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J'ai désiré traduire le très beau poème The Death of Saint Brendan qui s'inscrit dans le thème récurrent chez J. R. R. Tolkien du voyage océanique vers des terres bénies ou de féerie, et du difficile retour. Il est inclus dans la narration du roman inachevé The Notion Club Papers (édité par Christopher Tolkien et publié en 1992 dans Sauron Defeated), qui le présente comme une composition de Philip Frankley, l'un de membres du club éponyme. J. R. R. Tolkien l'avait auparavant publié séparément le 3 décembre 1955 dans la revue Time and Tide, sous une forme modifiée intitulée Imram. Le poème recourt au mètre de ballade, c'est à dire à une alternance idéale de tétramètres et de trimètres iambiques (c'est le common meter, un mètre très employé), mais s'autorisant de très fréquentes variations. Il s'y ajoute un système de rimes où les vers impairs comportent une rime interne tandis que les vers pairs riment deux à deux ; ce système rappelle celui de The Sea-bell, autre poème de Tolkien sur le même thème. Ici, c'est la version des Notion Club Papers que j'ai choisie de recréer en français. J'ai rendu le mètre de ballade par une alternance de vers impairs dodécasyllabes* et de vers pairs octosyllabes, en conservant la rime entre ces derniers. La rime interne, en revanche, m'est apparue comme trop contraignante et je m'en suis dispensé. *Dodécasyllabes, car j'ai recouru à des coupes irrégulières plutôt qu'à une césure régulière en deux hémistiches, ce qui rend impropre de parler d'alexandrin. The Death of Saint Brendan
At last out of the deep seas he passed,
‘O! tell me, father, for I loved you well,
‘The things I have seen, the many things,
Upreared from sea to cloud then sheer
We sailed then on, till the wind had failed,
Through gates of stone we rowed in haste,
We deemed then, maybe, as in a dream,
‘O! stay now father! There’s more to say.
‘But men say, father that ere the end
‘In my mind the Star I still can find,
In Ireland, over wood and mire, La Mort de Saint Brendan
Enfin reparut-il des profondeurs des mers
– Ô Père, s’il te reste encor des mots pour moi,
– Les choses, maintes choses que je vis se sont
S’élevant de la mer surgit abruptement
Tant que dura le vent, nous remîmes la voile
Nous laissâmes la mer en passant à la rame
Nous songeâmes alors que peut-être le temps
– Ô reste, Père ! Deux choses tu as racontées,
– Mais les gens disent, Père cher, qu’avant la fin
– En mon esprit je retrouve encore l’Étoile
En Irlande, à travers les bois et les tourbières, |
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Beau cadeau. Merci Bertrand
Je n'aurais que deux remarques : Silmo |
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Merci de ces retours ! C'est je crois le « bourdon » qui pose problème plutôt que les verbes de bruit qui l'accompagnent. C'était un pis-aller (l'anglais n'ayant qu'une simple bell « cloche ») pour éviter « Le glas de la cloche de Clonfert » qui comporte une syllabe de trop.. mais le problème se résout en disant « Le glas de la cloche à Clonfert » qui est également acceptable... et donne en sus une allitération intéressante. Adopté ! En revanche, si je te donne plutôt raison dans ton analyse du couple « os / ossements », je ne vois pas comment introduire « ossements » sans déstabiliser la dernière strophe (qui répond à la première par la forme en bouclant le poème). Le mot serait assez facile à rimer mais il est bien trop long :( Cela m'amène à un autre point qui me chiffonne un peu. Tolkien vise clairement au sublime dans ce poème, mais le fait avec des mots tout simples (mais parfois très précis), des monosyllabes chargés de sens et assez durs à rendre en français, lequel a souvent des mots et des constructions plus étalés. Par ailleurs, les contraintes de la rime et du mètre ne permettent pas toujours d'aller au plus simple. Plus d'une fois suis-je donc allé chercher un vocabulaire plus complexe ou abstrait que dans l'original, ex. ces équivalences :
Je ne sais dire si ce décalage de registre est préjudiciable, mais il est sensible. Dans mon expérience, c'est une difficulté assez courante en traduisant la poésie de Tolkien, du moins quand on veut le faire en s'attachant à la forme. On touche là aux limites de l'exercice... |
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Impressionnant ! Poème magnifique, traduit avec élégance, ce qui permet d'entrevoir en VF les liens passionnants établis par Tolkien entre cet incursion dans un style de tradition médiévale, et son propre Légendaire. D’îles celées, demeures de la gent des Elfes, Les îles enchantées au large de Tol Eressëa ? Une montagne sans rivage ; Le Meneltarma dépassant au dessus des flots encore nimbés de la colère d'Eru ? En ses bords verts, sur un pré entre les collines Galathilion, l'arbre blanc de Tirion à Valinor ? Une lumière au bord de la Nuit Extérieure Une évocation d'Earendil portant le Silmaril à la proue de Vingilótë ? En fin de compte Brendan a-t-il vraiment voyagé jusqu'aux Açores ou jusqu'aux Antilles ? Ou bien a-t-il découvert la "Voie droite", comme Eriol avant lui ?
