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Dans une contribution au fuseau Túrin maudit : une illusion d'optique ?, Círdan écrit : > On connaît l’étrange relation de Tolkien aux langues, qu’elles soient réelles ou inventées. Il me semble évident que les noms dans le SdA et le Silmarillion (et par voie de conséquence les langues elfiques) ont conquis un vaste public en premier lieu par la limpidité de la relation entre le signifiant et le signifié : le son y est toujours très proche de contenir l’idée. Or, surtout depuis Saussure, cette relation, dans le cadre des langues réelles, est considérée dans l’ensemble comme une idée caduque, un fantasme (il y a bien sûr des contre-exemples ponctuels mais qui n’érigent pas la langue dans un logique générale de cette relation). (...) >Cirdan >PS : Bien sûr, je ne cherche pas à limiter l’interprétation de Turin à cette lecture un peu extrême, car son histoire, si isolée dans le légendaire, ne peut être « expliquée » d’une seule manière. Elle est trop riche pour cela. Il s’agit juste d’un point de vue, et qui doit pouvoir se développer. >PPS : Ces considérations sommaires amènent d’autres questions. On sait que Shippey souligne combien la conception des langues plus ou moins esthétiques dans l’absolu était considérée comme quasi-hérétique dans le milieu des linguistes. Je me suis souvent posé la question du statut de la beauté des sonorités linguistiques chez Tolkien. La langue naine est-elle « unlovely » (cf. HoME XI, p10) simplement pour les elfes ou justement dans l’absolu ?
J'ai des réticences à voir dans les langues imaginaires de Tolkien un essai pour se rapprocher d'une langue primordiale, parfaite, édénique où le sens "correspondrait" au son. C En effet, il ne faut pas oublier que sa création ne se limite pas au quenya : il s'est aussi délecté dans le sindarin (et le noldorin et le gnomique qui le précédèrent) pourtant phonétiquement assez différent. Si Tolkien insiste sur l'importance qu'a dans les langues inventées la relation du son au sens (ce qu'il appelle "propriété phonétique", "phonetic fitness"), par exemple dans l'essai A Secret Vice dans The Monsters and the Critics : The instinct for 'linguistic invention' - the fitting of notion to oral symbol, and pleasure in contemplating the new relation established, is rational, and not perverted. il dit à plusieurs reprises que cette relation est un sentiment personnel, privé : a private sense of fitness. Plutôt que de chercher à nier globalement l'arbitraire du signe par la création de ses langues, Tolkien me semble plutôt en explorer les limites, notamment le symbolisme sonore, c.à.d. le fait que dans une langue, des relations particulières peuvent s'établir entre certains sons ou groupes de sons et des concepts. Cette relation favorise les associations entre mots, en augmente ainsi la motivation et structure le lexique. Un exemple souvent cité pour l'anglais (c'est aussi vrai pour l'allemand, et, je suppose, les langues germaniques en général) est l'association entre l'initiale gl- et les verbes liés à la lumière : to glisten, to glitter, to glimmer, to glow, to glint, to gleam, to glance, to glare. Mais cette relation est fondamentalement arbitraire : la preuve en est qu'en français, le même groupe tend à s'associer à l'idée toute différente – et plutôt moins positive ! - de quelque chose de visqueux et vaguement répugnant : glu, glaire, glande, glisser, glaise, glaviot, glauque. Esthétique des langues Poser la beauté d'une langue dans l'absolu nous obligerait à définir ce qu'est le beau dans l'absolu, ce qui risque de nous entraîner assez loin… The basic pleasure in the phonetic elements of a language and in the style of their patterns, and then in a higher dimension, pleasure in the association of these word-forms with meanings, is of fundamental importance. This pleasure is quite distinct from the practical knowledge of a language, and not the same as an analytic understanding of its structure. It is simpler, deeper-rooted, and yet more immediate than the enjoyment of literature. Though it may be allied to some of the elements in the appreciation of verse, it does not need any poets, other than the nameless artists who composed the language. It can be strongly felt in the simple contemplation of a vocabulary, or even in a string of names. Mais cette sensibilité est personnelle : We each have our own personal linguistic potential: we each have a native language. But that is not the language that we speak, our cradle-tongue, the first-learned. Linguistically we all wear ready-made clothes, and our native language comes seldom to expression, save perhaps by pulling at the ready-made till it sits a little easier. But though it may be buried, it is never wholly extinguished, and contact with other languages may stir it deeply. D'un point de vue interne, il est non moins certains que le Khuzdul est souvent jugé disgracieux… mais le point de vue que réflètent les textes est le plus souvent celui des elfes, et on sait qu'il n'ont jamais beaucoup aimé les nains. Ils sont petits, pas beaux, barbus, habitent le sol… d'ici à ce qu'ils parlent une langue barbare, il n'y a qu'un pas ! Ce genre de jugement n'est d'ailleurs pas réservé aux nains : même la langue des Valar ne trouve pas grâce aux oreilles des elfes, voir WJ:398, commentaire de Pengolodh : "Plainly the effect of Valarin upon Elvish ears was not pleasing" / "Manifestement l'effet du valarin sur des oreilles elfiques n'était pas plaisant". Remarquons que le même genre d'opinions à l'emporte-pièce n'est pas rare chez les français au sujet de l'allemand, par exemple. "Corruption" des langues" La vision romantique des langues ne cessant de s'avilir et de se corrompre m'apparaît avoir laissé des traces chez Tolkien. Elle convient tout à fait à une œuvre qui se fait souvent déploration nostalgique d'une félicité irrémédiablement passée. Plus largement, elle ne serait pas étonnante chez quelqu'un qui ne voit en l'histoire qu'une "longue défaite". Pour autant, je doute que l'on puisse dire qu'il y adhérait vraiment : aurait-il pu sinon se délecter de l'évolution des langues, qui dans cette vision ne peut être que déchéance ? Moraldandil |
