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Dans son article "Heurs et malheurs de Túrin" qui vient de paraître sur JRRVF, Jean Chausse propose un parallèle entre les théories de Dumézil et la mythologie de Tolkien. Les points de contact sont nombreux : que l'on pense seulement à la tripartition des Eldar qui apparaît ainsi dans le Silmarillion ch. 3 "la venue des Elfes" : Les Eldar s'apprêtèrent au départ et s'organisèrent en trois légions. La moins nombreuse et la première à partir fut conduite par Ingwë, le plus noble seigneur des Elfes. Le premier il entra dans Valinor et prit place aux pieds des Puissants, et tous le Elfes respectent son nom, mais il ne revint pas sur les Terres du Milieu, et n'y jeta jamais plus les yeux. Son peuple s'appelait les Vanyar, les plus beaux des Elfes, les préférés de Manwë et Varda, et peu d'Humains leur ont jamais parlé. Cependant, je ne suis pas pleinement convaincu par l'identification de Túrin à la figure du guerrier. Ma connaissance de Dumézil est celle du grand public, mais cela, joint à ce que présente l'exposé, me suffit pour apercevoir des difficultés, particulièrement en ce qui concerne la deuxième fonction. Pour un guerrier, Túrin est singulièrement raté. Au lieu de lui apporter la gloire, ses exploits ne font généralement que provoquer des catastrophes. C'est particulièrement vrai lorsqu'il recherche le "beau" combat loyal et non dissimulé à Nargothrond, et dans une moindre mesure comme chef de l'éphémère Dor Cúarthol en guerre ouverte contre la puissance de Morgoth. Inversement, l'exploit qui assurera sa renommé, abattre Glaurung, s'il est assurément héroïque, n'est pas entièrement "loyal" puisqu'il le frappe avec ruse par le dessous (Cette scène est très similaire par la tactique à celle où Sigurðr tue Fáfnir dans la Völsunga saga, et de même que celui-ci y gagne l'épithète de Fáfnisbani, on se souviendra de Túrin comme du Fléau de Glaurung, Dagnir Glaurunga.) C'est pourtant bien la seule fois où la valeur de Túrin est entièrement positive. Ironiquement, dès qu'il se dévoile au dragon, les malheurs recommencent: il est empoisonné par un jet de son sang. De façon générale, Tolkien ne présente pas la valeur guerrière comme quelque chose de positif en soi ; on se souvient des paroles de Faramir : "La guerre doit être, tant que nous défendons nos vies contre un destructeur qui nous dévorerait tous ; mais je n'aime pas le glaive luisant pour son acuité, ni la flèche pour sa rapidité, ni le guerrier pour sa gloire. J'aime seulement ce qu'ils défendent" (SdA livre IV ch. 5). En fait, la passion guerrière est même vue sous un jour franchement négatif, nombreux sont les personnages qui par imprudence, orgueil ou désepoir, s'engagent dans des combats peut-être chevaleresques ou héroïques mais funestes : Tolkien me paraît en fait rattacher la passion guerrière à la notion d'ofermod en vieil anglais, telle qu'il la commente au sujet de la Bataille de Maldon (Le retour de Beorhtnoth fils de Beorhthelm 3e partie) : "overmastering pride", "orgueil excessif". Il insiste sur la condamnation que représente ce terme : dans la poésie vieil-anglaise attestée il n'est appliqué à deux personnes, une fois à Beorhtnoth... et l'autre à Lucifer. Il observe le même comportement de prise de risques inconsidérée de la part de Beowulf Dans le recueil d'essais Tolkien's Legendarium dirigé par Verlyn Flieger et Carl Hostetter, un article complet de Richard West traite de Túrin's Ofermod et remarque que l'interprétation de Tolkien (contestée, soit dit en passant, mais cela n'importe guère dans l'analyse de son oeuvre propre et ce qu'il y a mis) se retrouve appliquée dans ses récits. Cette vision négative me semble contraster avec l'image de la figure du guerrier offerte par Herakles ou Sigurðr (il me semble important de s'intéresser de plus près à ce personnage vu les affinités notables qu'il offre avec Túrin). Tolkien semble avoir effectivement avoir absorbé bien des traits duméziliens... mais avec d'importantes nuances. A vous ;-) Moraldandil |
