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Au contraire des énigmes de Bilbo qui n'ont pas (semble-t-il) de logique au premier abord et d'enchaînement bien définis, les énigmes de Gollum relèvent d'un plan, d'une réflexion : souvenons-nous de Gandalf qui nous dit que les énigmes lui ont donné des informations sur la personne de Gollum, cf. IX.1.1.
E1 Montagne (E7) et (E9) relèvent bien de Gollum et de ses obsessions : la recherche de la nourriture et le poids du temps qui passe. De plus, les réponses des trois dernières énigmes sont des éléments narratifs essentiels et récurrents du chapitre ; ainsi, par exemple :
Quel objet utile pouvait-il conserver là-bas sur le lac noir ? [Bilbo le Hobbit, p.88-89] La montagne (cf. E1) est bien sûr celle sous laquelle se cache Gollum. Quant à (E3), il faut remarquer que les vents, chez Tolkien, sont très fréquemment associés aux montagnes, ce couple Montagne/Vent étant souvent accompagné de l'obscurité nocturne (qui renvoie à l'obscurité permanente de E5) :
Le vent se leva, et les saules, le long des rives, se courbaient en gémissant. Heureusement, la route passait sur un vieux pont de pierre, car la rivière, enflée par les pluies, descendait impétueusement des collines et des montagnes du Nord. Quand ils eurent traversé, il faisait presque nuit. Le vent dispersa les nuages gris (...) [Bilbo le Hobbit , II. Grillage de mouton, p.39] Il savait que quelque chose d'inattendu pouvait se produire et il osait à peine espérer qu'ils franchiraient sans terrible aventure ces énormes et hautes montagnes aux pics et aux vallées solitaires que nul roi ne gouvernait. (...) Plus terribles encore sont le tonnerre et les éclairs la nuit dans les montagnes, quand les tempêtes montent de l'est et de l'ouest pour se faire la guerre. L'éclair éclate sur les sommets, les rocs tremblent, de grands fracas fendent l'air et vont rouler dans toutes les cavernes et tous les creux ; et les ténèbres sont remplies de bruits accablants et de lumières brutales. [Bilbo le Hobbit , IV. Dans la montagne et sous la montagne, p.63-64 ; éd. Pocket 69] Le vent soufflait sur la lande desséchée, (...) Le vent descendait, froid, des montagnes (...) Le vent passa de l'ouest à l'est ; (...) Il franchit laMontagne solitaire et nue (...) Il quitta le monde et prit son vol [ Bilbo le Hobbit, VII.Un Curieux Logis, p.134-5 ; éd. Pocket p.152] [47] Les énigmes impaires posées par Gollum correspondent donc bien à un 'autoportrait'. Par contre les seules énigmes de Bilbo ne semblent pas suivre un plan particulier qui donnerait une description de leur auteur : Bilbo est beaucoup moins exercé que Gollum et il est toujours sur la défensive, au point que, vers la fin, manquant d'inspiration, il fait écho à Gollum (cf. E7 qui 'inspire' E8) :
E2 Dents Mais rien qu'en nous arrêtant sur les trois premières énigmes de Bilbo, nous pouvons nous rendre compte que si elles ne nous renseignent pas sur leur auteur, elles sont des plus importantes pour la caractérisation de ....Gollum ! En effet, c'est grâce à elles que nous apprenons que Gollum a perdu la plupart de ses dents (cf. p81 'on en a que six !') et que sa grand-mère a joué un très grand rôle dans sa vie passée : il vivait avec elle 'dans trou creusé sur la berge d'une rivière', ensoleillé et à proximité de marguerites (p.82) ; il lui a appris à gober des œufs (p.83). De plus (E2) et (E4) sont lié non seulement au passé de Gollum mais aussi à sa vie et à sa nature actuelles. Tout d'abord les 'dents', dans tout le chapitre 5, ne sont mentionnées qu'en cet endroit et en (R10), lorsqu'on apprend que Gollum garde des dents de gobelins dans ses poches (p.86). Ensuite, dans (E4), l'œil (du soleil) dans un visage bleu est opposé à l'œil (de la marguerite) dans un visage vert. Or, là encore, les trois seules autres mentions de la couleur 'verte' servent à décrire la terrible colère qui habite les 'yeux' de...Gollum [Cf. EXCURSUS ci-après] :
"Qu'avez-vous perdu?" persista à demander Bilbo. Le sifflement était juste derrière lui. Il se retourna alors et il vit monter le long de la pente les yeux de Gollum, semblables à de petites lampes vertes. [p.91] Bilbo s'éloigna du mur en catimini, plus silencieux qu'une souris ; mais Gollum se raidit aussitôt, il renifla et ses yeux devinrent verts. [p.94] On pourrait alors penser que Tolkien n'a pas choisi les énigmes de Bilbo au hasard et se rendre compte qu'elles renforcent la structure que nous avons relevée pour les énigmes propres à Gollum :
E1 Montagne Si nous maintenons l'hypothèse d'énigmes décrivant la vie de Gollum, le cœur de cette triste vie reste l'omniprésente 'obscurité' mais également les 'œufs', symbole de la nourriture (cf. le thème des 'poissons' qui revient deux fois de suite dans les énigmes et de multiples fois dans le texte). Les 'œufs' sont certes le symbole de la nourriture (pour Bilbo comme pour Gollum : cf. p.75 et p.83), si rare en ces sombres lieux, mais également symbole des regrets car lié au souvenir d'une vie passée, d'une vie définitivement perdue :
Mais, soudain, Gollum se souvint de pillages de nids dans des temps très reculés, quand, sous la berge de la rivière, il apprenait à sa grand-mère à gober... " des œufs ! siffla-t-il. Des œufs, que c'est ! " [Bilbo le Hobbit, p.83] Pourtant ce n'est pas tout et certainement pas l'essentiel. Les 'œufs' sont en réalité reliés à ...l'Anneau. Le lien n'est pas évident, mais il apparaît si on note que l'énigme associée (E6), posée par Bilbo, n'est que l'expression inconsciente et comme anticipée de l'énigme E10; en effet, ce 'trésor doré' n'est-il pas 'l'anneau' et 'la boîte' n'est-elle pas 'la poche' de Bilbo ou mieux, 'le sac' dans lequel Gollum le tenait caché?
