplacement de l’amour par le désir de domination. Si les créatures de Melkor, plus tard de Sauron, sont laides et immondes, c’est parce qu’elles haïssent le monde qui les perçoit ; leurs langages sont horribles à entendre parce que « prononcés sans amour », et certainement pas, comme certains l’ont affirmé très naïvement, à cause du point de vue culturel des Elfes ou des Hommes. Melkor lui-même, dans la version tardive du mythe, bascule dans les ténèbres au moment où, le désir de possession de la lumière ayant tout à fait remplacé l’amour de la lumière, il tente de violer Arië, la Maia du soleil ; ce viol, abandon total de l’amour et remplacement par la violence, marque pour lui le point de non-retour. Et c’est au contraire de leur amour et de leur intérêt pour le monde que découle la beauté des Elfes : n’est-ils pas dit que c’était l’enseignement qu’ils avaient reçu des Valar, et leur connaissance du monde non intéressée à le détruire, qui avaient rendu les Eldar les plus beaux des Elfes ? Aimer le monde, c’est continuer à le faire vivre, comme l’ont fait au départ vivre les Valar, et voilà pourquoi la mort, détournée par Melkor de sa signification originelle, apparaît comme une malédiction : elle devient la destruction gratuite, et non le retour des âmes à leur possesseur pour permettre le renouvellement de la race humaine et l’autoriser à tirer profit de son don de vies individuelles courtes. D’ailleurs, n’est-ce pas encore la naissance ininterrompue de nouveaux individus qui va permettre aux Hommes d’émerger et d’éclipser les Premiers-Nés, quand ceux-ci, immortels, enfantent tout au plus pour permettre à leur descendance de jouir de la paix dans laquelle ils vivent, et sont dès l’origine destinés à s’effacer de la Terre du Milieu ? |
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Je suis désolé, mais pour moi, la mythologie tolkienienne telle qu'elle découle du Silmarillon reste polythéiste. Eru est une divinité superieure mais les Valars ont aussi tout des attributs des divinités des panthéons paiens de l'Antiquité. Je ne comprends pas pourquoi on cherche absolument à vouloir "évangéliser" ou "christianiser" à posteriori cet Univers imaginaire. Le monothéisme, ça veut dire un seul et unique Dieu. |
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Ben ca fait plaisir de se donner du mal pour lire ce que tu dis Semito... Mais relire TOUT le fuseau est essentiel à une bonne compréhension... |
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Cher Vinyamar, c'est avec un grand intérêt que j'ai lu la "colossale" contribution de Ylla. Simplement, je persiste dans l'idée que le monde tolkienien tel que tracé dans le Silmarillon reste profondément polytéhiste. Il y a Eru qui est une divinité superieure et il y a les Valars qui ont tous les attributs des divinités des Panthéons antiques. C'est une réalité. On peut les comparer aux anges, mais fondamentalement, ils se rapprochent davantages de l'idée des divinités. Certes, Melkor a beaucoup de ressemblances avec Satan, en particulier dans sa rebellion conter Eru. Tolkien a beau dire que dans sa mythologie, il n'y a pas plusieurs divinités, on sent que les valars en sont. Pour rappel, les Anges n'ont pas de sèxe. Ils ne se marient pas entre eux, etc... Valinor ressemble davantage à l'Olympe et les valars aux divinités du panthéon greco-romain. Pour conclure, il y a d'une part les religions antiques polythéistes et monothéistes (mythes et légendes de peuples et croyances qui se sont inscrites dans l'Histoire réelle) et il y a l'Univers imaginaire de Tolkien (que j'adore), auteur de Fantasy. Certes, il s'est inspiré de mythes antiques: celtiques, anglo-saxons, scandinaves, grecs, babyloniens, etc... et certainement d'une certaine vision chrétienne paulinienne. Quant au monothéisme, il signifie un seul et unique Dieu qui ne partage pas ses attributs, qui est omniscient et omnipotent. Peut-être devrait-on explorer la piste de l'enotéhisme à chevla entre le monthéisme et le polythéisme? |
