Note
Les archives déplacées sont les références des articles qui ne sont plus hébergés sur le site. Archives deplacées
Articles & essais
Visites
|
Contes & fiction - Metaphoria
Metaphoria
Ce récit, qu’il me faut maintenant te conter, commence au début du printemps ****, lors d’un voyage en Nouvelle Zélande où l’on m’avait invité comme consultant linguistique sur un film en cours de tournage. L’agence assignée par la production avait arrangé à l’avance tous les détails d’organisation et s’était occupée du billet, de l’hôtel et des diverses commodités. Aussi arrivai-je sur place sans avoir à m’inquiéter outre mesure du déroulement de mon séjour. Je n’avais, du reste, emporté qu’une valise légère, ne contenant que quelques ouvrages de référence et un peu de linge. A cette saison, je n’avais pas même à me soucier du climat qu’il ferait dans l’autre hémisphère : l’automne à Auckland n’est guère différent du nôtre, et de toute façon, compte tenu du travail qui m’attendait, je ne pensais pas devoir quitter souvent ma chambre d’hôtel. J’escomptais bien, cependant, avoir l’occasion de contempler ces paysages dont on m’avait vanté la richesse et la diversité. Mais je décidai qu’il serait toujours temps d’effectuer les achats nécessaires sur place, selon les impératifs de mes employeurs. J’avais vécu des temps difficiles, tant professionnels que personnels, et la perspective de partir à l’étranger m’apparaissait comme une nouvelle chance ainsi qu’une agréable coupure avec les difficultés de ces derniers jours. L’accueil à l’aéroport était digne des grandes productions hollywoodiennes. Si petit que soit le pays, et si bref que dût être mon passage, on avait mis à cœur de m’allouer une limousine et un chauffeur personnel. J’avais dormi pendant la principale partie du trajet, et bien qu’un peu chancelant — surtout d’avoir été si longtemps assis sur le même siège sans pouvoir me dégourdir les jambes — je ne ressentais pas encore l’envie de rejoindre ma chambre. Je profitai donc de l’après-midi pour faire le tour de la ville, et mon chauffeur m’indiqua une honnête taverne pour la soirée, où je pus découvrir quelques-unes des bières locales. L’attachée de production qui se présenta le lendemain à ma porte avait l’air quelque peu embarrassée. « Bonjour M. W**, welcome in New Zealand. » lança-t-elle. « M. J** is busy with the set today, but I’ve been appointed to your service. We‘re of course very glad to meet you here, tho’ we weren’t sure you could set yourself free in due time. » Je compris rapidement qu’ils avaient engagé un autre expert, arrivé quelques jours avant moi et qui avait déjà été présenté à l’équipe. Au demeurant, je n’avais aucun doute que S** saurait faire un bon travail, sinon moins rigoureux que celui auquel j’étais habitué, mais répondant parfaitement aux contraintes d’une adaptation cinématographique. Notre profession ne compte pas tant de membres, encore qu’elle ait évidemment ses chapelles et ses querelles d’école, pour que le succès de l’un soit perçu comme une défaite par un autre, et je me réjouissais de savoir que S** aurait là l’occasion de mettre ses connaissances en œuvre. Bien entendu, il n’était pas question de me renvoyer chez moi, mais j’aurais simplement à occuper une place de second rang, en complément de la prestation de mon collègue. Dans la pratique, on ne me demanda de revoir que quelques passages du script, et d’assister décorateurs et costumiers pour la finition des inscriptions et des broderies. Mon nom ne devait pas apparaître au générique, et quand, bien plus tard, j’assistai à la projection, je fus un peu déçu qu’une si infime portion de mon travail ait été conservée sur la pellicule. Globalement, j’étais néanmoins satisfait de mon sort. Pouvoir participer directement à la préparation d’un film n’est pas donné à tout un chacun, et j’en goûtais le rare privilège. Je garde encore un merveilleux souvenir de ces quelques