|
Je n'avais pas eu le temps de faire un retour sur deux sorties exceptionnelles car rarissimes (même si celles-ci avaient été évoquées dans les actus de JRRVF en septembre dernier) : deux bandes dessinées consacrées à la jeunesse de Tolkien et à son expérience de la guerre, publiées quasi simultanément par deux éditeurs différents - et en langue française.
La première est disponible depuis le 28 septembre. Elle s'intitule JRR Tolkien et la Bataille de la Somme, Dans un trou sous la terre (éditions A Contresens). La deuxième a été publiée fin octobre. Il s'agit de Tolkien, Éclairer les Ténèbres (éditions Soleil), de Willy Duraffourg et Flavia Caracuzzo (pour le scénario) et Giancarlo Caracuzzo (pour le dessin). I. |
|
Je commence par JRR Tolkien et la Bataille de la Somme, Dans un trou sous la terre (éditions A Contresens), puisque je viens de la lire et que je l'ai sous les yeux
Le récit de cet ouvrage s’intéresse donc, comme son titre relativement explicite l'indique, à l’expérience du jeune JRR Tolkien durant la bataille de la Somme.
La première impression de lecture pourrait être négative. Le dessin est chargé, sombre, souvent confus (il est difficile de reconnaître les personnages d'une case à l'autre, sauf Edith Tolkien, dont la plastique audacieusement idéalisée permet une identification aussi facile qu'immédiate Mais la seconde lecture (il faut toujours faire une seconde lecture) permet une approche plus positive. Le scénario tient plutôt bien la route, et le choix de donner la parole au jeune Tolkien (qui devient narrateur d'une sorte de journal quotidien de son séjour dans la Somme) contribue à l'identification du lecteur au personnage principal (à défaut de le reconnaître d'une case à l'autre - ok, j'arrête).
La variété des dessins, où le sombre domine, s'accorde au final assez bien avec l'ambiance pesante et angoissante de l'attente et de la proximité permanente de la mort dans les tranchées. Ailleurs, le ton est plus léger, le dessin s’éclaircit, s'affine, couleurs pastelles et aquarelles dominent.
Des propos introductifs (une "note des auteurs"), plutôt justes et bien écrits, donnent quelques repaires biographiques utiles, avant de plonger dans l'obscurité contrôlée de l'ouvrage. On voit au travers de ce texte, comme dans le fil du récit, que les deux auteurs se sont sérieusement et correctement documentés (citer des extraits de poèmes de G.B. Smith n'est pas à la portée de tout le monde, cf la deuxième illustration ; et j'ai également noté des passages descritifs inspirés - sauf erreur de ma part - de passages de Gabriel Chevallier et de Henri Barbusse).
Mais une faute, un détail, me direz-vous, a attiré mon œil madré de briscard de la jacksonophobie old school. Et vous noterez que par pure bonté d'âme, je ne dit rien des oreilles en forme de feuilles, qui pointent étonnamment ici et là (en couverture, notamment, voir la première illustration ci-dessus).
Bon, au final, cette bande-dessinée, difficile d'accès, reste tout de même un ouvrage aux qualités artistiques indéniables.
I. |
|
Merci Isengar pour ce retour. |
|
Je partage très exactement l'avis d'Isengar sur cette BD, que j'ai eu l'occasion de découvrir l'an dernier au festival Tolkien de Plouha (un bien agréable événement breton, il faut le souligner). E. |
|
Merci beaucoup JR pour ce compte-rendu ! Jérôme |
|
Comme promis, voici la suite de cette modeste revue des deux bandes dessinées. C’est à présent Tolkien – éclairer les ténèbres (Soleil), qui va nous intéresser.
Cette bande dessinée est plus longue que la précédente. Le narrateur sillonne, à la manière d’un roman graphique, les étapes de sa propre jeunesse et son expérience de la guerre, dans un ordre strictement chronologique, même si l’argument de départ traite d’un épisode d’excès de fièvre qui entraîne le narrateur dans des souvenirs oniriques mais délirants de l’horreur des tranchées où, pêle-mêle, s’enchaînent sur un champ de bataille dévasté des figures maléfiques bien connues de la Terre du Milieu. Une façon d’insister d’entrée sur l’influence de l’expérience des combats de La Somme sur l'imaginaire de l’auteur.
D’une certaine façon, les auteurs sont proches du parti pris de Dome Karukoski dans son film inspiré de la jeunesse de Tolkien, mais sans prendre la grande liberté des chemins de traverse adoptée par le cinéaste. Il y a tout de même une petite collection d’erreurs factuelles, sur lesquelles je vais revenir, et qu’on ne retrouve pas dans la bande dessinée de Beaudry et Lecorsier.
Si on cède à la tentation de la comparaison, on remarque que dans l’esprit des scénaristes des deux bandes dessinées, certains stéréotypes réapparaissent. Je ne pense pas que les deux équipes se sont concertées, alors je trouve ce détail suffisamment amusant pour le partager ici. A vous de juger en comparant par exemple les deux vignettes relatives aux retrouvailles entre G.B. Smith et J.R.R. Tolkien (voir message ci-dessus), avec l'usage, ici aussi, d'un extrait de A Spring Harvest de G.B. Smith
Le dessin de Giancarlo Caracuzzo est également beaucoup plus accessible que celui de Lecorsier, et contribue à une lecture agréable de l’ensemble.