Il possédait un anneau, un anneau d'or, un anneau précieux. [Bilbo le Hobbit, p.88] Or souvenons-nous que Bilbo est celui qui pose cette énigme Comme si l'anneau exerçait déjà son emprise malfaisante sur Bilbo, obsédant son esprit. Si cette interprétation (qui voit l'anneau comme réponse véritable à cette énigme), tout à fait valable il me semble, est suivie, la structure chiasmatique (structure en ABA' reliant les termes A et A', mettant en relief le terme central B) des dix énigmes est parfaitement justifiée : 1) Description du monde extérieur et désormais inaccessible pour Gollum : la montagne sous laquelle il se cache, visitées par les gobelins aux dents accérées, balayée par les vents ; montagne dont il ne peut sortir sans se faire remarquer, le Soleil annulant le pouvoir d'invisibilité de l'anneau (cf. p.88) ; et, de temps en temps, le souvenir du soleil sur les marguerites près de son ancien trou ou bien celui de ses dents perdues. 2) Le centre de son univers : l'obscurité (paramètre 'externe', indépendant de sa volonté) et l'Anneau (paramètre 'interne', asservissant sa volonté). 3) Description du monde intérieur, le monde de Gollum : manger, manger, endurer le passage du temps, ce temps qui s'écoule si lentement (c'est long cinq siècles...), et l'obsession provoquée par l'anneau. Il ne faut pas s'étonner d'une telle complémentarité entre les énigmes de Gollum et celles de Bilbo, chacune décrivant un aspect de la vie passée ou actuelle de Gollum : Bilbo et Gollum se ressemblent, nous l'avons vu (cf. le thème de la réciprocité/symétrie et surtout XI.2 à venir), l'un étant finalement la version corrompue de l'autre. Tolkien y reviendra dans un passage du Seigneur des Anneaux :
- Je ne peux pas croire que Gollum fût apparenté avec les Hobbits, de si loin que ce soit, s'écria Frodon avec quelque chaleur. Quelle idée abominable ! [SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.71] Cette interprétation qui voit dans les énigmes et leurs réponses la description de la condition de Gollum me paraît en tout cas confirmée dans ce même texte de Tolkien qui retrace l'histoire de Gollum :
Il attrapait des poissons dans les mares profondes avec des doigts invisibles, et il les mangeait crus. [SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.71] Tous les 'grands secrets' de sous les montagnes s'étaient révélés n'être que nuit vide (...) Il avait horreur des ténèbres et il détestait encore davantage la lumière (...) [SdA, I.2, L'Ombre du Passé, p.72] Ce texte fait explicitement référence à (E1) (les 'racines' de la 'montagne'), mais aussi au soleil qui observe et peut témoigner (E4), aux poissons (E7, E8) et relie, en guise de conclusion, l'Anneau (E6, E10) à l'obscurité (E5).
[47] D'autres exemples, toujours dans Bilbo le Hobbit :
Cependant, certains, explorant le renfoncement au-delà de l'ouverture, découvrirent un sentier qui menait plus haut, toujours plus haut sur la montagne ; mais ils n'osèrent se risquer très loin par là, et il n'y avait d'ailleurs pas grande utilité à le faire. Là-haut régnait un silence que ne rompait aucun oiseau ni aucun son autre que celui du vent dans les crevasses de la pierre [Bilbo le Hobbit, XI. Au seuil de la porte, p.215 ; éd. Pocket p.247] Ils avaient eu tout juste le temps de regagner le tunnel, tirant et traînant à l'intérieur leurs colis, quand Smaug fondit du nord, léchant de flammes les flancs de la montagne et battant de ses grandes ailes avec un bruit de vent furieux. [Bilbo le Hobbit, XII. Information secrète, p.226 ; éd. Pocket p.261] Smaug avait quitté son antre en tapinois et avait pris silencieusement son vol ; puis il avait plané avec une lourde lenteur dans l'obscurité, tel un monstrueux corbeau, se laissant porter par le vent vers l'ouest de la Montagne, dans l'espoir d'attraper à l'improviste quelque chose ou quelqu'un et de repérer la sortie du passage qu'avait emprunté le voleur. Le fracas était l'éclatement de sa colère quand il n'avait rien pu trouver ni voir, même à l'endroit où il avait deviné que devait se trouver la sortie. Après avoir ainsi donné libre cours à sa rage, il se sentit mieux et se dit en lui-même qu'il ne serait plus inquiété de ce côté. Mais il avait une plus ample vengeance à tirer : " Monteur de Tonneaux ! grogna-t-il. Tes pieds venaient du bord de l'eau et c'est en remontant la rivière que tu es arrivé, il n'y a aucun doute. Je ne connais pas ton odeur, mais, si tu n'es pas un de ces hommes du Lac, tu as reçu leur aide. Ils vont me voir, et ils se rappelleront quel est le véritable Roi sous la Montagne ! " XIII Cependant les nains étaient assis dans les ténèbres, et le silence s'établit autour d'eux. ils mangèrent peu et parlèrent peu. Ils ne pouvaient évaluer l'écoulement du temps ; (...) [Bilbo le Hobbit, XII. Information secrète & XIII. Sortis, p.241-242 ; éd. Pocket p.279-80] Dans ce dernier exemple, remarquons la présence de thèmes que nous pourrions relier également à (E7 = poisson associé à la rareté de la nourriture) et (E9 = le temps).
Inutile donc d'utiliser le Seigneur des Anneaux pour établir ce thème Vent+Montagne si ce n'est, sur un exemple typique, pour démontrer, chez Tolkien, la constance du thème, et même du thème étendu Vent+Montagne+Obscurité.