minutes où j’ai pu frôler de la main le velours soyeux de la robe que porterait l’une des actrices principales. D’autre part, l’abondant temps libre dont je bénéficiais, tandis que S** ne cessait d’être sollicité pour tel ou tel point de détail, me procurait l’occasion, tous frais couverts, de me déplacer sur les lieux retenus pour le tournage. A l’occasion d’un repérage à Rotorua, je fis, non sans appréhension, mon premier baptême de l’air en hélicoptère, au-dessus de mares de vases bouillantes et de geysers impressionnants, non loin du mont Ruapehu. Mes pieds de terrien, songeai-je avec amusement, ne se feraient jamais qu’au sol ferme, quand bien même mon esprit serait empli de rêves. Un peu plus tard, en déplacement vers Queenstown, je survolai les montagnes enneigées du Sud de l’archipel, les fameuses Alpes néo-zélandaises. Au retour, ce furent les mystérieux fjords des côtes de la mer de Tasmanie qui se dévoilèrent par le hublot. Des scènes fantastiques m’emplissaient les yeux, mais nous ne faisions que passer trop vite à mon goût, sans prendre le temps de les apprécier. J’avais sympathisé avec Richard D**, un Australien qui logeait au même hôtel que moi, businessman affairé prenant quelques semaines de congés en compagnie de sa maîtresse. Aussi, lorsqu’il me proposa de me joindre à eux pour une excursion de quelques jours pendant le week-end, je lui donnai mon approbation sans réserve, après m’être assuré que la production n’y verrait aucun inconvénient. Mon compagnon souhaitait visiter quelques îlots de l’archipel, au nord des fjords de Marlborough, où la flore et la faune sauvage n’ont pas à souffrir des installations humaines. Cela impliquait un nouveau voyage en hélicoptère, mais j’avais désormais moins de raison de me retrancher derrière des craintes infantiles. On nous avait donné un guide maori pour visiter l’île et ses environs, l’un de ces vieux aborigènes aux traits impénétrables et au regard dur. Aucune émotion ne se lisait sur son visage ridé et tatoué de motifs tribaux entrelacés. Je n’avais jamais vu un guide aussi peu loquace. Ses échanges avec le pilote, dans leur langue natale, étaient brefs et secs, et nous n’avions droit à guère plus de considération, dans un anglais approximatif. L’Australien s’en offusqua, grinçant entre les dents qu’il en tiendrait deux mots à l’agence de tourisme. Puis, d’un air dédaigneux, il se plongea dans la lecture d’un ouvrage ornithologique, et l’habitacle ne fut plus envahi que par le bourdonnement du moteur et des palles du rotor. Pour combler mon ennui, je m’efforçai de suivre, sur la carte de route, notre trajet depuis l’aéroport, et de le comparer avec la vue qui s’offrait à moi. Alors que nous nous éloignions une nouvelle fois de la côte, et que le soleil matinal miroitait sur la surface cristalline de la mer, je découvris un îlot boisé qui ne semblait pas figurer sur le trajet prévu. J’étais à peu près certain de l’endroit où nous nous trouvions et, pris au jeu, je montrai à mon guide la carte maritime que j’avais emportée, en haussant la voix par-dessus le bruit des machines pour lui demander s’il en savait le nom. Le vieil homme plongea silencieusement ses yeux sombres dans les miens, sans piper mot. Je cillai le premier. « Te Motu o ngā Moemoeā » lâcha-t-il alors laconiquement, avant de se détourner. Fièrement, je traçai un petit cercle sur le fond marin uniforme de la carte, que j’annotai, sans doute très phonétiquement, avec le nom indiqué. Le même phénomène se reproduisit quelques instants plus tard. Notre pilote avait mis le cap vers l’héliport, désignant notre destination du doigt. A courte distance de l’île que nous avions prévu de visiter, un autre îlot semblable au premier, et tout aussi absent de ma carte, se détachait des flots. Décidé, par pur esprit ludique, à faire sortir notre guide de son mutisme, je m’enquerrai à nouveau du nom de cette île. « Te Motu o ngā Moemoeā » répliqua-t-il encore, avec un agacement non masqué. Contrarié, j’en déduisis qu’il ne m’avait pas plus renseigné que la première fois, et que son assertion péremptoire devait avoir une autre signification — J’hésitais entre un poli « Je ne sais pas Monsieur » et un « Lâche-moi les baskets » incisif, ou toute autre formule de même sens. Le reste de la journée s’avéra passionnant, et j’oubliai bien vite cette anecdote. Richard s’extasiait devant les Wekas et autres oiseaux de la faune néo-zélandaise, et la bonhomie enfantine de ce cadre supérieur au ventre replet n’était pas sans m’amuser. Il ne cessait de répéter que s’il avait disposé de davantage de temps, il aurait exploré les Fiordlands du sud, où, peut-être, nichent encore quelques Moas, oiseaux légendaires et uniques qui se sont éteints avec l’arrivée des Européens sur l’île. Sa compagne, Patricia, était plus réservée, et je n’échangeai que quelques mots avec elle lors de notre déjeuner. Du temps que devait durer mon séjour, je n’appris jamais vraiment à la connaître. Au hasard d’une dernière halte, je dénichai dans une boutique de souvenirs un petit lexique anglais-maori, doublé en appendice d’une liste de phrases communes. J’avisai notre guide de ma découverte, et, ne reculant pas devant le plaisir qu’une sonorité étrangère suscite chez un linguiste, lui adressai un « E ngā manu waiata hāpara o Aotearoa » joyeux. — « The dawn chorus of the songbirds of New Zealand. » traduisit-il, reprenant ensuite la phrase en corrigeant mon accent. Dans la lueur déclinante du jour, tandis que son regard sans âge s’éternisait sur moi, il me sembla que les tatouages de son visage, de noir qu’ils étaient, viraient progressivement au violet. Puis il laissa échapper un bref éclat de rire. — « What else do you know, e tāku tama ? » — « It seems that motu means island. » — « Indeed, it does. » — « Te Motu o ngā Moemoeā ? » hésitai-je. — « Te Motu o ngā Moemoeā. » affirma-t-il, un sourire aux lèvres, reprenant de nouveau ma prononciation. Attendait-il une explication ? Mon dictionnaire, classé par thèmes, ne me permit pas de déchiffrer cette phrase, et le vieillard ne voulut pas m’en dire davantage. Pendant le vol de retour, dodelinant de la tête, je n’arrivai pas à un meilleur résultat. Tout au plus compris-je qu’il m’avait appelé « Mon fils » lors de notre discussion. Epuisé, je finis par m’assoupir, bercé par le ronronnement monotone de l’appareil. Une pression sur mon bras me fit sursauter brusquement. Mes amis, tendrement enlacés, dormaient au fond de l’hélicoptère. Le Maori était penché sur moi, une main sur mon épaule. « Look, son. Here it is again. Te Motu o ngā Moemoeā » siffla-t-il à mon encontre. Il me fallut une bonne minute pour émerger de mon sommeil et réaliser qu’il me montrait le hublot. Au loin, entourée par l’océan, rougeoyant sous le soleil couchant, se dressait une île. La plaisanterie avait assez duré, et je me dégageai de l’étreinte du vieil homme, les paupières déjà lourdes. Il recula dans l’ombre et s’assis sur son siège sans cesser de me dévisager. La fatigue reprit ses droits sur moi — mais juste au moment où j’y succombai, une pensée absurde traversa mon esprit. Nul doute que cet esquif ne figure pas non plus sur ma carte. Cette dernière était repliée sur mes genoux, mais je n’eus pas le courage de la consulter… Demain… Demain… Je rêvais déjà… Je rêvais d’un pays fantastique, d’une île sans son pareil où les comparaisons et les métaphores prennent vie et deviennent réalité. Où chaque mot prononcé s’enflamme et embrase nos cœurs et nos regards. Et le feu couvait dans ma poitrine ; mes yeux brillaient devant tant de merveilles, mais je n’étais pas présent dans le songe comme on peut l’être à l’accoutumée. Je n’en étais que l’invité, en retrait du rêve — et un autre, devant les improbables paysages de cette contrée irréelle, s’était fait mon guide. « Metaphoria est un lieu curieux, hors