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Bien d'accord avec toi, Moraldandil, mais si Túrin n'est pas un guerrier 'solaire' comme Hèraklès, Achille, Thor ou Cúchulainn (de part la volonté de Tolkien de mettre en garde contre l'Ofermod), il n'en relève pas moins de la deuxième fonction, de la "figure du guerrier". Car les "importantes nuances" avec lesquelles Tolkien présente le guerrier ne sont finalement que le prolongement de la réflexion indo-européenne sur la deuxième fonction :
Rque : sur la tripartition des Eldar, dans le passage même que tu cites, on pourrait également relever que les Teleri "avaient deux seigneurs" qui étaient deux frères. Si on les assimile à la IIIème fonction, la remarque n'est pas anodine puisqu'elle entre en résonnance avec les deux jumeaux Nasatya ou bien le couple père/fils de Njordr et Freyr (resp. dieux védiques et scandinaves de la IIIème fonction). Sosryko |
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Je suis ravi de voir que mes réflexions ont pu intéresser certains d’entre vous. Je suis parfaitement d’accord avec toi Moraldandil sur le fait que «Tolkien ne présente pas la valeur guerrière comme quelque chose de positif en soi ». Je ne dis pas autre chose lorsque j’écrit «Cette aversion pour la guerre est même, en fait, chez Tolkien une preuve de sagesse alors que l’amour des combats et de la gloire est une faille », mais cela ne m ‘empêche pas de penser que Turin est bien un Guerrier. Le texte qui est publié sur ce site n’est pas un essai en tant que tel mais la transcription d’une conférence que j’ai donné à Oxford et pour laquelle j’étais limité à ¾ d’heure. Ceci explique son style parlé et les nombreux raccourcis que j’ai du prendre. Mais j’aurais aimé développer d’autres comparaisons - la prise d’armes avant l’age (cf Cuchulain partant en guerre à 5 ans) Tout ceci milite bien pour rapprocher Turin du guerrier archétypal. Il est bien vrai que Turin finit mal, mais c’est souvent le cas des Guerriers mythologiques aussi. Ceci s’explique par le rôle ambivalent du guerrier. Il protège et sert au maintien de l’ordre mais il est aussi un meurtrier et à ce titre ne peux pas, contrairement au vers de du Bellay, « plein d’usage et raisons vivre entre ses parents le reste de son age » cordialement |
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Je suis plutôt d'accord avec Jean. Malgré sa destinée tragique, Turin est bien un guerrier ( mais j'hésite quand même à l'appeler un guerrier "solaire" , Tolkien insistant profondément sur le côté "sombre" du personnage ). En clair, je dirais que c'est un guerrier, mais que Tolkien insiste vigoureusement sur les catastrophes engendrées par le fait qu'il en soit un de par sa profonde aversion pour la guerre elle-même ( surtout pour la guerre "empanachée" que Turin mène à Nargothrond : pour Tolkien, la guerre est un drame ou un pis-aller, pas le moyen de conquérir l'honneur ou la gloire. La guerre n'est pas un jeu. ) Il est vrai aussi que tous les héros cités ici ont une fin tragique. Parfois glorieuse dans la tragédie, mais toujours tragique. |
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Turin n'"empanache" pas la Guerre :-(.... C'est un combattant plutôt désespéré. La guerre n'est pas un *jeu* pour lui. Comment peut-on suggérer cela. |