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Je crois qu'au fond nous sommes sur la même longueur d'onde. Tout le problème vient de ce que Tolkien a voulu réviser son plan, et fit de ses "dieux" quelque chose de plus proche des anges, car de nature et surtout d'essence différente de celle de Dieu. Hiswelokë refuse de distinction trop pointue entre ces termes, c'est pourtant essentiel et c'est là la source de beaucoup de nos oppositons. Nos études tentent de montrer dans quelle mesure c'est oui, et dans quelle mesure c'est non. Débarquer pour dire "moi je crois et je dis que non", c'est un peu passer à côté du discours. Ce serait mieux si tu apportais des arguments (nouveaux) ou des raisons que nous puissions partager. Voilà, j'espère qu'on peut repartir sur ce grand sujet un peu plus loin. |
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Vinyamar a écrit :
Un brin d'incompréhension: je n'ai rien refusé, je crois - ou alors dans un tout autre contexte à nuancer (?), mais pas dans ce long fuseau et ses deux fuseaux antécédents ! - auxquels je n'ai pas du tout contribué mais que j'ai trouvé très intéressant. C'est là l'essentiel :) Didier. |
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Cher Vinyamar, vous vous interrogez sur le point de savoir si Tolkien aurait réussi à christianiser les valars. Le Christianisme repose sur l'idée que Dieu aurait envoyé son Fils unique (au sens biologique...) et que celui-ci serait mort sur la Croix pour le Salut de l'Humanité et qu'il aurait ressuscité. Bon, dans le Silmarillon, il n'y a aucune parabole en ce sens. Certes, les Elfes sont les enfants d'Illuvatar, les Premiers Nés. Les Valars se rapprochent-ils des Anges alors? Pas vraiment. Par contre, on note que Manwe épouse Yavana et que manwe a son trône sur le sommet d'une montagne à Valinor, etc... On voit clairement, l'idée de Dieu et Déesse comme dans les Panthéons Antiques. Le Lien Ulmo et Neptune est flagrant. Et puis dans l'acception chrétienne, les Anges n'ont pas de sèxe (les byzantins se sont assez querellés là-dessus). Valinor rappelle l'Olympe, ça c'est sûr! Earendil rappelle assez la figure des héros (hommes mortels) de la mythologie grecque. Dans le Silmarillon, on retrouve la fable de l'inceste oedipien, etc... Enfin, c'est un débat complèxe et j'avoue que mon irruption "brutale" était en effet déplacée!:) Je m'en excuse!:) Moi, je suis de confession musulmane et je suis donc impitoyable sur la notion de Monothéisme strict!:o) |
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Juste une petite remarque en passant : Semito Nazgul a écrit :
Certes mais il ne faut pas oublier que les histoires qui nous sont contées, que ce soit dans le Silmarillion ou dans le SdA, sont censées dans tous les cas renvoyer à un passé qui se veut bien plus ancien que l'ère chrétienne. Il n'y a donc pas spécialement de raisons que soit évoquée d'une manière ou d'une autre l'incarnation du Christ. L. |
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C'est juste! Mais alors, on ne peut pas le "christianiser". |
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Semito a écrit :
C'est une idée, si tu veux développer tu es le bienvenu. Pour ma part j'ai voulu commencer par vérifier la définition du mot dans le dictionnaire, j'en ai parcouru plusieurs et je ne l'ai pas trouvé, même en essayant d'autres orthographes. Donc si tu peux préciser en quoi cette piste te paraît plus pertinente, la balle est dans ton camp.
Pas besoin d'être désolé, tant que tu argumentes :-). Dans ce que j'ai essayé de mettre en forme, il me semble qu'il y avait un certain nombre de raisons de croire que les apparences polythéistes n'étaient, justement, que des apparences. Pour ce qui est du mariage chez les Valar, il m'a semblé à moi que sa valeur était plutôt symbolique, j'en ai donné deux interprétations qui me semblaient également possibles, si les arguments ne te semblent pas valides, nous serions heureux de savoir précisément pourquoi.
