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Maître Silmo nous apprend, au détour d'une autre, la mise aux enchères d'une courte lettre inédite ... ... Une courte lettre savoureuse / ou salée, c'est selon ;) |
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Savoureuse / salée => pléonasme, mon cher Yyr :lol:
Je suis circonspect, voire dubitatif, sur ce document... Est-il authentique? J'y mettrai pas ma main au feu (sacré) Silmo |
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Mmm ... C'est une bonne question en effet. PS : Ah ! j'ai gagné mon pari secret (sur le pléonasme ;)). De toute façon, c'est sémantiquement et doublement ambivalent : le sel comme le sucre connotent l'un et l'autre tantôt le bon tantôt le moins bon ... De quoi nous mettre toujours d'accord toi et moi d'ailleurs ;) |
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Yyr a écrit :
... selon l'intérêt que l'on porte à la conduite sur autoroute, oui... ;-) Je partage les doutes de Silmo sur ce document... bien que, sur le fond, son contenu soit, parait-il, décrit dans The J.R.R. Tolkien Companion and Guide: Chronology, selon Tolkien Gateway. Si quelqu'un pouvait confirmer... Amicalement, Hyarion. |
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Vérification concordante :
6 december 1965
[...] Tolkien replies to a letter from G.S. Rigby. There is a lot of theology included in The Lord of the Rings. The J.R.R. Tolkien Companion and Guide: Chronology, p.648 |
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Merci pour la confirmation. S'agissant du fait que la lettre n'ai pas trouvé preneur via Sotheby's, on peut supposer que le lot a pu être considéré comme étant a priori moins intéressant à l'achat qu'une lettre autographe sensiblement plus longue, telle que celle d'avril 1956 à H. Cotton Minchin correspondant à l'extrait de brouillon référencé dans les Letters sous le numéro 187. Amicalement, Hyarion. |
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C'est rassurant. Silmo
Sans doute je suis trop méfiant |
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Ce petit mot de Tolkien m'inspire sur deux points.
Le premier est de pouvoir la placer, à la fois en parallèle et en contrepoint de la fameuse lettre à Robert Murray : Le Seigneur des Anneaux est bien entendu une œuvre fondamentalement religieuse et catholique ; de manière inconsciente dans un premier temps, puis de manière consciente lorsque je l'ai retravaillée. [...] Car l'élément religieux est absorbé dans l'histoire et dans le symbolisme.
Lettres (n°142), p.246 (1953) Douze ans plus tard, la même chose est dite différemment : Le Seigneur des Anneaux inclut, en effet, pas mal de théologie (ce fut pour moi une surprise de réaliser à quel point, lorsque l'ouvrage fut analysé il y a quelques temps dans un périodique de théologie), bien que celle-ci soit peut-être rendue plus agréable [aux papilles] par son enrobage de sucre.
C'est après coup que l'on (y compris Tolkien) réalise la dimension théologique de l'œuvre. Même en 1953 apparemment, il n'envisageait pas « à quel point » c'était vrai, et le « retravail », le caractère volontaire et conscient nécessaire, calculé de cet aspect, qu'il évoquait, paraît ainsi bien maigre. À la lecture de ce mot, j'ai songé à ce passage, encore six ans plus tard :Lettre à Mr. Rigby (1965) [...] Soudain, il m'a dit : « Vous ne vous imaginez évidemment pas, n'est-ce-pas, avoir écrit ce livre tout seul ? » Du pur Gandalf ! [...] « Non, je ne m'imagine plus cela. »
Et en lien, j'ai songé à l'art, et à l'art tolkiénien en particulier, tellement à l'envers de ce que les analyses carnassières pourront en faire. Ce n'est pas : Tolkien était croyant donc le SdA est chrétien. C'est je dirais le contraire. Et cela m'est soufflé par une lecture du moment :Letters (n°328), p.577 (1971) Or il est fondamental de savoir si l'on part de l'origine ou de la fin. Dans un cas vous êtes placés sous un destin de mécanismes et de causalités. À partir de cette cause première, tout se déroule implacablement. Dans l'autre vous savez que vous allez vers un accomplissement, vers une nouvelle création dont les premiers éléments sont déjà donnnés dans l'actualité [...].
