|
Deux remarques intéressantes (ou qui n'intéressent peut-être que moi, mais les voici quand même dans le doute:)): On constate d'une part que dans l'oeuvre de Tolkien, "the One" désigne deux éléments : Eru dans le Silmarillon, et l'Anneau au Troisième Age. Par ailleurs, le nom original de la Crevasse du Destin est "Crack of Doom" ; or ce mot, en anglais, signifie également "le jour du Jugement", "les Trompettes du Jugement Dernier". Si Tolkien tenait à faire intervenir "Doom" dans ce toponyme, il aurait pu en revanche choisir un autre mot que "crack" (deep, pit, abyss, chasm, pour quelques uns qui me viennent à l'esprit). Que penser dans ce cas de ce double-entendre ? Une interprétation possible de ces désignations similaires pour l'Anneau et pour Dieu peut ramener à la volonté de toute-puissance de Sauron, le désir d'englober le monde entier dans son être, de le dérober à Eru, son maître premier. Ce "crack of Doom", par contre, me pose plus de difficultés. La pensée protestante (calviniste je crois) soutient que le Jugement est fait dès l'origine, Dieu se situant hors du Temps. On pourrait voir la Crevasse du Destin comme une métaphore au sein d'Arda de ce jugement, mais j'ai du mal à cerner ce qui justifie ce choix de métaphore, ni le rapport avec l'Anneau (l'Anneau forgé dans les flammes du Jugement Dernier ??). Par ailleurs, le nom de l'Unique, assimilé à celui de Dieu, a-t-il un lien avec cela ? Tout ceci vient-il seulement souligner et faire écho à la victoire du Bien sur le Mal que représente la destruction de l'anneau ? Bref, c'est très confus dans mon esprit, vos lumières sont les bienvenues. |
|
Intéressant, indeed! J'ignorais totalement que "Crack of Doom" pouvait également se traduire par "Jugement dernier". Tolkien, de son propre aveux, a écrit dans une optique catholique et non protestante. Voyons un peu en quoi l'interprétation "jugement dernier" se justifierait. En premier lieu, dans son acceptation populaire, cette expression est synonyme de "fin du monde". Or, le roman s'achève non sur la fin du monde, mais d'un âge. On pourrait y voir une correspondance, mais selon moi, l'intention de Tolkien était plus subtile que cela. Partons de l'aspect "jugement". Tu peux aussi rapporter à cette thématique tout ce qui a été dit sur plusieurs fuseaux récents au sujet de l'intervention d'Eru, tant sur l'enchaînement des évènements, que sur le comportement et les choix des personnages. Ceci pour en arriver au fait que c'est bien la volonté d'Eru qui s'exprime aux Crevasses du Destin, que l'on y entend bien les "Trompettes du Jugement". Tiens, plus j'y pense, plus je vois dans ce dernier épisode des "Cracks of Dooms" un entrelacement de rétributions : Frodo, perdu par sa propre faiblesse, mais sauvé in extremis par la conséquence de sa générosité (la survie de Gollum). Gollum définitivement dévoré par ses démons intérieurs, mais qui en se perdant, sauve le monde. Sauron, ses serviteurs et ses projets, instantanément détruits, malgré l'immense mobilisation de force et de haine, à cause même de son aveuglement, lui-même causé par son désir de puissance. Sam lui-même, qui vient lui aussi d'épargner la vie de Gollum, malgré le dégoût qu'il en éprouve, participe aussi à ce dénouement, ce qui lui permettra de sauver une fois de plus la vie de Frodon qui sans lui se laisserait mourir sur place. Il y gagnera, au contraire de Frodo, la paix de l'esprit, son devoir accompli. Plus loin, rétribution aussi pour Aragorn et ceux qui l'accompagnent, prêts à combattre les forces du Mordor sans espoir de victoire, donc à sacrifier leur vie, permettant ainsi à Frodo d'arriver jusqu'au coeur même du mal. Ils récolteront pour le premier un royaume et une épouse, pour les autres la victoire et la paix, une ère de prospérité, et les retrouvailles avec leurs familles. On rapproche également de l'expression "jugement dernier" le terme "apocalypse", qui signifie non pas "destruction finale", mais bien "révélation". Il s'agit bien aussi d'une révélation : celle pour Frodo de ses faiblesses, de sa propre ombre intérieure, celle du véritable rôle que devait jouer Gollum dans l'histoire (peut-être pressenti par Gandalf), celle de l'identité cachée d'Aragorn. Et sur un plan métaphysique ou mystique, celle de la victoire toujours possible de la lumière sur les ténèbres à condition, puisque nous sommes dans une oeuvre profondément inspirée par le catholicisme, d'être prêt à en passer par le sacrifice de soi-même. Tiens : une autre piste de recherche! Le terme Destin/Doom. Voilà les quelques réflexions que ton post m'inspire sur le moment. |