La Compagnie repartit, à bonne allure au début ; mais le chemin ne tarda pas à devenir escarpé et difficile. La route sinueuse et grimpante avait presque disparu en maints endroits, où elle était obstruée par des éboulis. La nuit se fit terriblement sombre sous d'épais nuages. Un vent glacial tournoyait parmi les rochers. Vers minuit, ils avaient grimpé jusqu'aux genoux des grandes montagnes. Leur étroit sentier serpentait à présent sur une paroi à pic sur la gauche, au-dessus de laquelle les sinistres flancs du Caradhras se dressaient invisibles dans l'obscurité ; à doite, c'était un abîme de ténèbres, où le terrain tombait brusquement dans un profond ravin. [SdA, II.3, L'anneau prend le chemin du Sud, p.318-9] |
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Note de forme: il devient difficile de suivre, au fil des messages, cette tentaculaire analyse des motifs des énignes du Hobbit... Je ne suis pas persuadé qu'un forum s'y prête particulièrement bien; idéal pour initier une discussion autour d'un sujet, il devient vite inadapté pour une lecture au long terme. Alors, Sosryko, à quand une mise en forme d'article hors-forum, lisible dans sa totalité sur quelque page dédiée? C'est là, il me semble, ce qui resterait à faire. Du passage de la discussion à celui d'article...;) Didier. |
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Remarquable Sosryko ! ;-) Grâce à toi je rédécouvre Bilbo le Hobbit que je ne pensais pas si riche d'interprétations. Il est intéressant de voir comment le "transfert" de l'influence de l'Anneau a déjà eu lieu de Gollum vers Bilbon. On aurait pu s'attendre à ce que les devinettes posées par Gollum ait rapport avec l'Anneau et non avec sa propre personne et ses conditions de vie. Or, c'est bel et bien Bilbo qui posera la question liée à l'Anneau.
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Come not between the dragon and his wrath... Hisweloke a écrit :
Didier, à me lire, n'as-tu pas l'intuition que ces deux fuseaux sont le lieu idéal pour la 'prépublication' d'un futur article? Oui article il y aura, très bientôt ;-) ...j'espère ;-), en tous cas, je fais tout pour !
EXCURSUS : la colère de Gollum
'pale lamp-like eyes' (p.78) 'eyes like small green lamps' (p.91) Cette terrible colère ('rage' : p.90) est issue d'une jalousie dévorante ('suspicion' : p.90 x2), celle que provoque l'Anneau chez celui qui en est dépossédé. Physiquement, les yeux de Gollum, assimilés à des 'lampes' (p.78.91), émettent une lumière 'pale' (p.78 x2, 79 x2, 90.91) et surtout, caractéristique notable, 'verte' (p.90.91.94) dès lors qu'il est en colère. Tolkien emprunte-là une des extraordinaires métaphores inventées par Shakespeare qui lie la couleur verte à la jalousie soupçonneuse :
Portia [Aside] - How all the other passions fleet to air, [Le Marchand de Venise, III.2, Comédies II, p.134-5, trad. Pierre Spriet, Bouquins 2000] Iago - O, beware, my lord, of jealousy; [Othello, III.3, Tragédies II, p.138-9, trad. Léone Teyssandier, Bouquins 1995] Mortimer -These eyes, like lamps whose wasting oil is spent, [1 Henry VI, II.5, Histoires II, p.108-9, trad. Victor Bourgy, Bouquins 1997] C'est la seconde fois (cf. IX.1.4) que nous rencontrons un contact entre Tolkien et Shakespeare dans ce chapitre. Il faut noter que dans les deux cas, ces contacts concerne l'œil (ou les yeux) associé à une métaphore. Certains diront que, n'aimant pas Shakespeare, Tolkien n'a pas pu s'en inspirer. C'est oublier la nature des reproches que Tolkien faisait à Shakespeare : certes il ne supportait pas son traitement des elfes (L131.151 [1,p.143.185] ) ou des arbres enchantés partant en guerre (L163 [1,p.212] /Macbeth [48]), mais il savait apprécier ses talent d'auteur de théâtre (L76 [1,p.88]), certains de ses personnages (au point d'y trouver quelques liens avec ses propres personnages : L64 [1,p.77]) et certaines tirades (L219 [1,p.300] où Tolkien fait sien, sans le citer, le commentaire de Puck à propos des hommes : 'Seigneur, que ces mortels sont fous !' [49]). N'oublions pas non plus Grimalkin, le nom d'un chat (certainement une chatte) apparaissant sur le post-scriptum d'une de la lettre L309 [1,p.398] :
J.R.R. Tolkien Est-ce à dire que Tolkien a eu un chat ? il semble bien que oui, même si j'hésite à trancher sachant qu'il considérait les chats (certes siamois, mais des chats malgré tout) comme appartenant à la 'faune de Mordor' (L219)... Ce qui nous importe ici, c'est le nom 'Grimalkin' ; ce nom apparaît dans les dictionnaires en 1630 et remonte à 'Gray-malkin' ; or, Graymalkin est la chatte de la première sorcière de Macbeth (Macbeth, I.1) ! Tolkien ne pouvait pas ne pas le savoir ; cela ne l'a pas empêché d'utiliser ce nom qui, déformé, évoquait les frères Grimm. Dans le même ordre d'idée, il est connu que Tolkien n'aimait pas la langue française ; pour autant, il préférait utiliser le prénom français 'Aimée' plutôt que son dérivée anglais 'Amy' dans sa correspondance avec Amy Ronald (L309 [1, p.398]). Apparemment, Tolkien était plus subtil dans ses jugements qu'il n'y paraît, sachant reconnaître (et utiliser) les qualités de 'l'adversaire'. [50]
[48] Macbeth IV,1,108-16 ; V,3,2.63 ; V,5,33.42-44 ; V,10,30 (scènes et vers correspondent à l'édition d'Oxford 1986 qu'on trouve dans Tragédies II , Bouquins 1995). [49] On trouve ce commentaire de Puck (= Robin Goodfellow) dans Songe d'une nuit d'été III,2,115 (Comédies I , Bouquin 2000). [50] Cf. également Vincent Ferré, Tolkien : sur les rivages de la terre du milieu, Bourgois 2001, p.135-7 pour d'autres emprunts de Tolkien à Shakespeare, dans le Seigneur des Anneaux cette fois.
