Le Narn i Chîn Húrinde J.R.R. Tolkien et les mythologies gréco-nordiques – analyse d’une création inspirée
Tel est le titre (un peu ronflant j’en conviens) d’un travail récent effectué dans le cadre de ma maturité, sorte de préparation à l’équivalent du Bac dans le canton de Genève, en Suisse.
J’ai dès le départ songé à le mettre en ligne, sinon dans sa totalité du moins quelques extraits choisis, afin de le soumettre à quelques experts (Vincent Ferré, Michaël Devaux, Guido Semprini ?…), conscient de ce que ma recherche leur doit.
N’ayant aucune idée du forum de JRRVF le mieux approprié à la parution ce message, c’est sous la rubrique le Légendaire que j’ai finalement choisi de le produire.
J’écrivais avoir quelques craintes et quelques appréhensions à le faire paraître dans son entièreté, du fait des problèmes que l’Internet entretient avec la propriété intellectuelle, en voici toutefois un (large) extrait.
Il s’agit de la dernière partie du dernier chapitre de mon travail, La source grecque – La tragédie, les deux précédant étant La source finlandaise – Le cycle de Kullervo et La source germano scandinave – Le cycle de Sigurd.
Je me réjouis d’ores et déjà des commentaires, mais je dois avertir que mes études ne me permettent malheureusement pas d’être aussi souvent sur la toile que je le désirerais.
Bonne lecture !
La Malédiction
Nous avons vu en introduction à ce chapitre que la similitude majeure qui relie le Narn et la tragédie grecque tient à la reprise du schéma narratif tragique :
un personnage occupant une place importante dans la hiérarchie familiale, dynastique ou clanique, est frappé d’une malédiction divine à cause d’une erreur qu’il a commise, erreur ayant bien sur trait à la (aux) divinité(s) concernée(s).
Cette malédiction aura des conséquences désastreuses non seulement sur lui, mais également sur toute sa descendance, jusqu’à l’extinction de sa lignée ou jusqu’à une intervention divine décisive. Ce qui suppose évidemment meurtres et suicides innombrables qui parsèment la tragédie.
Voilà pour le schéma narratif général ; il est également applicable à l’histoire de Túrin.
Généalogie et causes de la Malédiction
On sait l’importance de la généalogie chez Tolkien, le Narn commençant même par l’évocation de la lignée dont seront issu Húrin, puis Túrin :
« Hador tête d’Or était un seigneur des Edains, et très aimé des Eldar. » (Contes et légendes inachevés, p. 91). L’idée de succession reste extrêmement importante, Húrin étant « l’héritier de Hador ».
Or cette maison va être frappée de malédiction : « Morgoth alors le maudit, lui et Morwen et tous leurs descendants. » (Silmarillon, p. 260). La lignée est désormais maudite tout comme celle de Laïos et celle de Tantale.
L’orgueil qu’a eu Tantale en se voulant l’égal des dieux au point de tenter de les tromper (comme Prométhée), est comparable à celui qui habite Húrin lorsque, résistant à Morgoth, il « l’accabl[e] de moquerie », le traitant d’« esclave des Valar » (même si, en l’occurrence, cet orgueil semble mieux fondé). Notons que l’assasinat de Chrysippe par ses deux frères peut aussi être considéré comme une cause secondaire à cette malédiction, renvoyant à la jalousie, qui est aussi une blessure d’orgueil, thème récurrent.
La cause de la malédiction des Labdacides, la colère de Pélops envers Laïos qui a mené son fils à la honte, et celle des dieux qui ne tolèrent pas ses rapports homosexuels sadiques avec Chrysippe(1), semble moins directement liée à la cause du Narn.
Reste que les causes de la malédiction, chez Tolkien, appartiennent à un passé beaucoup plus récent, moins « mythique » et plus vraisemblable. Le fossé entre la situation du récit et l’origine des troubles qui le parcourent, est moins profond chronologiquement.
Nous allons voir que la malédiction utilise plusieurs modes de fonctionnement, tous aussi divers qu’efficaces.
La place
Du fait de sa date de rédaction, le texte de Tolkien semble avoir quelque peu perdu cette fonction mythologique explicative directe, indissociable de la mythologie réelle, créée justement dans ce but : le mythe tolkienien garde pourtant cette « vérité dénionciatrice des comportements humains ».