Ah ??? Il doit me manquer une petite relecture, je vois bien l'inceste entre Turin et Niniel mais il n'est absolument pas oedipien, et il n'a pas du tout la même valeur que le mythe d'OEdipe. Je crois que tu surinterprètes un peu.. Finrod a écrit :
Tout à fait, et c'est pourquoi il faut être très prudent avec les analogies bibliques. Je suis pour ma part persuadée que Tolkien (rappelons-nous qu'il a affirmé qu'il lui semblait véritablement transcrire, et non inventer, ce qu'il écrivait) a cherché à imaginer un monde qui sur le plan métaphysique ne serait pas incohérent avec ce qu'il pensait être la vérité ; un argument de plus en faveur du monothéisme. Mais ce n'est pas parce que la métaphysique est similaire que les événements doivent calquer ceux de la Bible. Silmo : effectivement, après ta citation, il n'y a plus grand chose à redire... Mais sans doute, comme disait Vinyamar, devons-nous plutôt chercher en quoi Tolkien a réussi à christianiser la Terre du Milieu ? |
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Oui, on ne peut pas le christianniser correctement, et c'est bien pour cela qu'il est si difficile de s'y retrouver. Mais on a parlé à maintes reprises (peut-être même dans ce fuseau-ci !). Au sujet des Valar, on est tous bien d'accord pour dire qu'à la base il s'agit de dieux païens (et je suis tout autant que toi conscient de ce que représente le monothéïsme !!). Mais Tolkien s'explique (ou son fils) sur les tentatives qu'il a conçu pour christianniser ses Valar, ne plus en faire des dieux mais des assistants de Dieu. Or, j'ai montré grâce à la théologie thomiste comment il était acceptable de croire en des anges qui collaborent à la création, et St Thomas va jusqu'à parler de l'usage que les anges peuvent faire des animaux dans le dessein de l'humanité. Modeler le monde comme le font les Valar est déjà un peu extrapolé, mais je trouve que Tolkien s'en tire assez bien sur ce coup, et c'est ce sur quoi je voulais mettre de doigt. (ps: je ne crois pas que Dieu ai de fils biologique, et ce n'est pas la la foi de l'Eglise.... :-((( ) Hiswelokë: c'est pourtant vrai ! Toutes mes excuses, j'ai dû lire trop vite deux fuseaux à la fois. |
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Une petite remarque, ou plutôt une citation dont je n'ai pas trouvé trace jusqu'à présent dans le forum (sauf si j'ai mal utilisé le moteur de recherche). En note à l'une de ses lettres à Robert Murray (la fameuse Letter n° 156), J.R.R. Tolkien a écrit: There is only one "god": God, Eru Iluvatar. There are the first creations, angelic beings, of wich those most concerned in the Cosmogony reside (of love and choice) inside the World, as valar or gods, or governors; and there are incarnate rational creatures, Elves and Men, of similar but different status and nature. Tolkien définit donc trois niveaux:
Silmo |
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Bonjour à tous! Bon, je reconnais que je suis un novice et que je parle beaucoup comme une mitraillette et souvent sans avoir de cartouches!:) Je ne connais les extraits des correspondances de Tolkien. Je donne toujours mes seules impressions après lecture. Je précise que je n'ai lu le Silmarillon qu'une seule fois d'où des confusions. Ainsi, c'est Varda qui a épousé Manwe et non Yavanna. Pour répondre à Ylla, c'est vrai qu'inceste oedipien s'entend comme l'inceste d'un fils avec sa mère. Mais, il y a qaund même l'inceste, certes entre frère et soeur. Sur la notion d'enothéisme. L'énothéisme, c'est l'étape de transition du polythéisme vers le monothéisme. Au départ, les Hébreux étaient polythéistes. Puis, il se sont mis à adorer en particulier leur Dieu tribal, Yahve. Simplement, ils reconnaissaient les autres divintés des Panthéons locaux. Donc, ils adoraient une seule divinité Yahwe tout en reconnaissant l'existence des autres divinités qu'ils n'adoraient pas. Ils craignaient même. C'est l'énothéisme. Puis, il s'opère une nouvelle évolution. Les Hébreux ne reconnaissent plus que Yahwe comme seule divinité. Ils nient l'existence d'autres divintés. On entre alors dans le monothéisme. C'est une piste pour "christianiser" le Silmarillon!:) Tolkien passe d'un monde polythéiste puis il opère un virage vers le monothéisme. C'est une piste que je donne. Certes, c'est assez confus. Pour répondre à Vinyamar, j'avoue que je ne suis pas specialement connaisseur de la scolastique, ni de la pensée chrétienne. J'avoue que les subtilités métaphysiques de la Trinité ont toujours échappé l'entendement du Sémite radicalement monothéiste que je suis.:) Je m'en tiens à l'orthodoxie sémitico-abrahamique judéo-musulmane concernant la conception monothéiste de Dieu, à savoir l'unicité absolue de Dieu. Je vous présente si je vous ai choqué en parlant de "fils" au sens "biologique"... Je me référais simplement à la description évangélique de l'annonciation à Marie telle que décrite dans la Bible. Naturellement, j'ai une grande vénération et un immense respect pour Marie, la Sainte Vierge et pour Jésus, le verbe de Dieu. Je reconnais humblement mon ignorance sur bien des aspects de l'oeuvre immense et sur la personnalité de Tolkien. |