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Sosryko a écrit :
"Connu"? Je ne crois pas... Ce sont des "bruits" ça... ;-) As-tu une référence précise ? EJK |
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Edouard, ici? bienvenue à toi ;-) des 'bruits' fondés il me semble, sur (au moins) ces deux références : « Elle [Mabel] commença de lui apprendre le français. Il l’aimait beaucoup moins [que le latin; 'much less'], sans raison particulière ; mais les sons ne lui plaisaient pas autant que les sons du latin et de l’anglais.» « Par exemple je n’aime pas le français [=I dislike French], et je préfère l’espagnol à l’italien » L213 [1,p.288] Sosryko. |
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C'est un plaisir de te retrouver Sosryko ! J'avoue que je n'ai pas lu tout le fuseau Enigmes et Caractère (honte à moi…) mais je raccroche avec tes derniers mails. Je n'avais pas remarqué à quel point les énigmes posées étaient révélatrices de la vie de Gollum. Beruthiel (qui lira le fuseau en entier quand elle sera en vacances…) |
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une 'pose'... Content de te retrouver également, Beruthiel :-)) |
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Merci. ;-) EJK |
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La structure des énigmes que nous avons proposée ci-dessus donne un rôle central à l'anneau de Gollum, l'Anneau du Seigneur des Anneaux, celui qui contrôle les esprits et choisit son porteur, passant au doigt selon sa propre volonté... Nous sommes au cœur du problème de l'étude d'un texte.
Bibliographie et note :
[51] Il eut alors une autre idée qu'il mit par écrit pour s'en souvenir (comme il devait souvent le faire au cours de la création de cette nouvelle histoire) ; 'Faire du retour de l'anneau un moteur'. La seule liberté, si c'en est une, fut de faire de l'Anneau de Bilbo l'Anneau Unique. ceci bien entendu ne signifie pas que l'idée principale fut un produit de la guerre. Elle apparut dans l'un des tous premiers chapitres qui ont survécu (Livre I,2). Elle est vraiment donnée, et présente en germe, depuis le commencement, bien que je n'avais pas une de notion consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis un mal éternel récurrent) dans Bilbo le Hobbit, pas plus que de son lien avec l'Anneau. Mais vous vouliez poursuivre à partir de la fin de Bilbo le Hobbit je pense que l'anneau serait votre choix inévitable en tant que lien. Si donc vous vouliez une histoire épique [a large tale], l'Anneau acquerrait instantanément une position centrale [a capital letter]; et le Noir Seigneur apparaîtrait immédiatement. [52] une légère révision (désormais achevée) d'un point crucial dans Bilbo le Hobbit, clarifiant le personnage de Gollum et sa relation à l'Anneau, me permettra de réduire 'L'Ombre du Passé' (chapitre II du Livre I), de le simplifier, et de l'accélérer (...) [53] ce texte mettant en jeu le 'Maître', il correspond assurément à une révision puisque initialement, d'après la citation suivante, le Nécromancien n'apparaissait pas dans le chapitre V de Bilbo le Hobbit :
L'anneau magique était la seule chose évidente de Bilbo le Hobbit qui pouvait être connectée avec ma mythologie. Pour être le sujet principal d'une histoire épique [large story] il devait être d'une importance suprême. Je le reliai donc avec la référence (originale) plutôt fortuite du Nécromancien, à la fin du Ch.VII et au Ch. XIX, dont la fonction était à peine plus importante que de fournir une justification à l'éloignement de Gandalf, laissant Bilbo et les Nains se débrouiller seuls, ce qui était nécessaire à l'histoire. "
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oubli : vous l'aurez remarqué, le premier paragraphe de cette section est en partie une reprise de l'intervention de Cédric qui m'a poussé à détailler ma démarche...pour une fois que je détaille ;-) |
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Bilbo le Hobbit n’était pas, après tout,
1) Celle qui fait bande à partaussi simple qu’il n’y paraissait (…) L109 [1, p.122]
Nous avons déjà noté que (E10), dernière des énigmes, est à part. Dernière énigme posée, c’est la seule qui n’est pas une énigme véritable et qui n’obtient pas de réponse convenable ; de plus elle est posée par trois fois par Bilbo avant que Gollum ne décide de répondre, Gollum qui aura droit à trois réponses. 1) des mains*
Dix énigmes, dix réponses pour la dixième…
Pour en avoir confirmation, poursuivons sur ce sentier encore obscur où apparaissent des chiffres.