L’histoire des Labdacides et de leur plus célèbre représentant, Œdipe, comporte selon une des analyses les plus intéressantes et approfondies de ces comportements stigmatisés(2), un aspect qui peut être rapproché de l’histoire de Túrin : l’ambiguïté des rapports de la lignée au travers des générations.
Œdipe vit exilé, éloigné de sa famille, de son pays, tout comme Túrin. Ni l’un ni l’autre ne sont à leur place du début à la fin ; il n’est d’abord qu’adopté par Polybe et Mérope, comme l’est Túrin par Thingol et Melian. Par la suite, Œdipe épousera inconsciemment sa mère, empiétant sur, chamboulant le rôle des générations : « Il épouse celle qui l’a mis au monde, sans le savoir, le malheureux ! » ( Phéniciennes, in Théâtre Complet III, p.224). Sans causer ce chaos, Túrin épousera sa sœur, inconsciemment aussi, sortant de sa place de frère, la confondant, confondant l’amour fraternel et l’amour du couple. Cet acte les poussera au suicide.
Túrin ne s’est jamais considéré non plus à sa place dans ses rapport avec les Elfes, préférant fréquenter des forestiers, et même des brigands : « Ils sont de ma race (…). » (Silmarillon, p.146). Et pourtant, ses rapports sont pervertis même avec ceux qu’il considère comme ses semblables (ses rapports avec Forweg et plus tard avec Brandir). Cette perversion des rapports le poussera à une fuite perpétuelle : aucun lieu ne pourra le retenir, lui offrir un vrai foyer, dans son instabilité. Encore une fois, tous ces maux, comme ceux d’Œdipe, viennent du fait qu’aucun d’eux n’est jamais réellement à sa place, même si la violation du code intergénérationnel n’est pas présent chez Túrin.
L’orgueil
Nous avons déjà vu l’importance que revêt l’orgueil dans la Geste des Enfants de Húrin, cause de la malédiction, il est aussi à l’origine de l’exil volontaire de Túrin du royaume de Doriath, de la chute de Nargothrond et (parce qu’il a voulu récupérer son épée) de sa léthargie finale, et donc de la rencontre de Nienor avec le Dragon (sans cette léthargie, la révélation aurait pu se faire de manière plus « douce », sans entraîner forcément la mort).
Cet orgueil s’exprime de manière particulièrement vive chez Túrin, lorsqu’il est lié à la guerre : quand abattre le pont s’avère nécessaire pour se défendre contre les invasions de Morgoth, il est dit que « Túrin ne voulut rien entendre de ces conseils et il ne voulait surtout pas qu’on détruisît le pont, car il était devenu dur et orgueilleux et voulait que toutes choses soient faites à son gré » (Silmarillon, p. 281). Le passage, où la malédiction a pour moyen d’action l’accentuation de l’orgueil naturel, ressemble à une scène d’Agamemnon de Sophocle, première des trois tragédies qui composent l’Orestie.
Agamemnon, en proie à une immense vanité guerrière décide avec ses capitaines de sacrifier sa fille, condition de l’Oracle à l’obtention de vents favorables : « En son âme le vent tourna, impie, / Impur, sacrilège / Résolu dès lors à toute audace. / Une misérable démence, source de peines, / Enhardit, de vils conseils, les vivants. / Il osa se faire / Immolateur de sa fille, / Pour cette guerre en rançon d’une femme, / Pour prémices au départ des nefs. / Qu’elle priât, qu’elle appelât son père / Ni son âge virginal, les chefs / épris de guerre n’en tinrent compte. » (Tragiques grecs, p. 271)
L’épisode est également à rapprocher des Phéniciennes, lorsqu’Etéocle et Polynice interrompent finalement toute possibilité de réconciliation malgré les imprécations de Jocaste, et mènent la ville à ruine : Polynice : «Je serai posté en face, pour te tuer. », Etéocle : «Le même désir me possède. » (Théâtre Complet, p. 24)
Toutes ces scènes mettent en scène la folie butée de l’orgueil humain qui mène au mal, non à la victoire, mais à la destruction : de Nargothrond, de Thèbes en proie aux Epigones, d’Agamemnon et de sa lignée (excepté Oreste).
Dans tous les cas, la malédiction met en évidence les défauts humains et mène à la destruction sociale. Le millieu social est néanmoins très different dans le Narn, où il n’est pas associé à une ville comme Thèbes et Argos.