du temps des hommes. Si l’on parle des ailes des arbres pour décrire leurs feuilles, voilà qu'ils ont des ailes pour de bon. C’est ce que fit le premier pêcheur qui y posa les pieds. » « Mais n’aie crainte, ils ne s'envolent pas pour antan, car un autre voyageur, un jour, a parlé des arbres comme des racines du monde. » Et je vis des arbres impossibles, aux larges feuilles ailées, battre lentement dans le vent. Leur couleur variait du vert sombre au bleu turquoise ; Leur surface iridescente cerclée de nervures et de motifs complexes scintillait au soleil. « Attirés par le ciel, et prisonniers du sol, ils laissent le vent entonner sa complainte entre leurs branches tendues. » Et en effet, leur bruissement et leur frôlement mutuel évoquaient le chant mélancolique de mille grillons. J’aurais pu demeurer ici pour toujours, si cela m’avait était permis, tant ce lieu était à la fois enchanteur et apaisant. « C’est là l’endroit profond que nous appelons ngā pūrerehua-rākau, la forêt des arbres-papillons. Elle se dresse sur les flancs d’un ancien volcan, au cœur de l’Île des Métaphores. » A ces mots, la vue changea et le décor se troubla, comme recouvert d’un fin voile de tulle. « Rares sont ceux qui ont le privilège de la contempler comme tu l’as fais. Cela n’est accordé qu’à ceux dont l’âme vibre en écho de ses battements. Mais c’est un lieu difficile à trouver, de tous le plus inaccessible, car le pays s’est mis en devoir de se donner un cœur. Secrète et insondable est désormais te wao matarehu, la forêt sous la brume. » Je rêvais encore, sentant dans mon dos la présence magistrale des arbres-papillons, mais leur vision m’était à présent interdite. Nous flottions maintenant vers une clairière où coulait une cascade chantante. Au pied d’un lac aux eaux troubles, trois statues de jeunes filles, figées dans la posture naturelle de danseuses et vêtues d’une simple toge qui couvrait à peine leur poitrine, levaient vers nous un regard à la fois vide et implorant. Seul le mouvement des nénuphars sur la mare donnait quelque vie à la scène. Ils dérivaient insensiblement, au gré de la brise, dessinant des cercles. « Ne sont-elles pas splendides, celles qui habitent pour toujours la clairière des nymphes ? Un poète aigri, sans doute éconduit par les belles, a un soir vanté sur sa lyre leur beauté de marbre. » « Autant que l’éternité durera, elles resteront jeunes et insouciantes, mais prisonnières de leur enveloppe corporelle, et plus jamais elles ne connaîtront les rires, les chants et les plaisirs de l’amour. » J’aurais voulu pouvoir les toucher, leur caresser le visage, tant elles semblaient vivantes. N’était-ce leur perfection de déesses grecques, on eût dit des sculptures. Par endroit, le marbre blanc était légèrement zébré de bleu pâle — au coin du front ou à la base de la gorge, à la manière de veines. « Tu peux les plaindre, mais les sauver n’est pas en ton pouvoir. Seul le ménestrel qui les a vouées à ce sort aurait pu le lever. » « C’est du moins ce que l’on dit dans l’un de ces contes qui accompagnent nos veillées au coin du feu, te kaitito me ngā kōhine, le poète et les jeunes filles. » A mon regret, mes pas ne m’appartenaient pas, et nous quittâmes bientôt la clairière pour nous diriger vers les falaises bordant la mer. « Metaphoria est parfois un pays cruel. » admit la voix, devinant mes pensées, « Et sombre est le crime qui y fut perpétré… Mais oublions cela. » Une lune lisse et sans cratère nous faisait face, miroitée sur l’océan. « C’est ainsi qu’on voit l’astre lunaire depuis l’Île de Métaphore. » Dans la fraîcheur de la nuit, je me sentais à mon aise, oublieux des tracas et des craintes quotidiennes. « Sans turbulence ni dépression, libéré du chaos, tel un bouclier d’argent dressé au firmament… Te pākai hiriwa, simplement. C’est le nom que nous lui donnons, lorsqu’elle brille, pleine, et que nous sentons sur nous son regard protecteur. » Et