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Bon, comme j'avais dit que je complèterais cette synthèse une fois qu'il y aurait eu quelques commentaires et qu'on dirait que ceux-ci ont fait le tour de la question, voici la partie qu'il y avait à reprendre, augmentée des précisions qui ont été apportées sur ce fuseau (Didier l'avait peut-être déjà fait... mais si ce n'est pas le cas ça lui fera toujours ça de boulot en moins ;)). [édit (Yyr 2024) : je simplifie ci-après en éditant les messages d'Ylla de sorte à ne faire apparaître que les évolutions par rapport à son texte de départ] IV – 2) La question des Ainur
Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. Choisir le bien ou le mal, c’est seulement choisir ou non d’être loyal à Eru et de s’associer à ses plans. Toutefois, si on se place au seul point de vue d’Eä (puisque c’est dans ce cadre que vont vraiment se définir les rôles des Valar), on remarque que Manwë et Melkor vont, chacun à sa manière, embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; c’est ici peut-être ici qu’il faut les associer. En outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme ; quoiqu’il faille remarquer que le libre-arbitre existait avant celui-ci, puisque c’est précisément en fonction de son libre-arbitre que Melkor s’est révolté contre Eru, et qu’il consistait plutôt, à cette échelle, en la capacité à choisir entre l’adhésion ou la révolte.
- à l’exception d’Ulmo, ils se déplacent rarement eux-même vers les peuples d’Arda, et seul Oromë a véritablement joué un rôle de « messager » (à la lettre : il a été le messager de Manwë). Par ailleurs ce sont le plus souvent aux Elfes que les Valar s’adressent ; or s’il faut chercher à définir la divinité (ou sa cour) en s’interrogeant sur ses rapports avec ses créatures, il semblerait plus pertinent de considérer les rapports entre les Valar/Eru et les Hommes, puisque les destins de ceux-ci et des Elfes diffèrent radicalement, et que c’est celui des Hommes qui s’accorde le mieux à ce qu’on pourra retrouver dans la religion actuelle, IV – 4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne
L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme. On constate donc que si les Valar s’éloignent quelque peu de la représentation habituelle des anges (cela sans doute du fait que Tolkien n’a cherché à christianiser son univers qu’a posteriori, et qu’il n’était pas aisé de faire d’une création d’apparence aussi païenne que les Valar un élément évident d’une métaphysique chrétienne), leur rôle s’inscrit dans une vision cohérente d’un univers strictement monothéiste ; ils viennent d’Eru et lui sont entièrement subordonnés. Notons en outre que l’idée d’anges démiurges, puisque c’est finalement ainsi qu’il faut les voir, est tout à fait compatible avec la théologie chrétienne, et même elle y est admise, comme en témoigne la théologie de St Thomas d’Aquin : Dieu se sert du ministère des anges pour tout le devenir corporel qu'il opère (...) ainsi les anges ne ressusciteront pas les hommes au dernier jour pas plus qu'ils qu'ils n'ont créé le monde au premier; mais ils ont pu préparer la création du premier homme tout comme ils prépareront la résurrection au dernier jour. (cf. Somma Ia 45.5 - 91.2.1 - suppl 76.3). Bien que les anges n'aient aucune participation à l'acte créateur, se sont eux qui, par volonté de la Providence divine, administrent et gouvernent toutes les créatures matérielles, tous les corps. l'homme être de relation, par B. de Marjerie, p.22, note 14 Ia 45.5. S1: Donc une substance immatérielle ne peut produire une autre substance immatérielle semblable à elle, quant à son être ; elle peut seulement produire une perfection surajoutée, par exemple si l'on disait, avec Denys, que l'ange supérieur illumine l'ange inférieur. C'est en ce sens qu'il y a de la paternité jusque dans le ciel, selon la parole de l'Apôtre (Ep 3,15 ) : (Dieu) « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. » Par là encore il apparaît avec évidence que nul être créé ne peut causer quelque chose sans une réalité préexistante, ce qui exclut l'idée de création.