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Je ne comprend pas bien l'idée de "langue natale" : We each have our own personal linguistic potential: we each have a native language. But that is not the language that we speak, our cradle-tongue, the first-learned.. Je sais que les enfants sont virtuellement capables d'apprendre toutes les langues à la naissance (les veinards ;-)) : est-ce à cette capacité que fait allusion Tolkien ? Que notre langue natale serait en fait toutes les langues ? |
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Je ne comprend pas bien l'idée de "langue natale" : We each have our own personal linguistic potential: we each have a native language. But that is not the language that we speak, our cradle-tongue, the first-learned.. Je sais que les enfants sont virtuellement capables d'apprendre toutes les langues à la naissance (les veinards ;-)) : est-ce à cette capacité que fait allusion Tolkien ? Que notre langue natale serait en fait toutes les langues ? |
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poster un doublon ne m'était encore jamais arrivé... FAllait bien commencer un jour :-( |
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Non, c'est une langue qui serait "rien qu'a nous", qui se déveloperait si on nous forcait pas presque immédiatement à apprendre une langue déjà fabriquée. Cette possibilité est quelque peu elucidée dans la deuxième partie de Sauron Defeated: "the notion club papers". Un de mes textes préférés de Tolkien. Greg |
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Je me permets de vous relater ici une anecdote que m'avait raconté mon prof de biologie il y a de cela quelques années. Un Roi français (je ne sais plus lequel, mais c'était entre le XVI et le XVIII° siècle) pensait que l'immersion des nouveaux nés dans une langue préétablie (le français, dans le cas qui nous occupe) bloquait le développement de leur propre langage. Aussi, il ordonna que l'on prenne 10 nourrissons que l'on confia à des nourrices avec instructions à ces dernières de leur prodiguer les meilleurs soins mais de ne jamais parler en leur présence. Le Roi était persuadé qu'avec un peu de temps, les enfants révèleraient leur propre langue et qu'ils communiqueraient en latin! Hélas, après trois mois, tous les nourrissons étaient morts, ou pour être exact, s'étaient laissés mourir. Moralité: il semble que l'être humain ait besoin de ses congénères pour se développer ;-) Vinch' |
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Vinchmor> Je me souviens d'une historiette du même genre dans l'antiquité (je ne me souviens plus de l'origine ; peut-être Hérodote ?) d'un pharaon qui aurait pareillement fait isoler des enfants afin de savoir quelle était leur langue natale, qu'il imaginait être LA langue originelle. Les marmottements recueillis l'auraient orienté vers le phrygien :-D Plus sérieusement, Laegalad a raison de souligner qu'une partie du problème tient dans l'expression native language (soulignée par Tolkien, pas par moi), que j'ai un peu rapidement traduit par "langue natale" (toutes mes traduction ci-dessus ont d'ailleurs été hâtivement faites). J'aurais peut-être dû calquer par "langue native". Native en anglais veut bien dire "natal, natif, à l'état de naissance" mais aussi "inné" (l'idée est légèrement différente), "naturel", "normal" – et a développé le sens de "indigène, autochtone", qui ne nous concerne pas ici. L'expression native language signifie habituellement "langue maternelle", mais évidemment, il n'est pas possible de traduire l'expression de Tolkien ainsi, puisque la langue dont il parle n'est pas celle de la mère et plus généralement de l'entourage. Certainement, il s'agit de quelque chose d'intime et de personnel, très proche de ce qu'il fait appeler lámatyáve par les Noldor, qui consiste dans le goût et l'appréciation des sons et des formes des mots, et qu'ils considèrent comme une des manifestations les plus importantes de la personnalité. Il me paraît clair que l'auteur a projeté ses sentiments en ses créatures… Mais est-ce pour lui quelque chose d'inné ? Il ne me semble pas, du moins pas entièrement : les textes manifestent clairement que ce lámatyáve se construit progressivement, de même que la personnalité. Dans les "Laws and Customs among the Eldar" , il est question de la façon dont les Noldor donnent les noms ; entre autres ils prennent un nom "privé" qu'il se choisissent eux-même, ce qui ne se fait qu'après plusieurs années, le temps que l'enfant ait eu le temps de développer son propre lámatyáve. Ce nom peut changer car le lámatyáve se modifie avec le passage des ans. Le dernier fragment de A Secret Vice que j'ai cité remarque l'importance des contacts avec les autres langues sur la "langue natale". Je ne pense décidément pas que "langue natale" signifie pour Tolkien langue originelle, parfaite ou que sais-je encore, mais désigne – en partie métaphoriquement – un ensemble ordonné de préférences esthétiques vis à vis du langage et particulièrement de son aspect phonétique, dont la visée primordiale n'est pas la simple communication. C'est par là quelque chose qui s'apparente effectivement à la poésie, comme Tolkien finit d'ailleurs par le souligner dans les derniers paragraphes de A Secret Vice : "[Such inventions] abstract certain of the pleasures of poetic composition (as far as I understand it), and sharpen them by making them more conscious. It is an attenuated emotion, but may be very piercing (…). The human phonetic system is a small-ranged instrument (compared with music as it has now become); yet it is an instrument, and a delicate one. And with the phonetic pleasure we have blended the more elusive delight of establishing novel relations between symbol and significance, and in contemplating them." Moraldandil |