tandis qu’à son invitation, je contemplais longuement la sphère parfaite qui ornait les cieux, il me sembla y deviner, l’espace d’un bref instant, le reflet d’un visage de femme. « Vois, si Metaphoria est parfois malveillante, elle sait aussi pardonner. Comme ce jour où un amoureux, ignorant le pouvoir qui hante ces berges, vint appeler à lui sa tendre compagne ainsi : “Viens, douce lune, viens”. Et ce n’est pas, alors, comme pour nos malheureuses nymphes, la belle qui devint une lune, mais la lune elle-même qui se para de son image, si fait qu’aujourd’hui encore nous pouvons parfois l’observer en miroir. » « He marama āwenewene, c’est ainsi que nous appelons la douceur de la lune lorsqu’elle nous montre sa face. » « Oui, le pardon est possible en ce pays… Espérons-le. A moins que ce ne soit compte pour compte, et que les trois jeunes filles n’aient été aussi punies que parce qu’elles avaient pêché elles aussi, en rejetant par leurs moqueries un amour librement offert. En ce cas, Metaphoria est vouée à une tristesse sans fin. » Et ce disant, nous nous éloignions des côtes en direction d’une autre forêt plongée dans les ténèbres. « Sans doute aurait-il fallu que jamais l’Homme, quittant son enfance, ne découvre l’Île des Métaphores. » « Car il a apporté avec lui le crime… Mon rêve devint ténu, et je ne fus pas loin de m’éveiller. « … entacher à jamais la poésie et ternir tous les rêves… » Nous devions approcher de l’héliport de Wellington. La voix grave de Richard résonnait dans l’appareil. « … et c’est ainsi que le mal fut commis. » Nous nous tenions dans une forêt automnale, sous des arbres gigantesques dont le feuillage, d’un rouge-brun foncé, se détachait et virevoltait dans l’air silencieux. Nos pas crissaient sur le sol desséché. Une longue écharpe blanche, souillée de sang, reposait sur le parterre de feuilles mortes. Quelques feuilles, d’ailleurs, semblaient être tombées ensuite, et leur teinte se mêlait à celle des tâches sanglantes. « Ce n’était pourtant qu’un simple poète, et d’aucune façon l’un des plus grand. Te toto a ngā rau nō ngahuru, le sang des feuilles d’automne. Voilà pourquoi Metaphoria est aujourd’hui inhabitée, et que nous évitons son rivage. » Je fus pris d’un malaise indicible tandis que mon mentor, dont j’avais malheureusement manqué les explications, demeurait silencieux, me laissant observer, avec tristesse, la désolation qui affligeait cette contrée. Patricia me secoua : nous allions nous poser. Le Maori discutait à voix basse avec le pilote. — « J’ai vu l’Île des Rêves. » dis-je au vieil homme, interrompant sa conversation, « J’ai vu Te Motu o ngā Moemoeā. » — « Elle n’existe pas, jeune homme. C’est un conte pour enfants, que tu auras dû lire quelque part et qui t’aura impressionné. » rétorqua-t-il, desserrant les lèvres en une sorte de sourire. Je n’y prêtais pas attention sur le moment, mais plus tard, lorsque j’entrepris de coucher ce récit sur le papier, il me sembla que nous avions parlé en français. Je ne saurais l’assurer, il aurait tout aussi bien pu s’agir d’anglais, voire même de maori. — « Mais ces îles que vous m’avez montrées par le hublot ? » — « Oui, je t’ai montré une chose. Mais tes yeux en ont vu une autre qui ne m’appartient pas » fit-il, énigmatique. « Ainsi vont les songes. » — « Je veux croire à ce que mes yeux ont contemplé. » insistai-je, épris d’utopie rêveuse. « Je veux croire que Metaphoria existe, quand bien même ce ne serait qu’en mythe. » — « Croire aux mythes ? » releva-t-il, les sourcils froncés. « S’il te faut y croire, et non simplement les accepter, n’est-ce pas leur ôter leur vérité, la certitude qu’ils soient vrais ? » Je me renfrognai, laissant glisser mon regard sur la ville. Nul arbre-papillon, ni ici, ni ailleurs en ce monde. « Cela suppose une vérité. » objectai-je, maussade. « Vous avez raison, Metaphoria n’est pas réelle. » — « Faut-il alors que nous ne soyons que mensonges ? » Je sourcillai. « Que cherchez-vous à me faire comprendre, vieux père ? » — « L’homme dont l’esprit est dérangé voit chaque jour l’Île. L’enfant aux repères incertains l’accepte sans condition. Celui qui emplit ses narines de la fumée des herbes sacrées y voyage en esprit. Les rêveurs viennent, passent, et s’en retournent… mais le rêve demeure permanent. » Nous touchâmes le sol, et il descendit prestement de l’appareil. « Who is he, or what is he ? » marmonnai-je, d’autres questions suspendues à mes lèvres. Le pilote me jeta un regard en coin. « Te kaumātua o te iwi, the elder of the tribe. Take care, that he doesn’t turn you mad with his tales. » grimaça-t-il avant de partir d’un rire tonitruant. Trois ans ont passé depuis ce jour, et je n’ai cessé de m’interroger. Il m’arrive encore d’imaginer, quoique obscurci par le temps, l’étrange bosquet aux arbres ailés, et je m’étonne de découvrir dans certains de mes textes, parfois antérieurs à ce voyage, des allusions inquiétantes à la frondaison ensanglantée de la forêt d’automne. Serait-ce que les métaphores entr’aperçues l’espace d’un rêve sont pleinement miennes ? J’ai cherché à les comprendre, à en percer le secret. De ces arbres merveilleux, ancrés dans le sol profond mais aspirant au ciel, je crois pouvoir m’accorder. Je puis aussi donner des visages et des noms aux charmantes jeunes filles dont ma mémoire a gardé un souvenir intact, embelli par la tendresse que je leur ai portée. Tous les détails ne coïncident pas pour autant… Telle lecture ou tel événement de la vie, aurait-il pu influencer pareille vision ? Tout était si paisible… comme au temps d’une enfance insouciante. Est-ce cela, l’automne et le sang : la fin de l’enfance, sa candeur blessée, couchée sous un linceul ? Ou une parabole, l’emprise de l’Homme marquée au fer sur la nature, sur cet Eden que devait être l’Île à l’origine ? Je n’oserais l’affirmer. Metaphoria n’est pas perdue. Le cercle crayonné figure toujours sur ma carte, et je ne doute pas qu’il suffise à la retrouver. Mais si j’ai pris peur d’y retourner, outre la désillusion possible, c'est que je n’osais me rendre en ces lieux non accompagné. Je suis encore bien jeune pour faire seul l'épreuve du feu. Et si j’ai crains de t’en parler plus tôt, ne t’en offusque pas. Me souvenant de la cruauté et des allégories sauvages, j’ai vu du danger à n’aspirer faire qu’un avec une personne ; J’ai redouté le poids des mots partagés et leur effet sur le rêve. J’ai tremblé, aussi, de ma propre lâcheté. Pourtant, je sens aujourd’hui que le crime dont l’îlot fut le théâtre, quel qu’il fût — et à supposer même qu’il eût existé —, n’est pas si grave qu’on ne puisse en espérer la guérison. Cet automne qui appelle un hiver, c'est peut-être seulement de n'avoir su croire encore, dans notre chair, à Metaphoria. De n’avoir su persévérer dans nos rêves, cédant à la rivière du temps qui s’écoule impitoyablement. Il n’exclut pas le printemps, la sève nouvelle. Demain, si tu le veux, je t’emmènerai en Metaphoria. Main dans la main, nous serons prudents, nous prendrons garde à ne pas tenir de promesse que l’île ne sache réaliser. Le vieux Maori est décédé depuis longtemps, mais je serai ton guide, cette fois-ci, et je t’apprendrai à reconnaître tes propres métaphores. Bâtissant un pont entre les saisons, nous les mêlerons aux miennes pour que renaisse Metaphoria. Notre propre regard intérieur, souvent, ne saurait être que terne. Ce n’est que dans le regard d’autrui qu’on touche parfois un fragment d’utopie, en reflet du sien, comme cette lune d’argent qui illumine le Paradis. Un royaume imprévisible nous attend, où chaque aube est un serment d’espérance. « L’amitié ébranle les montagnes jusqu’à l'horizon. Aroha i tua i ngwa pae, c’est la chaîne qui traverse Metaphoria, joignant ses côtes opposées. » Version : « Metaphoria » Date : Janvier-Février 2003 [1.0] Date de création : 16/12/2007 @ 13:47 |