Mais qu'est-ce que ça a dans ses poches, hé? (4) [p.87] Huit reprises…même si la traduction française en a oubliée une au passage ; je la restitue dans son contexte :
Ça l’a dit, oui ; mais c’est malin. Ça ne dit pas ce que ça pense. Ça ne dira pas ce que ça a dans ses poches. Ça sait. Ça connaît un chemin pour entrer ; ça doit en connaître un pour sortir, oui. C’est parti vers la porte de derrière, oui. " (11) Il serait regrettable d’oublier le dernier écho de cette (fausse) énigme si nous oublions le compte-rendu que fait Bilbo au magicien et aux nains dans le chapitre suivant :
Ils voulurent alors tout savoir de ses aventures après qu’ils l’avaient perdu ; il s’assit donc et leur raconta tout – hormis la trouvaille de l’anneau (…). Ils furent particulièrement intéressés par le concours d’énigmes, et ils frissonnèrent de la description qu’il fit de Gollum. Au final, il y a douze allusions à l’énigmes E10, trois énoncées par Bilbo (1,2 et 12), les neuf autres étant de Gollum. Ces neuf allusions sont distinctes des trois autres par leurs auteurs mais aussi par un détail : Bilbo demande toujours ce qu’il y a dans ‘sa’ poche, alors que Gollum, lui, demande invariablement ce que Bilbo a dans ‘ses’ poches. On a donc une série de neuf termes associée à une série de trois. Tout comme on a une association de neuf énigmes associée à une (fausse) énigme triplée (ce que Bilbo rappelle dans sa … troisième reprise de l’énigme en (12)). Cette dixième énigme, plutôt que de mettre en relief le chiffre 10, ne met-elle pas en évidence que Tolkien joue sur les chiffres 9 et 3 ? Pourquoi ? Il faut se souvenir que Tolkien fait référence aux joutes par énigmes de la mythologie nordique ; or, le chiffre neuf est certainement le chiffre symbolique de cette mythologie comme le rappelle cette notice de Simek (les références avec compléments sont renvoyées en notes):
À côté du nombre trois, qui joue un rôle dans beaucoup d’autres civilisations, le neuf est le nombre mythique des Germains. lEs témoignages de l’importance du nombre neuf se trouvent dans le mythe et dans le culte : dans son autosacrifice, Óðinn reste suspendu neuf nuits à l’arbre battu par le vent [54a], il y a neuf mondes jusqu’à Niflhel [54b], neuf mères ont enfanté Heimdallr [54c], pour Freyr, [neuf] nuits sont données comme durée des fiançailles (…) [54d]. Les enjolivements littéraires dans les Eddas utilisent également le nombre neuf : Skaði et Njörðr ont habité chacun neuf jours à Nóatún et à Thrymheimr [54e] ; toutes les neuf nuits dégoutte de l’anneau Draupnir un anneau de même poids [54f]; Menglöð a neuf jeunes filles autour d’elle [54g], Ægir a autant de filles [54h]. Après son combat contre le serpent de Miðgarðr lors des ragnarök, Thórr fait encore neuf pas avant de s’écrouler mort. [54i] J’ai voulu aller au bout de cette longue citation car sa fin est me paraît essentielle. Certes Tolkien connaissait l’importance du chiffre 9, mais je crois surtout qu’il l’utilise, s’il l’utilise, avec la même symbolique que les Germains et Scandinaves, c’est-à-dire comme un ‘super’ trois (9 = 3+3+3 = trois fois trois). Répétons-le une dernière fois : la dixième énigme est posée trois fois avant que trois fausses réponses audibles soient proposées et qu’ensuite Bilbo pose par trois fois une question faisant référence, sans le mentionner, à l’Anneau, véritable réponse à l’énigme :
"Qu'avez-vous perdu ?" (1) [p.89] Décidément, cette dernière énigme est à part. Notons que la structure des dix énigmes proposées ci-dessus (en IX.2), bien que valable, ne le fait pas apparaître. En X.5) nous tenterons d’établir un second plan, complémentaire du premier, qui tiendra compte de cette singularité; pour ce faire, il nous faut revenir à ce chiffre 3, plusieurs fois rencontré déjà, et à sa fonction.
[54] 54a : Hávamál 138 [15, p.196] " Je sais que je pendis / À l’arbre battu des vents / Neuf nuits pleines / Navré d’une lance / Et donné à Óðinn / moi-même à moi-même donné " + strophe 140 : les 9 chants suprêmes qu’Óðhinn a appris du ‘fil renommé de Bölthorn (Mímir ?) ;
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y a pas à dire, une semaine qu'"Espace libre" n'a pas été visité...les vacances sont là.
Ni le nombre 10, ni le chiffre 9 ne sont des 'clefs' numériques qui structurent la narration (est-il d'ailleurs nécessaire de remarquer que ni l'un ni l'autre n'apparaissent dans le texte ?).
"S-s-s-s-s," hissed Gollum. "It must give us three guesseses, my preciouss, three guesseses." Or, il se trouve que le chiffre trois est le chiffre qui apparaît le plus grand nombre de fois dans le texte de Bilbo le Hobbit, les chiffres 1 et 2 exclus [Cf. ANNEXE I] Ce n'est pas tout : le lecteur rencontre également différents types de 'triades' narratives. Donnons-en quelques exemples, toutes trouvée dans le chapitre qui nous intéresse, Énigmes dans l'Obscurité (la traduction française ne rendant parfois pas bien la structure, on a préféré citer la version originale ; par contre, les références renvoient toujours à l'édition française du Livre de Poche) : · Les triades simples AAA
It's got to ask uss a quesstion, my preciouss, yes, yess, yesss. Noter les 's' qui doublent puis triplent...
And he was miserable, alone, lost (...) and there in his hiding-place he kept a few wretched oddments, En comparant les deux triades AAA et BBB, on constate au passage que l'anneau est 'beau' parce qu'il est en 'or' (A2 // B2) et surtout qu'il est 'précieux' parce qu'il est 'merveilleux' (A3 // B3), c'est-à-dire capable de merveilles; le lecteur trouve là une indication des pouvoirs de l'anneau avant même que Bilbo ne les découvre.
