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Je m’interroge — ô surprise ! — sur la construction de ce nom ;-) Comme l’indique la note 1 de l’Appendice F.1 du SdA, « la plupart des noms de lieux et de personnes » sont en fait du sindarin (éd. du Centenaire, p. 1222). Que serait l’équivalent en quenya ? Le terme « orn » en sindarin correspond à « orne » en quenya (Home V, 379 ; Letters, n° 347, p. 426).
Christopher Tolkien revient sur cette différence dans les CLI, en II, Appendice E, à propos du nom de Celeborn : Plusieurs points m’intéressent dans ce passage : En sindarin, orn cède la place à galadh, sauf dans les noms propres : très bien, on comprend que Fangorn soit suffisamment ancien pour relever de cette désuétude... ;-) Mais c’est précisément au nom de cette ancienneté (son entiquité ;-)) que l’on aurait pu s’attendre à voir s’appliquer l’antique distinction précédemment évoquée. C’est en souvenir d’un passage du SdA que cette distinction m’a étonné. Lorsque Pippin et Merry assistent à la Chambre des Ents, ils nous fournissent une description des Ents par comparaison : Or, ce qui m’ennuie, c’est que Fangorn, d’apparence, ressemble à un hêtre ou à un chêne : Pourquoi ne s’appelle-t-il pas alors Fangaladh (ou Aldafanga) ? Nouvelle hypothèse : ce serait précisément parce que le géant Treebeard n’était pas encore un Ent et qu’il était élancé et grand (comme le signale l’Appencice E des CLI à propos de l’ancienne forme adjectivale ornā) qu’il a pu prendre le nom de Fangorn, sans encore savoir qu’il serait apparenté ultérieurement, en tant qu’Ent, à une forme de galadh. Reste la question de la comparaison de ce géant à un chêne dès sa première description.
Est-ce alors à cause de cette distinction pas toujours respectée que rétrospectivement la parenthèse de l’Appendice E des CLI a dû être précisée ? Je suis certainement passé à côté de nombreuses précisions linguistiques ; c’est pourquoi je vous soumets ces propos :-) Fang- |
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> Je suis certainement passé à côté de nombreuses précisions linguistiques ; c’est pourquoi je vous soumets ces propos :-) Je ne crois pas, voici un fuseau très intéressant et le sujet est fort bien résumé ! (Il est d'ailleurs étonnant qu'il n'ait pas été évoqué plus tôt !) Une partie de la réponse pourrait être le temps qui sépare les Etymologies (dont la fin de la rédaction correspond au début de celle du SdA) et la note citée dans CLI : presque 30 ans. La solution serait alors que Tolkien concevait orne comme désignant une arbre élancé ou isolé lorsqu'il rédigea les Etymologies (c. 35-38), sens qu'il conserva lorsqu'il créa le nom de Fangorn. A noter que dans les Etymologies, alda est simplement glosé "arbre", ce qui tendrait à laisser penser que orne était réservé aux arbres de haute taille (cf. la racine ORO "vers le haut, s'élever, haut" qui donna les noms pour "montagne" en quenya et sindarin). Dans les années 60, après la publication du SdA, il travaillait toujours à peaufiner la signification de certains noms (parfois suite aux lettres de fans lui demandant des explications historiques ou étymologiques). Les textes des CLI sur Galadriel et Celeborn sont très tardifs (c. 66 je crois, peut-être même c. 70). Il se pencha alors sur le destin de Galadriel et, au passage, sur l'histoire de son mari et l'étymologie de son nom. Il envisagea alors la différence entre alda et orne sous un nouvel angle, ne réalisant peut-être pas sur le moment que cela pourrait créer une discordance avec le nom préétabli de Fangorn. (Rappelons que le texte dans CLI était une note, et donc pas forcément destinée à être publiée. De plus, des problèmes de ce genre existent dans les textes les plus récents, cf. The problem of ROS dans HoMe XII.) D'un point de vue interne, on peut envisager que, alors que le terme courant galadh était employé pour tous les arbres, le terme sindarin "archaïque" orn en vint à être employé uniquement pour des arbres d'une taille exceptionnelle, ce qui aurait put être approprié pour un ent, créature considérablement plus haute qu'un homme ou qu'un elfe. |