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Turin est un héros désespéré, et que j'aime beaucoup. Il n'empêche qu'à Nargothrond ( j'ai dit à Nargothrond. Pas avant, et pas après ) il empanache la guerre, préférant des affrontements directs à la guerre d'embuscades des Elfes d'Orodreth, et celà contre les avis judicieux de Gwindor. Rapprochant en celà la guerre contre l'Angband des guerres que l'on peut trouver dans les romans médiévaux ou antiques. Le Mormegil devient par ses exploits un héros de légende de son vivant. Et quand je parlais de "jeu" je pensais plus aux exploits des autres héros qu'à ceux de Turin lui-même ( c'est même en partie pour celà que Turin n'est pas un héros "solaire" ). Je suis désolée, mais lorsque je lis les exploits d'Achille, de Siegfried, de Vivien ou de Roland, par exemple, j'ai difficile à concevoir qu'ils considèrent la guerre comme quelque chose de grave, comme une tragédie, avant qu'ils soient touchés dans leur propre chair ou celle de leurs proches. Ce qui est à mes yeux l'une des plus grandes différences entre Tolkien et les littératures héroïques précédentes. |
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Silmo > Je ne comprendrai jamais qu'on n'aime pas Turin. |
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>>> "Je ne comprendrai jamais qu'on n'aime pas Turin." Silmo |
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Silmo, Ce n’est pas parce que je dis que Turin présente une faille que je ne l’aime pas. Je crois réellement que son humeur batailleuse et son orgueil sont dans l’esprit de Tolkien une faille qui conduit à sa perte. J’espère l’avoir montré dans mon intervention. Mais justement, c’est ce qui le rend attachant. Contrairement à Beren que sa « perfection » éloigne de nous, les défaut de Turin le rapproche de la « pâte humaine » qui est la notre. De la même façon, dans le « Lancelot-graal » Gauvin malgré ses défaut me touche plus que Galaad, sorte d’ange désincarné auquel je ne peux m’identifier Cordialement |
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En fait, nous sommes donc plutôt d'accord au sujet de Turin. |
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Excuses acceptées, cher Silmo ( mais ne dis plus à la Turinophile que je suis que je ne l'aime pas, hein ? ) Je l'aime beaucoup, malgré ses défauts, son orgueil ( qui n'est pas dû qu'à lui-même ), son aveuglement et sa façon d'agir souvent mal à propos. Son côté ambigü, aussi, fragile. Qui, comme le dit Jean, le rend attachant comme peu de héros "duméziliens" le sont. |
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Moraldandil >>> Tolkien semble effectivement avoir absorbé bien des traits duméziliens... mais avec d'importantes nuances. C’est bien mon avis, mais pour des raisons autres ;-) Jean >>>> Tout ceci milite bien pour rapprocher Turin du guerrier archétypal Je ne conteste pas, mais tiens, par exemple, Maximus dans le film Gladiator (oui, oui, je sais ce n’est pas un héros mythique ;-)), est bien un guerrier de type solaire mais il tend parallèlement vers la troisième fonction (son rapport à la terre nourricière symbolisé par le contact physique avec la glèbe, le blé) …. Sosryko >> De même Thorr glisse vers la 3e fonction, car son marteau est aussi symbole de fécondité (le marteau de Thorr, qui lui sert à fracasser les crânes des géants, est à la fois symbole phallique et l’instrument pour déclencher l’éclair ; ce point de vue est confirmé par l’étymologie, Saxo Gramaticus emploie le mot ‘clava’ pour désigner l’arme de Thorr, et ce mot est la traduction du vieux nordique ‘kylfa’ qui désigne le membre viril ; l’éclair est lui-même envisagé comme une véritable éjaculation cosmique qui imprègne la terre de son pouvoir fertilisant ), mais en plus encore il déborde sur la 1e fonction dumézilienne car son marteau (re) a aussi une fonction de bénédiction (cf. le geste symbolique qui consiste à placer le marteau sur les genoux de la fiancée lors d’un mariage). Une grille d’analyse, c’est intéressant mais il est bon de nuancer en même temps (c’est Cirdan qui m’a appris cela ; -))