and I want to get unlost. And I won the game, and you promised. · Les triades en AAA (+B)
(A) He could hear nothing, He must fight. It doesn't know, and it can't go far. (A1) Ici, trois triades de même type s'enchaînent de manière circulaire (en effet, notez comment le terme (B) devient le terme (A1) de la triade suivante, puis, comment (A"3) devient (B")). Plus simplement encore :
Il avait perdu : · Les triades en (B+) AAA
(aaa) "Curse it! curse it! curse it!" hissed Gollum. On peut noter en (A1) un rythme interne là encore ternaire (triple allitération sur les 'ss' de guess/guess/precious). Comme dans les exemples (T1) à (T4) précédents, la triade AAA sert à décrire le raisonnement en train de se construire à partir d'une interrogation/constatation ou bien conduisant à une conclusion (B). · Les triades redondantes AA'BB'CC'
Asking them (A), and sometimes guessing them (A'), had been the only game he had ever played with other funny creatures sitting in their holes in the long (B), long ago (B'), before he lost all his friends and was driven away, alone, and crept down (C), down (C'), into the dark under the mountains. Ces triades redondantes peuvent prendre une structure plus concentrique :
"Losst it is, my precious, (A) · Achevons cet inventaire, qui n'est pas exhaustif, en présentant deux derniers passages, le premier au tout début du chapitre, le second à la fin, comportant jusqu'à cinq triades différentes, l'accumulation des genres imposant un rythme caractéristique :
"One left, yes. (a1) "Go back?" he thought. (A) · Il serait vain et sans intérêt de traquer toutes les triades dans le texte entier de Bilbo le Hobbit ; il suffit, sur quelques exemples, de montrer qu'on peut les trouver avant comme après le chapitre V, mais en nombre plus limité (me semble-t-il) :
There was a most specially (A) greedy, (A) strong and (A) wicked worm called Smaug [p.30] Now goblins are (A) cruel, (A) wicked, and (A) bad-hearted. [p.69] The Great Goblin gave a truly awful howl of rage when he looked at it, Amid (a) shrieks (b) and wailing (c) and the shouts of men (...) mais les nains (A) tinrent ferme, (A) bondirent jusqu'à bas des chutes (A) et s'élancèrent dans la bataille. [p.293] · à ces triades (unités littéraires structurées), il faut en plus ajouter les reprises triples de descriptions, de situations qui jalonnent le chapitre V (sans même reprendre celles déjà relevées en X.1 et liées à E10 ! ) :
* les 3 références aux yeux 'verts' de Gollum (p.90.91.94 ; citées en IX.2) ; * les 3 références à la 'lumières des yeux' de Gollum ('the light of his eyes'/ 'the light in Gollum's eyes') : la lumière de ses yeux brillait d'une flamme pâle [p.90] * Gollum est qualifié à 3 reprises de créature 'méchante/mauvaise' (= wicked) : He knew, of course, that the riddle-game was sacred and of immense antiquity, and even wicked creatures were afraid to cheat when they played at it. [p.87] Le fait que ces reprises triples concernent soit E10, soit Gollum, c'est-à-dire le 'cœur' du chapitre V, leur enlève tout aspect innocent ou fortuit ; Tolkien les a peut-être introduites inconsciemment (par réflexe littéraire) mais certainement pas sans leur donner un but narratif. Nous ne pouvons pas nous arrêter à cette description, difficilement contestable, d'un travail particulier de l'auteur pour façonner Énigmes dans l'obscurité par diverses structures ternaires ; il nous reste à trouver la raison qui a motivé Tolkien.
[55] La traduction française ne reproduit pas cette énième répétition de Gollum; pourtant, il ne s'agit peut-être pas d'un simple radotage : cette redite du chiffre trois pourrait être un indice plaçant Gollum sous le chiffre 6 (chiffre incomplet, entre 3 et 9 [chiffres symboliques de la totalité], inférieur à 7 [chiffre de la perfection], et par là, depuis que l'Apocalypse a été écrite [Ap.13:18], un des symboles du Mal qui tente d'imiter sans y arriver la divinité) ; Gollum est lié à ce chiffre en deux occasions dans le chapitre :
"Connu, connu! S'écria-t-il. Les dents! Les dents! Trésor; mais on n'en a que six" (p.81) Remarquez, dans cette dernière citation, comment Gollum compte 1/1, puis 2/2, 'et ainsi de suite' ; on s'attendrait à un 7/7, et on entend Gollum compter 7/6 ; Tolkien -t-il voulu briser la symétrie initiale ou bien, par ce comptage croissant suivi, au dernier moment, d'une régression de 7 à 6, a-t-il laissé un indice du mal qui a perverti Gollum, lui donnant l'illusion de la divinité (il possède un objet magique, il a vécu plus de cinq siècles, âge extraordinaire pour un hobbit) pour mieux l'asservir ? [56] En note je rajoute un passage pour lequel la traduction française oublie le terme (A3) :
Whistles blew (A1), armour clashed, (A2), swords rattled, (A3),
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"la dernière" dans quel sens ? Dernière avant la suivante ou |
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hew! hew! hew!... ;-) S. |
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3.1) Du conte de fées :
J’avais coutume alors que mes enfants étaient encore jeunes d’inventer et de raconter, parfois de mettre par écrit, des ‘histoires pour enfants’ pour leur divertissement personnel – selon les notions qui étaient alors miennes, et qui le sont encore pour la plupart, de ce à quoi ces histoires devaient ressembler dans le style et dans l’esprit. (…) Bilbo le Hobbit était destiné à être l’une d’entre elles. L257 [1, p.346] Tolkien reconnaît que Bilbo le Hobbit est avant tout une ‘histoire pour enfants’[57], ailleurs il parlera d’‘histoire drôle’ avec les personnages de ‘conte de fées’ :
