Cette note de lecture vous propose un petit détour par le Dorwinion, un pays de cépages... Nous y citons de copieux extraits de History of Middle-earth, en outrepassant un peu le cadre de la simple illustration. Nous espérons cependant que cela vous donnera matière à réflexion, et surtout envie d’acquérir ces ouvrages.
Le vin de Dorwinion fait sa première apparition dans le
Lay of the Children of Húrin, où il est offert à Túrin et Halog par Beleg. Le nom est identifié comme celui d’une région du « Sud brûlant » réputée pour ses cépages.
Then he bade them drink, and drew from his belt
a flask of leather full filled with wine
that he bruised from the berries of the burning South-
and the Gnome-folk know it, and the nation of the Elves,
and by long ways lead it to the lands of the North.
There bakéd flesh and bread from his wallet
they had to their hearts' joy; but their heads were mazed
by the wine of Dor-Winion that went in their veins.
[III:11 (Húrin:223)]
La seconde version du
Lay donne une variante légèrement différente de ce passage, où Dorwinion est probablement conçue comme se trouvant à l'est des Montagnes Bleues :
Then he bade them drink, from his belt drawing
a flask of leather full-filled with wine
that he bruised from the berries of the burning South-
and the Gnome-folk know it, from Nogrod the Dwarves
by long ways lead it to the lands of the North.
[III:112 (HúrinII:537)]
Ce vin était alors servi à la cour de Thingol, accompagné de mets aussi rares que précieux :
[...] amid the wine of Dor-Winion that went ungruded
in their golden goblets; [...]
[III:17 (Húrin:425)]
Christopher Tolkien date la composition de ce poème allitératif de la période où Tolkien vivait à Leeds, entre 1920 et 1925 ; il ne peut avoir été commencé avant 1918 [III:1-4]. Le nom de Dorwinion réapparaît plus tard dans les dernières lignes du
Quenta Silmarillion dans sa version des années 30 [V:107], mais la région est cette fois associé à une prairie de Tol Eressëa :
[...] and [few mariners of men have ever come,] and smelt afar the undying flowers in the meads of Dorwinion. [V:334]
[...] The meads of Dorwinion must be in Tol Eressëa. The name has previously occured as a land of vines in 'the burning south' in the Lay of the Children of Húrin, in the wine of Dorwinion in The Hobbit, and as marked on the map made by Pauline Baynes. [V:338, note de CJRT]
Cette réutilisation du nom ne devait cependant pas perdurer, puisque dans
The Hobbit, dont l’écriture est venue interrompre la composition du
Quenta Silmarillion, Tolkien revint à la conception première de Dorwinion comme région viticole de Terre du Milieu.
Quel peut-être le sens de ce toponyme ? Dans son atlas, Karen Fonstad lui accole la traduction « Land of Wines » (Pays de Vins) qui n'est trouvée dans aucun texte de Tolkien. La date et le contexte où le mot fut conçu signifie qu’au départ, il pouvait être en gnomique ou dans une première forme de noldorin (le successeur du gnomique en approche externiste), à moins qu'il ne faille considérer une langue indigène du Beleriand, comme l’ilkorin ou le doriathrin. Si l’identification de
Dor- comme « pays » ne peut faire de doute, le sens de -
winion est plus difficile à déterminer précisément. Remarquons que la forme isolée de ce terme est probablement
gwinion : dans toutes les langues citées ci-dessus, un
w- initial n’apparaît que comme modification de
gw- dans certains contextes grammaticaux, comme par exemple, le deuxième membre d’un nom composé. Ces modifications de consonnes initiales portant en linguistique le nom de mutations consonantiques ; elles sont particulièrement importantes dans les langues celtiques, qui comprennent le gallois, dont Tolkien s’est largement inspiré dans la conception des langues susdites. Dans celles-ci autant qu’en gallois, il existe plusieurs types de mutation ; le changement de
gw en
w est un exemple de lénition.