Par contre l’absence de don de Túrin pour « les arts », à la manière d’Héraclès, est à réfuter catégoriquement (comme je le disais ailleurs, mais sans argumenter ;-)), car, à la grande différence d’Héraclès, Túrin a le « don du chant » (ne pas oublier que la musique est le thème essentiel du Légendaire et c’est un art aussi, les musiciens sont autant des artistes que des artisans – Bach se considérait d’abord comme un artisan ; la technique du chant ou d’un instrument demande de l’habileté tout autant que la fabrication d’objets divers). Et petite remarque, selon Platon, musique et gymnastique apparaissent comme les 2 pôles équilibrants d’une éducation harmonieuse (République). Si on veut appréhender le mythe de Túrin dans toute sa complexité, quitte à être confronté à des contradictions, il est parfois nécessaire de comparer les différentes versions qu’en a fait Tolkien (mais n’est-ce pas le propre de tout mythe de se décliner en plusieurs versions ? cf l’introduction de CH. Tolkien p.17-18 de CLI I) . 1. Ainsi, dans le Silmarillion p.277, il est dit que, suite au meurtre accidentel de Beleg, Túrin, après avoir pleuré, « composa un chant en l’honneur de Beleg, qu’il appela ‘Laer cú Beleg’, le Chant de l’Arc de Fer, et qu’il chanta tout haut au mépris du danger ». En anglais c’est « the Song of the Great Bow ». Le poème qui chante la légende des Enfants de Húrin dans « The Lays of Beleriand » (p.74) nous fournit quelques détails intéressants à propos de ce passage : « the night was aging, nought was moving (ruth : pitié Ce pouvoir enchanteur du chant de Túrin (enchanter > latin ‘incantare’ , chanter des formules magiques/consacrer par des charmes) qui anime les bois, les eaux et les rochers est bien un thème orphique : « … la cithare d’Orphée, sous les doigts de ce musicien, acquit un pouvoir et un charme magiques. Les bêtes sauvages, quand il jouait, venaient se rouler à ses pieds et le suivaient partout, les arbres et les fleurs s’inclinaient sur son passage, les pierres elles-mêmes pleuraient ou bougeaient sous le charme inouï de sa voix … » (Au cœur des mythologies, Jacques Lacarrière, p.325). Et lorsqu’Orphée perd définitivement Eurydice, il chante et pleure sa peine et, les rochers, les rivières et les arbres l’écoutent avec ravissement. Ce thème se prolonge avec Lúthien dans les cavernes de Mandos à la mort de Beren, chantant et pleurant toute sa souffrance, ensorcelant ainsi Mandos, comme Orphée envoûte les monstres et le maître du Hadès. Et ce thème est également fréquent dans la mythologie nordique (comme l’exemple déjà cité de Gunnarr dans la fosse aux serpents jouant de la harpe, avec ses doigts de pieds dans une version, car ses mains sont attachées ;-). 2. Une autre constante du thème orphique est le motif des larmes, présent et dans le récit de Túrin et dans celui de Lúthien. Ce motif des larmes (et du thème orphique mais raté dans ses effets), on le retrouve à la mort de Lalaith, premier chagrin de Túrin enfant de 5 ans, p.95 des Contes et Légendes Inachevés : 3. Si « toute la chaleur de son cœur allait à Lalaith » puis tout son amour à Nienor , n’est-ce pas pour compenser l’amour maternel plutôt froid de Morwen ? J’irais même penser que c’est l’image d’une mère ‘absente’ – cause de sa chute, comme la faute et la mort de Miriel causa celle de Fëanor - qu’il cherche dans son idéal de femme, et où mieux la trouver que chez ses sœurs ? Il est marqué définitivement par l ‘échec’, car psychiquement il a l’âme blessée dès son enfance (une mère dure et un père souvent absent), avant même la malédiction de Morgoth, avant même d’être un grand guerrier, avant même d’agir. Tolkien, comme pour le fils de Miriel et la fille d’Anarion, 6e roi de Númenor, aborde le problème des ‘enfants mal-aimés’ (Ancalimë, ayant eu un père très absent et une mère aigrie par ses déboires conjugaux, détestera les hommes). Et là on rejoint le cas d’Œdipe, voué à la mort dès sa naissance par ses parents, pour déjouer l’oracle de Delphes ; on lui perce les pieds afin de le suspendre à un arbre et l’exposer aux animaux sauvages, et de là lui vient son nom d’Œdipe, l’enfant « aux pieds enflés ». Il est psychiquement boiteux et cette défaite intérieure préfigure sa chute future.