I. |
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Tant mieux pour les cloches qui viennent de revenir à Pâques et c'est mieux que d'avoir le bourdon :-) Je comprends ton souci pour os/ossements.... peut-être "En Irlande sont ses reliques" ou quelque chose approchant de ça.
Je n'avais pas fait attention au "tumulte de l'écume" (marée, flux, reflux, vagues, ressac ou remous des flots seraient des options possibles) et je comprendrais plutôt "Loud" dans le sens d'un rythme "grave" (pas forcément tumultueux). "to coasts than no man knows", j'aurais penché pour 'rivages inconnus' (ou quelque chose dans le genre) plus que pour des "côtes" - Faut croire que j'ai été trop marqué par José Maria de Heredia. "and find for yourself things out of mind / Et par toi-même découvre l’inconcevable". J'aime bien "l'inconcevable' (très bien trouvé) cependant, je n'avais pas relevé mais le texte ne dit pas 'by yourself' (par toi-même) mais 'for youself' (pour toi-même) ce qui ne change pas le mètre.
Désolé de ces propositions mais tu y invites, cher ami. S. |
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Mais au contraire ! cette relecture par des yeux bienveillants est très bienvenue. Le « pour toi-même » s'impose de soi, c'est un manque d'attention de ma part. Les ossements de Saint Brendan sont certainement devenus des reliques, mais pour autant je préfère éviter d'introduire si visiblement cette idée que l'original n'explicite pas. J'ai considéré en cours de traduction la locution « rivages inconnus » qui sont sans doute la manière la plus heureuse, sinon usuelle, de porter cette idée en français. L'alternative était :
Là où le monde rond plonge soudainement Mais je trouve qu'on y perd en vigueur, et que l'idée ne ressort pas assez que ces rivages ne sont pas seulement inconnus, mais bien inaccessibles. En anglais aussi, je perçois coasts that no man knows comme bien plus fort qu'un simple unknown coasts (ou coasts unknown si l'on se permet une postposition poétique de l'adjectif). J'ai donc choisi de garder l'expression « la route ancienne » pour traduire the old road et la mettre en valeur à la rime, et tant pis pour la rupture de registre qui me semble finalement moins gênante. Je suis plus satisfait personnellement de cette solution, mais à un moment cela devient une question de goût !
Et pour rebondir sur le commentaire d'Isengar, je trouve que The Notion Club Papers (et dans une moindre mesure The Lost Road) sont trop rarement considérés dans le cadre du Légendaire. Certainement du fait de leur caractère fragmentaire et inachevé, et du fait que Tolkien a fini par trouver une autre médiation pour faire le lien entre son Légendaire et notre monde, au moyen du Livre Rouge de la Marche de l'Ouest. J'apprécie particulièrement The Notion Club Papers du fait de leur écriture très différente du reste de l'œuvre alors que le thème est profondément tolkiénien. Dommage que l'expérience ait tourné court : il faut donc se contenter de rivages aperçus sans être tout à fait découverts |
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Merci (& bravo) Bertrand pour ce beau cadeau, qui donne à lire des échanges toujours intéressants sur les choix de traduction. |
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A mon tour de te remercier Bertrand pour nous proposer ce texte dans la langue de Molière. J'ai passé un très bon moment à sa lecture.
Encore merci |
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Quel art !
Trois remarques à chaud :
Un très beau cadeau déposé la veille de ton départ. Jérôme Mise à jour du sommaire effectuée. |