Lecture agréable, renforcée par le souci de l’exactitude du détail qui peut flatter l’esprit du connaisseur. Par exemple l’évocation de Vincent Trought, membre fondateur du TCBS, mort prématurément en janvier 1912 et grand oublié des nombreuses évocations de la jeunesse de Tolkien (sauf par votre serviteur, pour ne citer que lui). Cependant, il y a aussi pas mal d’erreurs qui, lorsqu’on les repère, contrarient la fluidité de la lecture. Ces erreurs sont dues, à mon avis, à une volonté d'être exhaustifs de la part des auteurs. Mais cette objectif, ambitieux, a conduit à un inévitable emmêlement de pinceaux. Je pense, par exemple, à l’évocation d’un déménagement de Tolkien à Cheltenham. C'est un déménagement qui n’a jamais existé, mais qui a pu être confondu par les auteurs avec le départ d’Edith à Cheltenham, à l’heure de la première séparation, tandis que Tolkien et son frère étaient contraints, sur l’injonction du père Morgan, de s’installer dans une pension à Highfield Road à Edgbaston.
Je pense également à l’épisode curieux du mariage et de l’absence du père Morgan à cet événement. Quelques autres détails également, indiquent que le souci de l’exactitude n’a pas été étendu par les auteurs à tous les aspects de la jeunesse de Tolkien. Par exemple : - l’idéalisation de la maison de Rednal, avec un beau jardin d'agrément. En réalité, il s’agissait de la location d’une modeste chambre dans un cottage sans jardin (juste une allée, une cour et un hangar, avec une pente boisée à l'arrière) occupé par les propriétaires, le postier de Rednal et sa femme. Il ne s'agissait pas de vacances dans le cottage lui-même, mais le cottage a servi un bel été durant, à la petite famille Tolkien de se retrouver et de goûter, une dernière fois, à la vie à la campagne qui entourait Rednal ; - les sorties du soir des lycéens à Barrows Store, très exagérées (les membres du TCBS étaient alors mineurs, les rendez-vous avaient lieu en fin d’après-midi ou durant les entre-cours du début de l’été, et le salon de thé n’était pas un bar pour les fêtards noctambules !) ; - Tolkien représenté seul avec sa fiancée dans un logement plutôt bourgeois, et hors de la présence de la fameuse cousine Jennie Grove (dessinée rarement et sous les curieux traits d’une jeune fille - elle était beaucoup plus âgée en réalité qu'Edith et Ronald), alors que ses visites dans le logement de Warwick étaient en fait épisodiques et, tant que duraient les fiançailles, toujours chaperonnées par la cousine. C'est un détail, certes… - la présence d’un tank visiblement détruit sur le champ de bataille du 1er juillet 1916. Or, les premiers tanks mis en service par les anglais sur le front de la Somme sont apparus le 15 septembre 1916, pas avant. - lors d’une évocation de la famille, à la fin de l’ouvrage, il semble bien qu’il manque un des enfants du couple Tolkien…
J’arrête là. Au final, de ces deux bandes dessinées pleines de qualités et de défauts, ma préférence va sans doute vers celle de Beaudry et Lecorsier, qui offre l’approche artistique la plus originale et qui ne recherche pas l'exhaustivité des faits de jeunesse ou des faits de guerre de Tolkien.
Quoiqu’il en soit, c’est un plaisir d’avoir deux bandes dessinées – en français – pour agrémenter la vaste collection des œuvres sur notre auteur préféré Bonne soirée ! I. |
|
Hé bé ! Profitons-en aussi pour célébrer notre Isengar national, que les anglais peuvent nous envier ;). Merci J-R ! |
|
Merci Isengar pour ces revues, en particulier celle de la première bd, dont j’ignorais la parution. J’ai acheté « Eclairer les ténèbres » il y a quelques semaines, pour la collection je dois avouer, car le dessin ne m’a guère emballé dès le premier coup d’œil (signalons au passage que l’illustration de couverture, à la manière des comics américains, n’est pas du même dessinateur).
En page 5, on voit Tolkien en novembre 1916 alité dans un hôpital avec Edith à son chevet, et portant un bandage ensanglanté sur la tête… Or, je n’ai pas souvenance qu’il ait jamais été blessé à la tête au Front |
|
Tu as tout à fait raison.
A moins que, dans une intention de pousser le réalisme jusqu'au bout, les scénaristes aient imaginé que Tolkien convalescent essayait de se mettre debout malgré un excès de fièvre, et qu'un vertige lui ait fait perdre l'équilibre, sa tête heurtant la grande armoire solitaire dessinée dans les plans larges de la 4è case de la page 5 et de la dernière case de la page 66... quel habile pouvoir de suggestion I. |
|
Hello,
On n'en a pas parlé lors de sa sortie (fin 2023), mais la bande dessinée de Caracuzzo et Duraffourg existe désormais en anglais, sous le titre Tolkien: Lighting Up The Darkness. Amusant, si vous voulez la trouver sur Google books pour la feuilleter, il vous faudra inscrire le titre Tolkein: Lighting Up The Darkness (sic). :lol: I. |


...). 