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Merci beaucoup pour ta réponse, Toko :-) Elle me permet de poursuivre, en m’appuyant sur tes indications. On a donc deux termes pour les arbres, relevant de deux racines différentes : 1) « orne/orn » qui découle de √OR(O)-/RŌ- (Home V, 379, 384 ; Letters, n° 347, p. 426, n. 2), qui signifie « rise up, go high » Ainsi, en sindarin, « orn » est tombé en désuétude, et « galadh » désigne n’importe quel arbre. Mais si le quenya peut être considéré comme le « latin des Elfes », on pourrait quand même envisager une classification botanique reposant sur la distinction entre orne et alda. Ce qui m’intéresse, c’est la nuance de sens entre ces deux racines. Les deux ont en commun l’idée de grandeur et de mouvement vers le haut. 1) « to rise up, to go high » (s’élever, aller vers le haut) insiste sur la direction du mouvement ascensionnel : on a affaire à une flèche (un vecteur) qui pointe immédiatement son but. Le mouvement est un trait vertical. Pour anticiper un peu sur mes occupations du moment, l’orne/orn est un arbre de l’air, une « image verticalisante », « une réserve d’envolée », pour le dire comme Bachelard (in L’air et les songes, ch. X, aux § 2 (p. 263) et 5 (p. 274)). 2) En revanche, « to thrive, to grow » (s’épanouir, croître) n’est plus simplement un mouvement d’élévation mais surtout d’expansion. Le mouvement rayonne à partir du cœur de l’être. Le dynamisme vertical s’est enrichi d’une croissance biologique, qui embrasse les autres dimensions. Cette fois-ci, c’est dans l’union des images de la terre et de l’eau que l’arbre « galadhéen » se développe. Bachelard, évoquant le magnifique Dialogue de l’Arbre de Paul Valéry, en redessine le mouvement :
La distinction entre √GAL(A)- et √OR(O)-/RŌ- perdure chez Tolkien, des Etymologies des années trente à la note des CLI et sa lettre de décembre 1972. Elle articule deux images de l’arbre, convoquées selon la perspective à adopter. Les deux contemporains que sont Bachelard (1884-1962) et Tolkien (1892-1973) se sont ainsi chacun donné les moyens de faire varier la figure de l’arbre... Tolkien est l’inventeur de cette « sorte d’étymologie onirique » rêvée par Bachelard (in La poétique de la rêverie, ch. V, § 4, p. 162). Sébastien |
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Et qu'en est-t-il pour Bregalad (enfin en supposant que son galad découle bien du galadh sindarin) ? En tout cas Le Hêtre le plus fameux du légendaire où fut enfermé Luthien porte le nom d'Hirilorn ("Près des portes de Menegroth se trouvait le plus grand des arbres de la forêt de Neldoreth, un bois de hêtres qui couvrait la moitié nord du royaume. Cet arbre immense s'appelait Hirilorn, il avait trois tronc de même taille couverts d'une écorce lisse et qui montaient très haut avant que le moindre rameau ne s'en sépare." Silm, Beren et Luthien). Ce qui rejoint l'idée de Toko sur l'utilisation du terme orn pour les arbres remarquables ce qui doit être le cas ici, non seulement ce hêtre a un rôle dans l'histoire mais en plus il porte un nom. Lionel |
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Merci, ô Fangorn ! pour cette belle promenade (et dire que j'ai dû reposer momentanément La terre et les rêveries de la volonté, alors que le suivant m'a l'air encore meilleur : |
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Vallis > Et qu'en est-t-il pour Bregalad (enfin en supposant que son galad découle bien du galadh sindarin) ? Comme il est précisé plus haut dans le premier post de Fangorn, orn était tombé en désuétude (employé surtout dans les noms) alors que galadh était devenu le terme général pour désigner tous les arbres, élancés ou massifs (alors qu'en quenya la distinction s'était maintenue). Vallis > En tout cas Le Hêtre le plus fameux du légendaire où fut enfermé Luthien porte le nom d'Hirilorn [...]. Ce qui rejoint l'idée de Toko sur l'utilisation du terme orn pour les arbres remarquables ce qui doit être le cas ici, non seulement ce hêtre a un rôle dans l'histoire mais en plus il porte un nom. En effet, cela pourrait bien coller avec cette interprétation interne hypothétique (tout comme mallorn). |