Le suicide
La mort et le suicide marquent la fin du cycle et de la malédiction. Ceux de Túrin et Nienor ressemblent étrangement à deux suicides célèbres de la littérature tragique de la Grèce antique : Celui de Jocaste et celui d’Ajax. Nous n’étudierons ces suicides que brièvement.
La fin de Jocaste est relatée par un domestique dans Œdipe Roi de Sophocle : « Dès le vestibule passé, prise de fureur, / Elle courait vers le lit nuptial, / Elle s’arrachait à deux mains les cheveux. (…) Nous y aperçumes la femme pendue au lien / Qui l’étranglait. » (Tragiques grecs, p. 701), en comparaison avec la mort de Nienor : « Et l’esprit égaré par le désespoir et l’horreur qui l’avaient submergée, elle reprit sa course folle. (…) Et elle se precipita dans le gouffre. » (Contes et légendes inachevés, pp. 210-211).
Dans les deux cas, la « révélation » est suivie de près par la folie, sorte de crise de nerfs. Nienor fait de nouveau appel au sauvage qu’elle avait quitté. Cet aspect sauvage est aussi présent dans la folie de Jocaste qui «s’arrachait à deux mains les cheveux ». Et cette folie ne semble avoir qu’un objectif ; le suicide, moyen de purification finale, échappatoire ultime.
C’est la confusion du sentiment affectif (de mère et de sœur) et du sentiment amoureux que les deux femmes ne peuvent absolument supporter, d’autant plus que la « conséquence concrète » de cette confusion a grandi dans leurs ventres. Au moment de la révélation, apparaît le besoin indispensable de se sortir de cette situation, et ce besoin ne peut se concretiser que par la mort décidée, rachat de la faute par l’autopunition.
Pourtant cette faute n’en est pas une : Jocaste est victime de l’inconscience de son mari, labdacide, qui ivre, l’a mise enceinte. Nienor aussi est innocente. Les deux femmes subissent les repercussions de la faute commise jadis par leurs parents. Dans le cas de Nienor, ces repercussions sont même injustes, causées par un dieu orgueilleux et colérique.
Le thème du suicide, échappatoire à la fatalité n’est pas neuf, mais sa force d’évocation est toujours aussi grande.
La mort d’Ajax est, dans son exécution, semblable à celle de Kullervo, l’épée étant fichée en terre jusqu’à la garde. On peut lire dans Ajax, de Sophocle : « La lame sacrificielle est debout pour bien trancher. / (…) Je l’ai enfoncée, je l’ai bien enterrée, moi, / Pour qu’elle me soit propice et que je meure vite, / J’ai bien préparé tout. (…) En même temps / J’invoque Hermès, le guide souterrain pour qu’il m’endorme / Pour que sans douleur d’un bond rapide / Je me déchire le flanc à ce glaive. » (Tragiques grecs, p. 460).
Et dans le Narn : « -Me tueras-tu bien et dûment ? Alors Túrin ficha la garde en terre et se jeta sur la pointe de Gurthang, et la lame noire prit sa vie. » (Contes et légendes inachevés, p. 220)
La scène d’Ajax paraît au premier abord plus réaliste, l’épée n’étant pas douée de parole, mais nous avons vu la possibilité qu’offre le dialogue avec cette dernière, developpant un monologue par la « réponse » de la conscience.
Il ressort des deux scènes la prétendue décision propre et non influencée des deux hommes à l’heure de leur mort, pensant enfin maîtriser leur destin(3). Ce qui ne semble effectivement vrai que pour Ajax puisque la décision de Túrin est pervertie par la malédiction. Les deux héros ont péché par ignorance : Ajax en proie à une crise de folie, a massacré le bétail du camp, croyant s’en prendre par vengeance aux chefs grecs et Túrin s’est uni à sa sœur parce qu’il ne savait pas qui elle était. Dans le premier cas, l’inconscience est causée par Athéna, protectrice d’Ulysse, son concurrent chanceux à l’acquisition des armes d’Achile. C’est une sorte de punition préventive à la préméditation du crime. Et finalement, dans les deux cas, le suicide est le moyen d’éviter la honte ou l’infâmie, dues aux conséquences de l’inconscience.
Unité de temps, de lieu et d’action
Nous avons vu que le schéma narratif, ainsi que certaines clés essentielles de la tragédie, ont été repris par Tolkien. Pourtant, la tragédie antique fait avant tout partie du genre théatral, et sa détermination d’antique implique l’emploi de la règle d’or du théâtre classique ; unité de temps, de lieu et d’action.