En gnomique, et ensuite en doriathrin et en ilkorin, il existe un génitif pluriel en -
ion que notre mot contient vraisemblablement, nous permettant de le segmenter en
gwin-ion. Le contexte appelle pour gwin le sens de « vin » ou quelque chose d'approchant. Difficile de voir une coïncidence dans le fait que
gwin soit précisément le mot gallois - et aussi breton - pour « vin », emprunt au latin
vīnum (
Dictionnaire étymologique de la langue latine, A. Ernout et A. Meillet, 4e édition, Klincksieck, 1979, p. 737). À ce moment, nous pouvons bel et bien avoir en
Dor-Winion un « Pays de Vins ».
Plus tard, Tolkien modifia profondément le scénario linguistique de son monde secondaire. La langue elfique indigène du Beleriand, répandue plus tard dans tout l’ouest de la Terre du Milieu, prit le nom de sindarin. Nous avons vu plus haut que le nom de
Dorwinion y a subsisté en sindarin puisqu'il apparaît au nord-ouest de la mer de Rhûn sur une carte de Pauline Baynes. Le génitif pluriel en -
ion ne semble plus productif en sindarin, mais Tolkien a conservé jusqu'à la fin des noms comme
Eregion « Houssaye » (en anglais
Hollin),
Dorthonion « Pays de Pins » ou
Nanduhirion « Vallée des rigoles sombres » (en anglais
Dimrill Dale). Il est certes possible que certains -
ion sindarins soient conçus comme une terminaison archaïque de génitif pluriel fossilisée dans la toponymie, qui serait apparentée au quenya -
ion, mais l’on trouve des arguments contre dans les écrits tardifs de Tolkien. Dans l’essai
Quendi and Eldar [XI:369] il est dit que le génitif pluriel ne comportait pas de -
n dans le telerin d'Aman, ce qui suggère que c'était une innovation spécifique au quenya - à moins bien sûr que le sindarin n'ait fait de même indépendamment. Puis, selon
Vinyar Tengwar n° 42 p. 24, le -
n final avait disparu en sindarin. Un mots primitifs comme *
elen, pl.
elenî a ainsi donné en sindarin
êl, pl.
elin, un mot archaïque pour « étoile » [XI:363, RGEO:73].
Aussi Tolkien offre une réinterprétation de cette terminaison dans
Unfinished Tales [“Cirion and Eorl”, note 49] :
[...] In Rochand the Sindarin ending -nd (-and, -end, -ond) was added; it was commonly used in the names of regions or countries, but the -d was usually dropped in speech, especially in long names, such as Calenardhon, Ithilien, Lamedon, etc. [...]
A ce stade donc, nous pouvons avoir en
gwinion une « région de vins, vignoble », terme probablement toujours basé sur
gwin « vin », qui n’est pas attesté isolément.
Dorwinion peut donc s’interpréter, selon la période considérée, comme « Pays de Vins » ou « Pays de Vignobles ».
Nous sommes là devant un phénomène intéressant et caractéristique de la façon de travailler de Tolkien. Un toponyme d'abord employé dans la légende des enfants de Húrin a été réutilisé pour dénommer une région de Tol Eressëa. Cependant, comme il avait également été associé au vin et aux Nains, il s'est très naturellement retrouvé dans The Hobbit - qui, rappelons le, ne devait pas initialement s'intégrer à la cosmogonie de la Terre du Milieu. Du coup, sur une remarque de Pauline Baynes, Tolkien l'a fait ajouter sur la carte du Seigneur des Anneaux : non seulement la boucle est bouclée, mais en outre nous aboutissons à une parfaite cohérence. Les nains font le commerce des vins précieux de cette région ensoleillée, convoient les fûts sur les fleuves puis les acheminent jusqu'à leurs cités dans les Montagnes Bleues, où il sera vendu aux peuples du Beleriand...