M. Baggins [= Bilbo le Hobbit] avait commencé comme une histoire drôle chez des Nains de contes de fées conventionnels et inconséquents comme chez Grimm, et s’est vu attirer aux frontières [de cette mythologie]. L19 [1,p.26] · 1ere remarque : Bilbo le Hobbit est donc un conte. Son rôle et sa structure ne peuvent donc qu’être éclairés par la conception que Tolkien avait des contes de fées. Heureusement pour nous, cette conception nous est parvenue dans un essai, Du conte de fées, reprise révisée (1964) des conférences données par Tolkien en mars 1939 à la faculté de St Andrews.[58] Tolkien avoue qu’il " aime les contes de fées depuis [qu’il a] appris à lire " [58,p.133], les qualifiant de l’ " une des plus hautes formes de la littérature " [1,p.220]. Ces deux remarques suffisent pour que nous puissions concevoir la connaissance et la compréhension que Tolkien avait des contes. [59] Du conte de fées est une première étape pour comprendre la signification du chiffre 3 chez Tolkien. Pour lui, il est manifeste que la structure ternaire est associée au genre du conte. Ainsi, le cinquième chapitre de l’essai présente en son titre les ‘principales fonctions des contes de fées’ (p.191) sur leurs lecteurs ; il en dénombre…trois : le recouvrement, l’évasion, la consolation. Ce n’est pas alors un hasard si pas moins d’une dizaine de triades se trouve dans ce même chapitre. [60] On pourrait penser que ces exemples sont en fait des contre-exemples ; cet essai, après tout, n’est pas un conte, et la présence de triades relèveraient plus d’un trait caractéristique de l’écrivain que de la volonté ou de l’expérience intuitive du conteur. Pourtant, au moins par deux fois dans ce même essai, Tolkien unit étroitement la structure ternaire avec le pouvoir enchanteur des contes de fées [61]:
Mais combien puissante, à quel point stimulante pour la faculté même qui la produisit, fut l’invention de l’adjectif ! Nul charme, nulle incantation de Faërie n’eut plus de pouvoir.(…) Dès lors que l’on peut emprunter le vert à l’herbe (1), le bleu au ciel (2) et le rouge au sang (3), on a déjà un pouvoir enchanteur (…) [58, p.153] Si une histoire dit " il gravit une colline et vit une rivière dans la vallée d’en bas " (…) chaque auditeur des mots aura sa propre image, et celle-ci sera faite de toutes les collines, les rivières et les vallées qu’il a vues, mais surtout de La Colline (1), La Rivière (2), La Vallée (3) qui furent pour lui la première incarnation du mot. [58, p.210] · 2nde remarque : Bilbo est non seulement un conte, mais il s’agit d’un conte qui se réclame plus particulièrement des contes des frères Grimm. Tolkien devait particulièrement aimer les contes de Grimm. C’est peut-être du regret concernant la primauté des contes de Perrault devant ceux de Grimm dans l’imaginaire qu’il faut entrevoir dans cette citation :
(…) je suppose, si l’on demandait à quelqu’un de nommer un hasard un " conte de fées " typique, [qu’] il citerait probablement une des productions française, telles que le Chat botté, Cendrillon ou Le Petit Chaperon Rouge…les contes de Grimm viendraient peut-être d’abord à l’esprit de certains. [58,p.142] De plus, les Grimm ont dû représenter des modèles qui avaient réussi à concilier les deux passions de Tolkien : les langues et les contes. Si l’enfant que fut Tolkien était simplement enchanté par la féerie des contes de Grimm, le philologue qu’il devint dut admirer le travail de pionnier pour l’étude des langues germaniques dont Jacob Grimm, aidé de son frère Wilhem, fut à l’origine. Et la rencontre de cet amour pour la féerie et les langues se trouve synthétisé dans un petit poème que nous avons déjà cité :
J.R.R. Tolkien La ‘loi’ dont il est question la loi phonétique découverte par Jacob Grimm concernant la mutation des consonnes pour les différentes langues germaniques au cours de la période préhistorique de ces langues. [62] L’importance des frères Grimm pour Tolkien transparaît également dans Du conte de fées qui fait référence à plusieurs de leurs contes : La Gardeuse d’oies [58,p.157], Le Genévrier [58,p.161-162], Le Roi-Grenouille qualifié de " conte de fées assez curieux mais bien connu " [58,p.197-198].
Je garde présent à l’esprit la beauté et l’horreur de The Juniper Tree (Von dem Machandelbloom) [= Le Genevrier], avec son exquis et tragique début, l’abominable ragoût cannibale, les macabres os, le gai et vengeur esprit-oiseau sortant d’une brume qui s’éleva de l’arbre ; et toujours, pourtant, la saveur principale de ce conte subsistant dans la mémoire n’était pas la beauté ou l’horreur, mais la distance et une grand abîme de temps, (…). Pareilles histoires ont à présent un effet mythique ou total (qui ne peut être analysé), (…) ; elles ouvrent une porte sur un Autre Temps, et si on la franchit, fût-ce pour un moment seulement, on se trouve hors de notre temps, hors du Temps même, peut-être. [58,p.161-162] Cette citation devrait achever de convaincre de l’attachement de Tolkien aux contes de Grimm. Car ‘l’abominable ragoût cannibale’ n’est pas sans renvoyer au cannibalisme de Gollum, hobbit qui aimerait bien faire de Bilbo son repas (cf. la triade : " Est-ce bon, mon trésor ? Est-ce juteux ? Est-ce délicieusement croquant ? " [p.84]). Nous allons voir, comme sur l’exemple précédent, que cet attachement se traduit, dans Bilbo le Hobbit, de nombreuses reprises de motifs des contes de Grimm ainsi que de leurs techniques littéraires, dont l’utilisation des triades et du chiffre 3.