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Merci Fangorn pour cette belle et merveilleuse ballade entre les arbres... J'aurais juste une petite branche à greffer sur ton arbre, si tu me le permets :-) Fangorn > Et, par précision, certains arbres sont particulièrement élancés et montent vers le ciel, tels des géants. On a alors affaire à un orne/orn. Cela expliquerait que le géant Treebeard, dès le début, se soit appelé Fangorn, car il oblige le regard à s’élever vers le ciel (même si par la suite l’Ent aura forme de « galadh ». Ce qui est rigolo avec cette racine, c'est que ce n'est pas la première fois que le professeur Tolkien nous fait le coup; comme l'a souligné Toko, l'histoire de Galadriel et de Celeborn des unfinished Tales nous révèle que Tolkien a retravaillé le sens du nom Celeborn... Christopher y explique que son père a laissé tomber la signification de "Arbre argenté" pour "Grand Argenté". Or, il ne nous donne aucun indice qui nous permette de comprendre s'il s'agit bien d'un rejet, sauf cette phrase de l'appendice sur les mesures linéaires númenóréennes : he was held by them to be tall, as his name indicated ("silver-tall"); but the Teleri were in general somewhat less in build and stature than the Noldor. Après tout, pourquoi considérer qu'il s'agisse d'un rejet ? Le mot orn peut très bien être employé sous la double connotation métaphorique arbre/grand et traduit sous la lumière d'une connotation plutôt que l'autre. Ce n'est pas la première fois que Tolkien mettrait une énigme pluri-sémantique derrière un même mot (c'est l'arbre qui cache la forêt !) ;) D'autant plus que, en parallélisme, Tolkien s'amuse à mettre à jour un point obscur (obscur de manière interne) portant sur le nom de Galadriel (Appendice E de l'histoire de Galadriel et Celeborn) :
Et puis... si l'on envisage cette terminaison -orn sous la connotation du gigantisme (par extension, tout ce qui est grand), bin, on obtient un jeu de mots elfique : Fangorn devient à la fois Sylvebarbe et... Barbe-longue. Pas mal pour le plus vieux sage qu'ait porté la Terre du Milieu ! ;) Ben |
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Vraiment très intéressant tout cela ! Benilbo > Après tout, pourquoi considérer qu'il s'agisse d'un rejet ? Le mot orn peut très bien être employé sous la double connotation métaphorique arbre/grand et traduit sous la lumière d'une connotation plutôt que l'autre. Oui, j'ai bien l'impression que cette hypothèse tient la route à la finale. D'ailleurs, il y a quelque chose qui m'interpelle dans la racine ÓR-NI- dont dérivent le sindarin orn et le quenya orne. Bien sûr, cette racine est elle-même une extension de la racine ORO- (comme évoqué plus haut), en rapport avec la hauteur, le mouvement vers le haut (et dont dérive aussi la racine ÓROT- qui désigne les montagnes, les "hauteurs"). La façon dont est formé ÓR-NI- par rapport à ORO- est assez singulière : l'extension en NI est très rare dans les Etymologies (elle n'apparaît, à ma connaissance que dans l'eldarin commun lugni "bleu", dérivé de LUG2-), alors que des suffixes dérivatifs couramment utilisés en elfique primitifs sont -wâ, --dô, -jâ, -mâ, -nâ, etc. Je me demandais alors dans quelle mesure orn n'aurait pas pu être réinterprété par les Sindar comme provenant de *OR(O)-NÂ2-, "(qui) est grand", NÂ2- étant la racine primitive pour le verbe "être", pouvant en cas de composition donner un sens adjectival. Le fait est qu'on observe en elfique primitif une terminaison dérivationnelle -nâ très courante et servant à former des adjectifs ou des noms (ceux-ci pouvant souvent être interprétés comme provenant d'un sens adjectival original), cf Dérivation en elfique primitif dans l'article sur l'elfique primitif d'Ardalambion (dans le même ordre d'idée, on pourrait envisager que la terminaison du participe passé en quenya -ina provienne de i na "qui est"). Cette hypothèse pourrait facilement expliquer une dérivation de sens original "arbre élancé" > "arbre haut, de grande taille" > "grand, haut ; arbre haut, de grande taille". Benilbo > Et puis... si l'on envisage cette terminaison -orn sous la connotation du gigantisme (par extension, tout ce qui est grand), bin, on obtient un jeu de mots elfique : Fangorn devient à la fois Sylvebarbe et... Barbe-longue. Pas mal pour le plus vieux sage qu'ait porté la Terre du Milieu ! ;). Bien vu ! De même, Hirilorn pourrait alors être traduit par "Haute Reine" et pourrait donc aussi faire référence à la grandeur et la noblesse de Melian. |