Voici d’abord une définition un peu sommaire (ce n’est pas une analyse) de ce genre littéraire (je souligne certaines caractéristiques générales du genre, que l’on retrouve dans l’histoire de Túrin): La tragédie, qui vient du grec tragos (bouc) et ôidê (chant),est une représentation théâtrale liée chez les Grecs au culte de Dionysos. La tragédie est née du dithyrambe, qui était un hymne en l’honneur de Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, princesse de Thèbes. Dionysos était donc un demi-dieu (hêrôs en grec), peu aimé des dieux. Il apprit aux hommes à cultiver la vigne et devint le dieu de l’ivresse, de la musique et de l’inspiration – par quoi les hommes sont proches des dieux -. Dionysos fut mis en pièces par les Titans selon une version. Il devint le symbole de l’éternel conflit entre les dieux (jaloux) et les hommes (orgueilleux), ainsi que de l’éternelle fécondité de la vie. La tragédie, qui était d’abord celle du hêrôs, doit peut-être son nom à ce qu’un bouc était immolé pour l’occasion. Les compagnons de Dionysos, les satires, formaient le chœur tragique. La tragédie surgit en Grèce à la fin du VI s, succédant à l’épopée et à la poésie lyrique et avec le triomphe de la philosophie au IV s, elle s’effaça; la matière tragique semble donc l’expression d’un type particulier d’expérience humaine lié à un moment historique particulièrement délimité: “Le drame porte sur la scène une ancienne légende de héros. Ce monde légendaire constitue pour la cité grecque son passé – un passé assez lointain pour qu’entre les traditions mythiques qu’il incarne et les formes nouvelles de pensée juridique et politique, les contrastes se dessinent clairement, mais assez proche pour que les conflits de valeur soient encore douloureusement ressentis et que la confrontation ne cesse pas de s’exercer … dans quelle mesure l’homme est-il réellement la source de ses actions? Alors même qu’il en délibère dans son for intérieur, qu’il en prend l’initiative, qu’il en assume la responsabilité, n’ont-elles pas ailleurs qu’en lui leur véritable origine? Leur signification ne demeure-t-elle pas opaque à celui qui les commet, les actes tirant leur réalité, non des intentions de l’agent, mais de l’ordre général du monde auquel seuls les dieux président.” (p.25-39, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, JP Vernant et P Vidal-Naquet). Cette réalité ambiguë de la tragédie, cette interrogation sans réponse, c’est toute la problématique qui se dessine derrière l’histoire de Túrin. Eschyle (525-456), Sophocle (496-405) et Euripide (480-406) furent les génies de la tragédie grecque, qui ne cessera d’évoluer (action développée, personnages complexes, réalisme) et de dégénérer jusqu’à Sénèque. Ainsi les notions de liberté, de subjectivité, de responsabilité et d’histoire sont des notions modernes, absentes de la tragédie (voir plus bas les notions de Vernant et Vidal-Naquet sur la tragédie), qui privilégie, celles plus archaïques du conflit entre les dieux et les hommes, de la notion de destin, de l’universalité des passions (l’orgueil démesuré par exemple, hybris en grec et ofermod en vieil anglais). On est bien en pleine tragédie avec Túrin (la notion d’histoire naturellement s’impose, malgré la volonté d’un contexte archaïque). Et de ce point de vue, Túrin et Œdipe (ce dernier n’est pas un guerrier), tous les 2 dévorés par l’orgueil, cherchent à fuir leur destin ou à engager une révolte louable mais insensée contre toutes les divinités (dans le cas de Túrin, Morgoth et Glaurung) et sont ainsi entraînés dans l’engrenage d’une « machine infernale » (titre de la pièce de Cocteau sur le sujet d’Œdipe ),mais ils ne s’en sortiront pas puisque les dieux en ont décidé autrement. Et la ‘Tragédie’ de Túrin relève de toute une mise en scène orchestrée par Morgoth dont le spectateur est Húrin : « Demeure donc là assis, dit Morgoth, et contemple les terres où le Mal et le désespoir vont visiter ceux que tu m’as livrés. Car tu as osé me tourner en dérision et douter de la puissance de Melkor , Maître des destinées d’Arda. Dès lors, avec mes yeux , tu verras, et avec mes oreilles, tu entendras, et rien ne te sera celé » (p.107, CLI). Et Tolkien, dans Faërie (p.67), n’écrit-il pas que « le Théâtre, quand celui-ci est présenté comme il le devrait » doit être « joué pour l’œil et pour l’oreille » ? « Nul ne peut échapper à son destin », c’est une formule qui revient souvent dans les sagas nordiques ; mais à la grande différence de Túrin et d’Œdipe, si Sigurdhr est un héros de type solaire c’est qu’il affronte son destin « en sachant pertinemment qu’il court à sa perte » et cela « relève de l’acceptation consciente et volontaire de ce que les dieux ont façonné » pour lui et « donc d’une éthique (germanique) où la grandeur, pour être tragique, n’en est pas moins héroïque. Fatalisme actif où l’héroïsme consiste à assumer volontairement son destin » (Dieux et Mythes Nordiques, Patrick Guelpa, p.91).Avec Sigurdhr on est bien loin de la notion de démesure, car selon Guelpa (p.91), il incarne les valeurs fondamentales d’une culture nordique basée sur : Pour en revenir à la Tragédie, j’aimerais terminer avec quelques notions fortes que développent JP Vernant et P Vidal-Naquet dans leur admirable ouvrage Mythe et Tragédie en Grèce ancienne (T1), que j’ai déjà cité plus haut, notions qui éclairent le comportement de Túrin, ainsi décrit par Moraldandil, dans son fuseau ‘Illusion optique’ : « En effet, la destinée de Túrin semble infirmer un fondement chrétien du Silmarillion en faisant apparemment prévaloir le destin sur le libre-arbitre. En maudissant Húrin et toute sa famile, Morgoth semble avoir attaché à Túrin un destin de mort et de destruction donc se dernier est incapable de se dégager : malgré son opposition irréductible à Morgoth, il se fait souvent son instrument…. On peut vraiment avoir l'impression que Túrin est une marionnette aux mains de Morgoth, qui fixe inexorablement le cours de son existence et même sa façon d'agir. Voilà qui est pourtant en contradiction avec la notion de libre-arbitre, affirmée dès le départ comme caractéristique des hommes : (Silm. Ch. 1) [Ilúvatar]souhaita que les cœurs des Humains soient toujours en quête des limites du monde et au-delà, sans trouver de repos, qu'ils aient le courage de façonner leur vie, parmi les hasards et les forces qui régissent le monde, au-delà même [de] la Musique des Ainur, elle qui fixe le destin de tous les autres êtres ; et que leur activité fasse que tout en ce monde soit achevé, en sa nature comme en ses actes, que toutes choses soient accomplies, des plus grandes aux plus petites. Ce passage s'oppose en fait à ce qu'une malédiction puisse déterminer la destinée d'un homme. » Encore une fois, pas plus que celle de volonté, nos notions de choix et de libre-choix, de responsabilité et d’intention, ne sont directement applicables à la mentalité grecque ancienne. Par exemple du point de vue de Socrate, toute méchanceté est ignorance, nul ne fait le mal « de plein gré ». Le grec à l’époque de la tragédie ne comporte aucun terme correspondant à notre notion de volonté et le mot de « libre-arbitre » n’apparaîtra qu’entre le I s AEC et le I s EC. a. Le personnage tragique « malgré son opposition irréductible à Morgoth, il se fait souvent son instrument…. On peut vraiment avoir l'impression que Túrin est une marionnette aux mains de Morgoth, qui fixe inexorablement le cours de son existence et même sa façon d'agir. » Les sentiments, les paroles, les actes du héros tragique relèvent de son caractère (ethos), mais apparaissent en même temps comme l’expression d’une puissance religieuse, d’un daimon * agissant à travers eux. « Ethos-daimon, c’est dans cette distance que l’homme tragique se constitue … car pour qu’il y ait tragédie, le texte doit pouvoir signifier à la fois : chez l’homme, c’est son caractère qui est ce qu’on appelle démon – et inversement : chez l’homme, ce qu’on appelle caractère, c’est en réalité un démon. Pour notre mentalité d’aujourd’hui ces 2 interprétations sont exclusives l’une de l’autre. Mais la logique de la tragédie consiste à jouer sur les 2 tableaux … » (p.30). L’ambiguité de la décision tragique réside dans le fait que l’origine de l’action se situe à la fois dans l’homme (il est agent, cause et source de ses actes, c’est le domaine de la reponsabilité humaine et celui du mal commis) et hors de lui (il est l’instrument d’un daimon, source de son malheur, qui contrôle sa destinée ; c’est le domaine du mal subi). On pourrait croire, à un premier niveau, que causalité divine et causalité humaine, ce qui est