|
FRRRRRRTTT!!! Partons de l'aspect "jugement". (l'anneau forgé dans les flammes du Jugement Dernier??). Sans doute non... Millexcuses! |
|
Bravo Ylla, voilà encore une jolie perle. Au sujeu de l'identicité entre "The One" appliqué à Eru et à l'anneau, je rejoins en effet ton idée: cela peut représenter une volonté de devenir lui-même "the one", Eru, ou du moins le tout puissant gouvernant le monde. (cependant, c'est aussi l'anneau unique, qui gouverne les autres, et cette simple caractéristique peut sufire à lui valoir le droit d'être The One, le lien avec Eru peut être fortuit). Par contre, concernant le "crack of Doom", c'est extrèemement bien vu d'avoir signalé que cela signifiait aussi jugement dernier. (ce que j'ignorais). Comme solution, je proposerai justement la lecture du passage de l'apocalypse apliquée au jugement dernier: Ap 20,11-15 J'y vois un lien direct. C'est très bien vu. |
|
Cool, Vinyamar! Merci pour le texte. Effectivement, il y a plein de correspondances. L'intention de Tolkien apparaît limpide et voulue la similitude des termes. Mais à mes yeux, il y a un petit détail qui cloche : à la fin du SdA, je vois toujours plus un changement d'AGE, qu'une nouvelle terre. Certes, Sauron est détruit, mais pas le ciel ni la terre. Les Elfes s'en vont, et l'ère des Hommes commence, mais sur la même terre, sous le même ciel. Un ennemi est détruit, mais pas définitivement le malheur, la misère ni la guerre sur Arda, ou seulement pour un temps, un voire deux siècles de paix et de prospérité. Si l'âge des Hommes correspond au nôtre, à notre histoire sur notre terre, comme je crois que Tolkien l'entendait, celui-ci n'est pas et n'a jamais été idyllique. Alors que l'Apocalypse que tu cite annonce au contraire la fin de la mort et des larmes, un véritable nouveau monde. D'autres écrits de Tolkien (Au secours, les érudits! Des références!) font allusion à une autre fin des temps, parallèle à celle qu'évoque l'Apocalypse, une Arda "restaurée" ou "régénérée" (voir fuseau voisin, "Arda Healed/remade)), qui viendrait APRES l'âge des Hommes et libérée à jamais du malheur. Quid, donc? |
|
Bien sûr ! Mais l'analogie avec une sorte de petite fin du monde, fin de l'ancien monde, est très bien marquée dans ce détail que révèle Ylla. Ce n'est qu'une _image_ positive de la fin du monde (si souvent perçue comme négative à cause de la littérature fantastique). |
|
Mmh mmh! Bien vu. Une sorte de répétition générale, un avant-goût de ce que pourrait être la véritable et finale apocalypse, et qui par sa positivité - (en opposition comme tu le remarques bien avec sa représentation courante, tant dans la littérature fantastique que dans l'imaginaire collectif) - est censée apporter l'espoir aussi bien aux peuples de la TdM, qu'aux lecteurs de l'ouvrage. Yep. Merci Ylla, merci Vinyamar... Encore une de ces petites merveilles cachées sous la masse du romanesque et qui font la force de cette oeuvre. Et notre petit père Tolkien n'a pas fini de nous étonner, je crois. |
|
Je suppose que l'autre *apocalypse* dont tu parles, Melilot, est DAGOR DAGORATH (je crois que cela veut dire "La bataille des batailles". DAGOR DAGORATH n'est pas évoquée dans le Silmarillion mais dans HoME. Ce sera la dernière des batailles contre Melkor quand il reviendra du Vide extérieur dans lequel il a été jeté après sa défaite dans "la Grande Bataille, la Guerre de la Colère". Manwë descendra enfin de son trône et Morgoth Bauglir sera combattu par Tulkas, Turin et normalement Fionwë, fils de Manwë (sauf que ce fils disparait assez tôt dans les écrits de Tolkien : il n'y aura donc peut-être que Tulkas et Turin). Arda sera recréée et le Beleriand réapparaîta peut-être (cf les paroles de Galadriel à Sylvebarbe): SdA tome 3, chapitre VI. NOMBREUSES SEPARATIONS, Page 355: Ce sera la fin d'Arda telle que les Humains la connaissent. Comme au moment de la Création, il y aura une musique, encore plus belle, et les Humains seront présents. Il en aussi question de DAGOR DAGORATH dans les Unfinished Tales (tome 3), dans l'Essai sur les Istari, dans le poème en vers aliteratifs consacré aux Will thou learn the lore / that was long secret Voila voila Silmo |