Sont ainsi reposés la place de Dieu, et le sens et la finalité qui en découlent, dans la Création et dans la sous-création. Et avec cette place, la part qui nous échappe fatalement : il ne s'agit pas d'une production mécanique que l'on pourrait analyser, scientifiquement maîtriser, mais d'une œuvre, un récit vivant qui nous met en relation avec un sens et une finalité qui nous pré-existe / nous attend.Jacques Ellul, Théologie et Technique, Labor et Fides, 2014, p.160-161. Le second point est l'aspect savoureux que j'évoquais en ouvrant le fuseau. On retrouve à nouveau l'image du goût pour parler de notre attitude à l'égard du Transcendant en général et de cette dimension théologique de son œuvre en particulier (cf. la comparaison avec le lembas de la lettre n°328, p. 578). En parlant de l'enrobage de sucre qui rendrait peut-être cette dimension plus acceptable, l'ironie de Tolkien n'amène-t-il pas chacun (le croyant comme le non croyant, et le lecteur ... comme l'auteur lui-même je crois) à se poser la question de ce qui donne le vrai goût ? * Jérôme * « L'Évangile c'est du sel, et vous en avez fait du sucre » (Paul Claudel, cf. Mt 5, 13) — attention, Silmo, il n'est pas permis de se servir de la Parole pour se justifier ;) |
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Ce qui est intriguant, dans cette lettre, ce n'est pas tant ce que Tolkien dit sur la sub-creation* (aucune surprise à ce niveau là, sinon une confirmation des lettres 142 et 328 que tu rappelles), mais la mention d'un "périodique de théologie" qui aurait produit une analyse du SdA "il y a quelques temps". Quel peut bien être le périodique de théologie, paru avant 1965, que Tolkien aurait lu et dont il aurait pour l'essentiel approuvé les analyses ?? * à propos de sub-creation et non de creation, cf. p. 146-147 d'une lecture du moment ;-) |
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Effectivement, rien de nouveau sous la soleil s'agissant du caractère théologique de l’œuvre. Je suis bien plus étonné que Tolkien estime que cet aspect passe mieux "sous un enrobage de sucre"... ! Qu'entend-il par là ? Le style épique du roman? l'aventure? C'est très surprenant. Silmo
et sans aucune justification |
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L'enrobage de sucre, je soupçonne que c'est l'aventure, le roman lui-même, qui ne prétend pas atteindre le même niveau de vérité que l'Évangile. C'est très intéressant, car cela rejoint en fait le prologue du grand cycle en prose de la Vulgate arthurienne, qui dit peut ou prou la même chose et se veut aussi être un chemin de traverse qui amène à la Parole divine. Finalement, ne peut-on pas fait l'hypothèse que Tolkien incriminait le cycle arthurien pour son incorporation de la dimension chrétienne (Lettre n° 131) parce qu'il nourrissait en fait un dessein similaire et estimait simplement que le résultat obtenu n'était pas de la qualité que requérait le thème, voir même pouvait contribuer à dénaturer le message chrétien ? Cela rejoindrait alors les reproches de jeunesse que Tolkien adressa à l'œuvre de Wagner, qu'il accusa (avant de la connaître vraiment) de déformer les thèmes des mythes scandinaves. Dans les deux cas, on peut noter que ce rejet affiché est en contradiction avec l'attitude réelle de Tolkien : dans le premier cas, Tolkien a bien fait une incursion sur les terres d'Arthur et a même tenté de lier l'histoire de la Table Ronde avec son propre Légendaire ; dans l'autre, il est revenu sur son opinion de Wagner, au point que Priscilla affirma bien plus tard que les deux compositeurs préférés de son père étaient Sibelius et Wagner (voir Tolkien and Wagner: Mythmakers, de Renée Vink). Elendil |
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D'accord avec toi Elendil.
Commentaire complémentaire : « Poetry was a branch of moral philosophy […] because its language was like a sugar-coating that made moral lessons palatable. […] a small but influential series of writers made more grandiose claims for poetic theology: Dante in the thirteenth, Petrarch and Boccaccio in the fourteenth, andFicino and Pico della Mirandola in the fifteenth century all claimed in one way of another that poetry was theology. »
Sachant qu’au-delà de l’artifice, il pouvait y avoir, comme l’avait souhaité le rédacteur de Beowulf lu par Tolkien, le désir esthétique premier d’unir l’ancien et le nouveau, le mythe et le mythe vrai – Tolkien prenant la suite d’une longue lignée de rédacteurs qu’on pourrait faire remonter au moins jusqu’à la basse antiquité, avec la Paraphrase de Nonnus dePanope :(Constance M. Furey, Erasmus, Contarini, and the Religious Republic of Letters, 2006, p. 102.) « It is important therefore that the Paraphrase should be approached […] as an original composition located within a fifth-century AD context. […] in retelling the story of the Gospel [of St John] Nonnus has inevitably changed it and made it his own. […], the epic form of Nonnus’ poem is more than just a sugar-coating, designed to win over ‘pagans’ to the charm of the Gospel; it represents a profound and sophisticated meditation on the relationship between Classical culture and biblical culture. »
S.
(Robert Shorrock, The Myth of Paganism : Nonnus, Dionysus and the World Late Antiquity, 2013 (2011), Bloomsbury, p. 54.) |
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>sous un enrobage de sucre |
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Merci Vincent de nous citer Lucrèce. :-) Si l'artifice est du même ordre (faire passer un message sous un enrobage sucré : d'un côté grâce au roman épique, de l'autre grâce à la poésie), il est fort peu probable que Tolkien soit allé le pomper à la source épicurienne de Lucrèce trop opposée à sa propre pensée. Plus vraisemblablement est-il allé aux du côté des auteurs cités par Sosryko et ceux-ci étaient peut-être allés auparavant (avec quelques autres dans l'intervalle) chercher l'inspiration du Jardin de Campanie... S. De Rerum Natura (vers 931-950) : "... je donne de grandes leçons, et tâche à dégager l'esprit des liens étroits de la superstition; c'est aussi que sur un sujet obscur je compose des vers lumineux, le parant tout entier des grâces de la Muse. Cette méthode même n'apparaît point comme absurde. Quand les médecins veulent donner aux enfants la répugnante absinthe, ils enduisent auparavant les bords de la coupe d'une couche de miel blond et sucré: de la sorte, cet âge imprévoyant, les lèvres seules séduites par la douceur, avale en même temps l'amère infusion et, dupe mais non victime, en recouvre au contraire force et santé. Aussi fais-je aujourd'hui, et comme notre doctrine semble trop amère à qui ne l'a point pratiquée, comme la foule s'en écarte avec horreur, j'ai voulu te l'exposer dans l'harmonieuse langue des Muses et, pour ainsi, dire, la parer du doux miel poétique: puissé-je tenir ainsi ton esprit sous le charme de mes vers, tandis que tu pénètres tous les secrets de la nature et les lois qui président à sa formation. " |


mais hélas, il y a tellement de faux sur le marché des lettres et autographes, y compris dans les plus prestigieuses maisons de vente...