causé par un daimon et ce qui est personnellement choisi, 2 aspects bien distincts dans la destinée du héros, et parfois qui s’opposent, sont 2 catégories qui s’excluent l’une l’autre. En réalité ces 2 aspects sont contraires et indissociables et « revêtent, en fonction de la perspective où l’on se place, les mêmes actions » (p.68). Car une résolution prise par le héros peut venir de « la funeste démence, soufflant l’audace aux mortels » (Agamemnon, Eschyle), c’est-à-dire la puissance d’égarement envoyée par les dieux pour les perdre. Ce qui nous amène au problème de la culpabilité. b. La culpabilité tragique Elle s’établit dans une constante confrontation entre l’ancienne conception religieuse de la faute-souillure, maladie de l’esprit, délire envoyé par les dieux, engendrant nécessairement le crime, et la conception nouvelle (juridique) où le coupable est défini comme celui qui, sans y être contraint, a choisi délibérément de commettre un délit. Encore là, la tragédie joue à un double niveau, tout en opposant ces 2 conceptions, elle les assemble en des équilibres divers d’où la tension n’est jamais entiérement absente (p.72). Alors l’affirmation socratique, reprise par Platon, que le mal-faire est une ignorance, n’est pas aussi paradoxale. La faute apparaît sous la forme d’une « erreur de l’esprit », d’une souillure religieuse, d’une défaillance morale ; fauter, c’est de tromper au sens d’un égarement de l’intelligence, d’un aveuglement entraînant l’échec ; l’homme fautif est le criminel en proie au délire … Cette folie de la faute pénètre l’individu comme une force religieuse maléfique, tout en lui restant en même temps extérieure, et est contagieuse : « Dans le contexte de cette pensée religieuse où l’acte criminel se présente, dans l’univers, comme une force démonique de souillure, et au-dedans de l’homme, comme un égarement de l’esprit, c’est toute la catégorie de l’action qui apparaît autrement organisée que chez nous … Il ne saurait être évidemment question, dans ce cadre, d’une volonté individuelle … comment serait-on de plein gré égaré par l’erreur ? Et comment la faute-souillure, dès lors qu’elle a été commise, pourrait-elle ne pas porter en soi, indépendamment des intentions du sujet, son châtiment ? » (p.55-56).
L’aveuglement de Túrin fait écho à celui d’Œdipe, qui aussi semble avoir personnellemnt choisi son châtiment. Mais lorsque le roi sort du palais, aveugle et sanglant, les premiers mots du chœur effacent toute apparente dichotomie entre causalité divine et initiative humaine : « O souffrance effrayante à regarder … quel égaremen a fondu sur toi… quel daimon a mis le comble à ta destinée qui était l’œuvre d’un mauvais daimon » et Œdipe répond : « C’est Apollon qui est l’auteur de mes souffrances atroces mais personne que moi-même malheureux n’a de sa propre main frappé ». « Ainsi au sein même de la décision ‘choisie’ par Œdipe », causalité divine et causalité humaine se retrouvent unies. (p.69-70). De même le suicide de Túrin provient de cette funeste démence envoyée par Morgoth. Cet égarement, cette maladie de l’esprit, une véritable force maléfique, est bien contagieuse car Mablung ne dit-il pas que toute la famille de Húrin « a perdu l’esprit » (p.177, CLI) et cette puissance de malheur s’attache à la personne de Túrin à de multiples reprises , ainsi qu’à celle de Niniel. « Une ombre est sur ton cœur » lui dit encore Mablung (p.128). L’agent tragique semble être écartelé entre 2 directions contraires, tantôt cause responsable de ses actes, tantôt victime d’un destin qui s’attache à lui comme un daimon, « mais parce que son action s’inscrit dans un ordre temporel sur lequel il n’a pas de prise et qu’il subit tout passivement, ses actes lui échappent et le dépassent. » On peut comprendre ainsi le cri de Nienor « A Túrin Turambar turún’ambartanen » (O Túrin Maître du Destin par le destin maîtrisé). Mais concluons sur une note moins pessimiste, « Pour les Grecs, on le sait, l’artiste ou l’artisan, quand ils produisent une œuvre, ils n’en sont pas les véritables auteurs. Ils ne créent rien. Leur rôle est seulement d’incarner dans la matière une forme préexistante, indépendante et supérieure à leur technê (art). L’ouvrage possède plus de perfection que l’ouvrier ; l’homme est plus petit que sa tâche » (p.72-73). Et