Ia 110 : (...) De même, l'ange transforme la matière corporelle d'une façon qui surpasse celle des agents corporels, en agissant sur ces agents corporels comme une cause supérieure à eux.
Ia 91.2: S. Augustin dit que « Dieu dispose les réalités corporelles par l'intermédiaire de la créature angélique » (...) Ia 110.1 C'est pourquoi, de même que les anges inférieurs, dont la forme est moins universelle, sont régis par les anges supérieurs, ainsi tous les êtres corporels sont régis par les anges. Ce n'est pas là seulement une affirmation des Pères : c'est la pensée de tous les philosophes qui admettent des substances incorporelles. Somme Théologique
Remarquons au passage que l’idée de « paternité » des anges entre eux pourrait rappeler, dans le Valaquenta, la description des liens familiaux entre les Valar ; par ailleurs on note que la métaphore de la création comme engendrement est extrêmement développée dans le Silmarillon. Les références à la paternité, à la filiation sont particulièrement nombreuses : Parallèlement à cela, on peut remarquer que la première mention qu’il est faite de l’amour dans le Silmarillon se trouve dans l’Ainulindalë, lors de la vision des Ainur : « when they beheld [the Elves and Men], the more did they love them, being things other than themselves… : lorsqu’ils contemplèrent [les Elfes et les Hommes], ils les aimèrent d’autant plus, car c’étaient des créatures différentes d’eux-mêmes… » et plus loin : « They had become enamoured of the beauty of the vision : Ils s’étaient pris d’amour pour la beauté de la vision ». Arda est en vérité créée grâce à l’amour que portaient les Ainur à la vision ; c’est pour satisfaire leur désir d’y vivre qu’Ilúvatar en fait « Eä, le Monde qui Est ». Ainsi la conception est un acte qui trouve sa source dans la volonté inexpliquée d’Eru, et qui se réalise par le chant des Ainur ; mais la création, réalisée par Eru, est motivée par l’amour des futur Valar. La répartition des rôles entre eux se fait également d’après leurs préférences, d’après le Valaquenta ; le pouvoir sur un élément découle de l’attirance pour ce même élément, comme cette remarque sur Varda le montre très bien : « In light is her power and her joy : la lumière est son domaine et sa joie ». Il n’y a pas de prédestination ; et même, s’il entrait dans le dessein premier d’Eru de donner corps à la vision d’Arda, dans l’Ainulindalë son acte apparaît seulement motivé par l’amour que montrent les Ainur. On peut donc sans doute affirmer que c’est l’amour qui donne sa réalité au monde. A cela, ajoutons que si c’est par orgueil que pèchent le plus souvent les personnages du Silmarillon, le péché de chair n’est pas absent ; il semble même qu’en vérité il soit considéré comme une faute des plus graves, comme en témoignent les « Laws and customs among the Eldar », où il est dit que quel qu’ait jamais pu être le degré de corruption de certains Elfes, il fut rarissime qu’ils fassent preuve de luxure. La luxure semble donc marquer l’abaissement suprême ; les rares exemples qu’on en a ne sont d’ailleurs pas anodin : c’est par exemple en grande partie à cause de ses désirs sans réponse pour Idril que Maeglin cède à Morgoth et lui révèle l’emplacement de Gondolin. Il est vrai qu’il parle sous la torture ; notons tout de même la remarque de Tolkien à cet endroit : « indeed desire for Idril and hatred for Tuor led Maeglin the easier to his treachery, most infamous in all the histories of the Elder Days : en vérité le désir d’Idril et sa haine pour Tuor conduisirent Maeglin d’autant plus volontiers à sa trahison, la plus ignoble parmi tout [ce que rapportent] les histoires des Jours Anciens ». La corruption du désir est directement reliée à la corruption du personnage ; de la même manière, dans l’histoire de Beren et Lúthien, la trahison de Celegorm envers Lúthien, qu’il retient prisonnière en vue de l’épouser de force, semble entériner la corruption des fils de Fëanor, poser une marque de non-retour ; c’est d’ailleurs Celegorm qui poussera ses frères à attaquer par traîtrise Dior en Doriath, causant ainsi « the second slaying of Elf by Elf : le second massacre d’Elfes par d’autres Elfes », et qui mourra dans la bataille de la main du fils de Lúthien, sans s’être jamais racheté.