Ces trois points ne sont pas respectés chez Tolkien, le Narn i Chîn Húrin restant avant tout un roman moderne, malgré son nom de geste (ou lai) et certains aspects volontairement archaïques.
Les événement du Narn commencent avec la naissance d’Húrin, dont la vie est brièvement contée jusqu’à ce que naisse Túrin, et s’achèvent peu après la mort de ce dernier, selon les Contes et légendes inachevés, couvrant approximativement une soixantaine d’années. Túrin est assurément le véritable « héros », contrairement à ce que laisserait penser le titre du récit, et si le Narn est l’histoire de toute sa vie, il ne peut y avoir réellement unité de temps, dans le sens où l’entend le théâtre classique. Quant aux déplacements de Túrin, ils sont parfois si compliqués qu’une carte en devient indispensable, ce que Tolkien a tout à fait compris. Enfin, l’unité d’action, en l’occurrence la malédiction et ses répercussions, est rompue en plusieurs points, lors des rapports de Túrin avec Mîm, donnés surtout en appendices aux Contes et légendes inachevés, et avec sa sœur. Ces modifications développent le récit en lui donnant une dynamique appréciable et permet de couvrir quasiment toute l’histoire des deux dernières générations d’une famille en l’espace d’un récit (contrairement aux tragédies qui n’en racontent qu’une étape).
Dans le cas précis du Narn, les digressions mythologiques héritées partiellement de la culture grecque se transforment en des allusions historiques qui permettent d’agréables divertissements à l’intrigue principale et sont la source de developpements contribuant fortement à la cohérence de l’univers (causes des guerres, origines des royaumes). Et le fait que ces developpements ne viennent que d’un auteur, contrairement à la mythologie grecque, permettent de préserver cette cohérence (nombreuses, en effet. sont les variantes entre Euripide et Sophocle, dans le cycle thébain par exemple).
Sous la notion de malédiction, fondatrice de la tragédie antique, Tolkien rend hommage aux maîtres du genre. En reprenant toute la richesse de leurs grands et puissants thèmes : orgueil, violation des codes intergénérationnels, suicide, il les développe en laissant de côté la référence peu vraisemblable de la malédiction à un passé par trop mythique. Parce qu’il admirait leur force d’évocation, il a retiré la fatalité tragique des sombres palais de marbre pour la transférer dans les forêts brumeuses du Nord. Il a rendu toute la puissance du Sauvage à un genre qui était devenu indissociable du concept de Cité. Et s’il perd une indéniable beauté stylistique, due aux merveilleuses possibilités de la langue originelle, il gagne une grande souplesse et une grande liberté narrative, le texte tragique classique pouvant sembler quelquefois lourd et enfermé dans ses contraintes littéraires.
(1) En Grèce antique, il ne peut y avoir d’homosexualité seule, c’est-à-dire sans une hétérosexualité indispensable pour perpétuer la lignée. Encore un exemple de l’importance de la succession généalogique.
(2) Le Tyran boiteux : d’Œdipe à Périandre, de Jean-Pierre Vernant, in Mythe et Tragédie II.
(3)« Entre tous, un caractère commun qui peut selon les cas s’exercer dans le sens du bien ou dans celui du mal (parfois les deux à la fois ; c’est le cas pour Œdipe comme pour Ajax) : l’individualisme, la confiance en ses seuls forces, même (et en cela Ajax aussi ressemble à Œdipe) quand on sait que leur effort n’aboutira qu’à la ruine, avec le refus de laisser les autres, hommes ou dieux, disposer de soi-même. » (Tragiques grecs, pp. 420-421).
Références
Le Silmarillon, Paris : Pocket, 1978, 2001.
Contes et légendes inachevés, Paris : Pocket, 1982, 2001
ESCHYLE, SOPHOCLE, Tragiques grecs, traductions par Jean Grosjean, Raphaël Dreyfus, Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1967.
EURIPIDE, Théâtre complet III, traduction, introduction et notes par H. Berguin et G. Duclos, Paris : Garnier Flammarion, 1966.
VERNANT Jean-Pierre, VIDAL-NAQUET Pierre,
Mythe et tragédie en Grèce ancienne (2 vol.),
Paris : Edition la Découverte & Syros, 1986, 2001.