finalement, que dit Tolkien, à propos de son statut d’auteur, sinon qu’il est celui qui reçoit d’un autre que lui-même la connaissance qui lui fait défaut (Lp.104, 231, 145,212, 413, 189). « Le poète est une chose légère, ailée et sacrée, qui ne peut produire avant d’être inspirée par un dieu, de perdre sa raison et de se mettre hors d’elle-même » (Ion, Platon). Finalement, sans le secours (négatif ou positif) des dieux , l’action humaine (celle de Túrin en tant que héros ou celle de Tolkien en tant qu’auteur) semble vaine et impuissante, dépourvue de toute efficace, qui semble le privilège de la divinité. « La tragédie exprime cette faiblesse de l’action … en faisant apparaître, derrière les hommes, les dieux à l’œuvre d’un bout à l’autre du drame pour mener chaque chose à son terme» (p.73). Et par delà cette conception antique, on rejoint celle, chrétienne, de la faiblesse humaine ainsi décrite par Tolkien : « We are finite creatures with absolute limitations upon the powers of our soul-body structure in either action or endurance » (Lp.326). Le daimon de Frodo se nommera la Grâce …. 5. Mais musique est aussi poésie, puisque Túrin chante, ces 2 arts sont inséparables dans le Légendaire, la musique ne faisant qu’orner et sublimer la poésie (comme dans les mythologies grecque et nordique). Túrin, à la cour de Thingol, a reçu une solide culture elfique , en plus d’une formation guerrière :
Par la même Finduilas n’est pas tombée amoureuse d’un soudard ;-) inattentif « à la beauté et l’harmonie » mais d’un jeune mortel dont « le langage et l’allure étaient ceux de l’ancien royaume de Doriath et les Elfes eux-mêmes eussent pu le croire sorti d’une des grandes maisons des Noldor. Beaucoup l’appelaient Adanedhel, l’Homme-Elfe » (Silm, p.278). Ce don du chant que possède Túrin renvoie à celui des Elfes, bien que son pouvoir soit nettement “moindre” ;-)), car si on en croit Aragorn (Appendice A du SdA), ce don elfique permet d’incarner les choses chantées devant les yeux de ceux qui écoutent. Ainsi lorsque Finrod chante et joue de la harpe devant les hommes de Bëor, littéralement enchantés, “son chant disait la création d’ Arda, le bonheur d’Aman avant les ombres de la mer” qui “s’offrait à leurs yeux avec la clarté d’une vision …” (Silm, p.181). Malgré tout, le don de Túrin reste terriblement efficace pour un simple mortel.
A + * Daimôn : en grec ne désigne pas le diable, mais une divinité, une puissance divine par opposition à ‘théos’, un dieu en personne. ‘Pros daimona’, chez Homère, signifie “contre la volonté des dieux”, et ‘sun daimoni’ “avec l’assistance des dieux”. Les ‘daimones’ étaient des dieux “inférieurs”, des “génies”. Postérieurement, ce mot fut pris en mauvaise part: le ‘daimon’ était mis en rapport avec le destin criminel ou funeste d’un homme, d’une famille, ou d’une cité. Au contraire, ‘agathos daimon’, le “bon génie”, était invoqué en plusieurs circonstances, et par exemple, à la fin des repas. |
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mais voilà enfin mon petit délire…. Des délires comme cela, j'en redemande chaque jour :-)) Sosryko |
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Moi aussi Cathy, j'en serai toujours gourmand de "délires" pareils. |
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merci Szpako pour ce magnifique complément (et correction) à mon travail |
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A mon tour, merci ... je suis drôlement contente que cela vous ait plu, et Jean, c'est un peu pour toi que j'ai écrit cela, car tu avais commencé à aborder le problème d'Oedipe, et c'était alors l'occasion pour moi de développer un aspect de la légende de Túrin peu abordé. Sosryko, Lol pour Thorr, mais j'avoue un peu de taquinerie de ma part ;-)) Silmo, ben, comme la poésie c'est plus difficile à comprendre qu'un récit, surtout à la manière archaïque de Tolkien ... mais l'effort fut, j'avoue, un peu léger et puis zut, un dico pour tous dans la hotte du père noël ;-) Cathy |
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Merci, Cathy
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Contente de te lire à nouveau Cathy ! (et ton article sur le thème de la musique c’est pour quand ? ? Je te préviens : je ne te laisserai pas l’abandonner quasi-achevé au fond d’un tiroir...) |