|
grrr .... "dans le poème en vers aliteratifs consacré aux Istari" |
|
Traduction du poème ci-dessus (traduction de Tina Jolas) Veux tu savoir l'histoire / qui longtemps fut cachée |
|
Oh oui oui, Silmo! Merci pour toutes ces références. Dagor Dagorath tel que tu le décrit, un combat final entre les Valar, évoque irrésistiblement le "Gotterdämmerung", le "crépuscule des dieux" germanique. Tandis que l'épisode du "crack of doom" dans le SdA renvoie au jugement dernier chrétien. De même que l'annonce d'une recréation d'Arda renvoie à l'extrait de l'apocalypse cité par Vinyamar. Lorsque Galadriel parle des "terres qui sont sous les flots" qui doivent "remonter", elle fait allusion évidemment au Beleriand, mais peut-être aussi à Numenor? (Ce me semble!?) Nous avons ici un entrelacement de motif entre plusieurs "fins du monde" successives : la submersion du Beleriand, celle de Numenor, la fin du troisième âge vue comme un "mini" jugement dernier et deux motifs prophétiques issus des mythologies germanique et chrétienne. Numenor renvoie évidemment à l'Atlantide. La fin du Beleriand, situé dans un temps mythique (par rapport à l'univers de la TdM), d'avant l'humanité, me fait penser quant à lui, aux connaissances géologiques des années 30 à 50. A savoir - et de façon largement schématique : au 19e siècle, pour expliquer les couches de terrain profondément remaniées découvertes en sous-sol et les ossements d'animaux disparus que l'on y retrouvait, la géologie et la paléontologie - sciences du sol et des vieux nonosses - encore influencées par la pensée chrétienne, faisaient intervenir l'explication biblique du déluge. D'où le terme "antédiluvien" appliqué à ces vestiges. Mais on avait déjà remarqué que la configuration des terres émergées et submergées avait été différente dans un passé lointain. Du 19e au 20e siècle, les découvertes scientifiques se multiplient, les techniques se perfectionnent et la pensée évolue. Durant la première moitié du 20e, c'est la théorie des catastrophes qui était à la mode pour expliquer la succesion bouleversée des différentes couches géologiques, i.e.: une série de bouleversements - éruptions volcaniques, tremblements de terre, raz-de-marée, voire météorite, - ont remodelé au cours des âges gélologiques la configuration des terres et des océans. Désolée pour ce long exposé hors-sujet, mais ceci pour amener à celà : Tolkien parsème toute son oeuvre de références à diverses fins d'un monde : Beleriand/geologie - Numenor/Atlantide - fin du 3e âge/crack of doom - dagor dagorath/crépuscule des dieux - Arda Healed/apocalypse. Pour arriver finalement à un entrelacement qui fait la synthèse des connaissances scientifiques de son temps, des mythes méditerranéens, germaniques et chrétiens. A part ça, il est superbe ce poème que tu cites en final, crépusculaire, comme une longue note très basse (cordes) qui s'éclaire ci et là de touches plus lumineuses (bois) et de quelques éclairs (cuivres). Waouw, j'en suis toute frissonnante. Merci pour ça aussi. |
|
Une autre précision: s'il n'est pas de DAGOR DAGORATH, sous ce nom là, dans le Silmarillion, la "Dernière des Batailles" ou "Ultime Bataille" (c'est son autre nom) est quand même mentionnée dans : Silmarillion, IIIème partie, Akallabeth, La Chute de Númenor (page 365) Une autre occurence concerne la création des étoiles. elle se trouve dans le: QUENTA SILMARILLION, Chapitre III, La Venue des Elfes et la captivité de Melkor : Rien d'autre pour le moment. Silmo
|
|
regrrrrr :-(( "s'il n'est pas question de Dagor...etc..." |
|