Pourquoi une telle vision des choses ? Au regard des remarques faites plus haut, on peut penser que si la luxure, ou le désir « agressif », sont considérés comme la faute suprême, c’est parce qu’ils pervertissent le principe même qui a permis la création du monde. Le monde aurait été, plus précisément que créé, engendré ; il faudrait prendre la métaphore de l’engendrement à la lettre, ce qui expliquerait notamment que dans le Silmarillon l’amour apparaisse aussi sacralisé, voire idéalisé, qu’on passe de l’amour « noble » à l’amour terriblement coupable, sans qu’il soit jamais fait mention d’un amour simplement banal ou vil, en cela que, comme continuation de ce qui a donné corps au monde, il peut être corrompu mais jamais cesser d’être extraordinaire. On peut revenir à présent sur la nouvelle de Neil Gaiman citée en note 5. Cette nouvelle, en effet, propose une illustration assez directe à cette réflexion : non seulement, comme on l’a déjà noté, parce qu’on y retrouve la conception élaborée sous le commandement de Dieu avant la création, mais également parce qu’on y voit l’amour qui permet le passage de l’esprit à la matière, passage qui trouve sa pleine réalisation dans la mort. La genèse d’Arda est peut-être assez semblable : la matière, née de l’amour, mais inclinant vers la mort et la destruction, n’est-ce pas le destin d’« Arda Marred », suite à l’action de Melkor ? En fin de compte, cette métaphore se rattache tout à fait à l’interprétation néo-platonicienne : les Valar y apparaissent également comme les créatures responsables du passage de l’esprit à la matière, ni des dieux ni tout à fait des anges. Elle est cependant si présente qu’on pourrait aller jusqu’à la voir comme une autre interprétation, une traduction plus concrète. Dans toute l’œuvre de Tolkien en effet, le mal apparaît comme la haine, ou le remplacement de l’amour par le désir de domination. Si les créatures de Melkor, plus tard de Sauron, sont laides et immondes, c’est parce qu’elles haïssent le monde qui les perçoit ; leurs langages sont horribles à entendre parce que « prononcés sans amour », et certainement pas, comme certains l’ont affirmé très naïvement, à cause du point de vue culturel des Elfes ou des Hommes. Melkor lui-même, dans la version tardive du mythe, bascule dans les ténèbres au moment où, le désir de possession de la lumière ayant tout à fait remplacé l’amour de la lumière, il tente de violer Arië, la Maia du soleil ; ce viol, abandon total de l’amour et remplacement par la violence, marque pour lui le point de non-retour. Et c’est au contraire de leur amour et de leur intérêt pour le monde que découle la beauté des Elfes : n’est-ils pas dit que c’était l’enseignement qu’ils avaient reçu des Valar, et leur connaissance du monde non intéressée à le détruire, qui avaient rendu les Eldar les plus beaux des Elfes ? Aimer le monde, c’est continuer à le faire vivre, comme l’ont fait au départ vivre les Valar, et voilà pourquoi la mort, détournée par Melkor de sa signification originelle, apparaît comme une malédiction : elle devient la destruction gratuite, et non le retour des âmes à leur possesseur pour permettre le renouvellement de la race humaine et l’autoriser à tirer profit de son don de vies individuelles courtes. D’ailleurs, n’est-ce pas encore la naissance ininterrompue de nouveaux individus qui va permettre aux Hommes d’émerger et d’éclipser les Premiers-Nés, quand ceux-ci, immortels, enfantent tout au plus pour permettre à leur descendance de jouir de la paix dans laquelle ils vivent, et sont dès l’origine destinés à s’effacer de la Terre du Milieu ? Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible, de donner naissance à la matière. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière. Pour terminer, les autres références sur JRRVF :
Les citations de la Bible sont tirées de la Bible de Jérusalem, sauf mention contraire dans le cas où on a cité les notes de la Pléiade.
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