Merci à tous !:-) Cependant, il y a encore une chose qui me chiffonne. Je ne sais pas comment vous avez perçu la chose à la lecture du SdA, mais pour ma part l'impression qui m'était restée, à propos de ce Crack of Doom, était qu'il s'agissait de l'endroit où l'Anneau avait été forgé, plus encore que celui où il devait être détruit. Ce que je trouve curieux, c'est l'idée de quelque chose qui serait fabriqué avant la fin du monde en lien direct avec le Jugement dernier, si c'est le Jugement que représente le Crack of Doom. Le jugement consiste à détruire pour recréer, mais le fait qu'un être résidant en Arda (Sauron) puisse l'utiliser pour construire de son propre gré me laisse un peu perplexe. Melilot>Tolkien, de son propre aveux, a écrit dans une optique catholique et non protestante. Argh, évidemment ! J'étais pas réveillée ou quoi ?? J'ai honte... Et puis tant que j'y suis, puisque j'ai vu remonter un fuseau sur la traduction : au vu de cet autre sens de Crack of Doom, la traduction par Crevasse du Destin devient diablement insatisfaisante. Enfin (pour une fois;-)), je ne vais pas en jeter la pierre à Francis Ledoux, vu la difficulté de trouver un équivalent qui transmette la même idée. Je vais essayer de chercher quelque chose, en attendant, si quelqu'un a une suggestion ;) |
|
D'abord, Tolkien baignait dans une culture anglicane et protestante en angleterre. Il a très bien pu se laisser toucher par certaines théories ou interprétations. Sa culture catholique est grande et profonde, sa théologie ferme, mais il a totu à fait pu être impressionné par des interprétations issues du protestantisme qui ne remettaient pas en cause sa foi ou sa théologie. Ensuite, comme je l'ai dis, l'apocalypse est souvent représenté dans la littérature fantastique comme un événement abominable, une fin terrible et violente. On y trouve des anges de la mort, et la peur pour les hommes. |
|
CdC PS |
|
Crack of Doom: Faille du Destin. |
|
On trouve un autre écho de la fin des temps en Arda en conclusion du premier Silmarillion, dans la Seconde prophétie de Mandos (The Lost Road p. 333) : Thus spake Mandos in prophecy, when the Gods sat in judgement in Valinor, and the rumour of his words was whispered among all the Elves of the West. When the world is old and the Powers grow weary, then Morgoth, seeing that the guard sleepeth, shall come back through the Door of Night out of the Timeless Void; and he shall destroy the Sun and Moon. But Eärendel shall descend upon him as a white and searing flame and drive him from the airs. Then shall the Last Battle be gathered on the fields of Valinor. In that day Tulkas shall strive with Morgoth, and on his right hand shall be Fionwë, and on his left Túrin Turambar, son of Húrin, coming from the halls of Mandos; and the black sword of Túrin shall deal unto Morgoth his death and final end; and so shall the children of Húrin and all Men be avenged. Essai de traduction : Ainsi prophétisa Mandos, alors que les Dieux siégeaient en jugement à Valinor, et la rumeur de ses paroles se chuchota parmi tous les Elfes de l’Ouest. Quand le monde sera vieux et les Puissances recrues, alors Morgoth, voyant la garde assoupie, reviendra par la Porte de la Nuit du Vide hors du Temps ; et il détruira le Soleil et la Lune. Mais Eärendel fondra sur lui comme une flamme blanche et brûlante et le chassera des airs. Alors s’amassera la Dernière Bataille sur les champs de Valinor. Ce jour là, Tulkas luttera contre Morgoth, et à sa main droite sera Fionwë, et à sa gauche Túrin Turambar, fils de Húrin, venu des salles de Mandos ; et l’épée noire de Túrin portera à Morgoth sa mort et fin dernière ; et ainsi seront vengés les enfants de Húrin et tous les Hommes. B. |
|
Cela évoque effectivement bien plus le Ragnarök scandinave que le Jugement Dernier. Il n'est d'ailleurs pas question de jugement ou de damnation, à l'exception du châtiment de Melkor qui finira anéanti. Mais il y a une GROSSE restriction : le destin des Hommes reste inconnu. Peut-être justement pour laisser une place au Jugement Dernier, sans le mentionner directement ? B. |
|
"Faille du Destin"!? Pas mal, Godwin!!! |