[57] Tolkien regrettera par la suite cet aspect du texte : " On m’a élevé en me faisant croire qu’il existait un lien réel et particulier entre les enfants et les contes de fées. (…) Cette convention était forte. " L215 [1,p.298] [58] Tolkien, Du Conte de fées, in Faërie, édtition Pocket 1992. [59] C’est en gardant à l’esprit son humilité de professeur et sa philosophie de la Créance Secondaire qu’il faut lire certains de ses propos sur les contes : " Je n’ai guère été qu’un explorateur vagabond (ou un intrus) dans le pays, plein d’émerveillement mais non de savoir " [58,p.133] [60] Ces triades sont :
* ‘chaque feuille, de chêne, de frêne ou d’épine’ [58,p.187], [61] Curieusement, c’est dans cet essai que nous trouvons une liste de neuf ‘pouvoirs’ et ‘merveilles’ liés aux contes de fées :
" Ce fut dans les contes de fées que je devinai pour la première fois le pouvoir des mots et la merveilles des choses, telles que la pierre (1), le bois et le fer (2,3), l’arbre et l’herbe (4,5), la maison et le feu (6,7), le pain et le vin (8,9). " [58, p.190] [62] Ces mutations, par rapport à l'indo-européen, consistent dans le passage de consonnes aspirées en non aspirées, de sonores en sourdes, de sourdes en aspirées. Ainsi, la lettre ‘p’ en grec, en latin ou en sanscrit devint ‘f’ en gothique, et ‘b’ ou ‘f’ en Vieux-Haut-Allemand ; etc. C’est grâce à cette loi posant l’équivalence entre ‘p’ et ‘f’, ‘t’ et ‘th’ qu’on explique le changement du mot latin ‘pater’ en ‘father’ en anglais. La loi de Jacob Grimm est extrêmement importante en phonétique. Elle constitue une preuve de la régularité des changements phonétiques. C'est à partir de cette loi qu'a pu, en outre, se développer la phonétique historique et comparée. |
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Voilà qui devrait largement répondre à tes attentes, Beruthiel !:-)
· Le chiffre 3 est omniprésent dans la plupart des contes et tout particulièrement chez les frères Grimm. [Cf ANNEXE II, entre autres pour les références bibliographiques complètes]. Dans ces contes, le chiffre trois a de multiples significations, toutes liées à l’absolu /la totalité (tout comme le texte biblique auquel les frères Grimm font plusieurs fois allusion dans la rédaction de leurs contes) :
* l’absolu divin (la Trinité // Les trois Fileuses qui renvoient aux 3 Parques) Prenons deux exemples non seulement caractéristiques mais qui font écho au texte d’Énigmes dans l’obscurité. · Ainsi, le motif de l’autorisation de tripler la dernière tentative pour surmonter une épreuve apparaît dans un conte des frères Grimm appelé Le Lapin :
Il était une fois une fille de roi qui avait dans son château, au-dessus des créneaux, une salle à douze fenêtres qui regardaient vers toutes les directions célestes, et quand elle y montait et regardait alentour, elle pouvait embrasser tout son royaume. Alors parurent devant elle trois frères qui déclarèrent qu’ils voulaient tenter leur chance. Commentaire :
Le jour suivant (…) il saisit son fusil et alla chasser. L’épreuve du plus jeune se déroule en trois jours (une tentative par jours).
(A1) ‘le lendemain’ [trio Corbeau/ Jeune homme/ Fille de roi]: tentative infructueuse de la part du corbeau pour cacher le jeune homme dans un œuf coupé en deux placé dans son nid : (A2) ‘le jour suivant’ [trio Poisson/ Jeune homme/ Fille de roi] : tentative infructueuse de la part du poisson pour cacher le jeune homme en l’avalant pour l’emmener au fond du lac: (A3) ‘le dernier jour’ [trio Renard/ Jeune homme/ Fille de roi]: le renard parvient à cacher le jeune homme en le transformant magiquement en … lapin grâce à une source dans laquelle il se plonge. Le renard auparavant transformé en marchand vent le lapin à la fille de roi, laquelle, lorsqu’elle observe à travers ses fenêtres merveilleuses, ne voit personne car le lapin s’est caché, sur les conseils du renard, sous son chignon.
Il courut retrouver le marchand, et tous deux en hâte allèrent à la source où ils se plongèrent et recouvrèrent leur vraie apparence. Le jeune homme alors remercia le renard et dit : " Le corbeau et le poisson sont des mazettes auprès de toi, tu sais les bonnes astuces, ça c’est vrai ! !" Tout le monde aura perçu l’importance de ce texte quant au motif de l’épreuve finale détriplée qui correspond, bien sûr à l’énigme E10 pour laquelle Bilbo autorise trois réponses [63]. À cela, il faudrait ajouter également que la victoire, tout comme pour Bilbo, est obtenue par la ruse (ici, celle du renard) [64] · Sur ce sujet, il existe un parallèle encore plus intéressant, non seulement à propos du rôle des actants [65] mais aussi quant au contenu ; il s’agit toujours d’un conte de Grimm, l’Énigme, dont voici le résumé :
" Il était une fois un jeune homme qui avait fort envie de voyager, et qui décida de partir (…) " Le voyage s’effectue, avec son serviteur, en… trois étapes en trois jours :
(A) arrivée le premier soir dans une grande forêt ; il fait étape dans la maison d’une sorcière. (B) arrivée le deuxième soir dans une auberge louche ; le serviteur offre le corbeau au gérant qui le cuisine pour lui, douze voleurs mal intentionnés et la sorcière qui avait l’habitude de fréquenter l’endroit. Ces quatorze méchantes personnes meurent, empoisonnées ‘car le poison avait passé (a) du cheval (b) au corbeau pour finir (c) dans le bouillon’. (C) arrivée ‘après quelques temps’ dans ‘une ville où vivait une belle mais arrogante Princesse. Elle avait annoncé que quiconque lui posait une énigme qu’elle était incapable de résoudre devait devenir son mari, par contre devinait-elle que la personne le payait de sa tête. Elle réclamait trois jours pour penser aux énigmes, mais elle était si habile qu’elle les devinait invariablement dans un temps plus court. Neuf prétendants avaient déjà perdu la vie lorsque le fils du Roi arriva et qu’il décida, fasciné par sa beauté, de risquer sa vie. Il se présenta devant elle et proposa son énigme. Comme elle ne pouvait penser à aucun moyen de deviner l’énigme, elle ordonna à sa femme de chambre de se cacher de nuit dans la chambre du Prince et d’écouter. La seconde nuit arrivée, la Princesse envoya sa dame d’honneur, espérant une meilleure réussite de sa part. Mais le serviteur lui ôta son manteau et la chassa également. La troisième nuit arrivée, le fils du Roi pensa qu’il pouvait se sentir en sécurité, aussi il se coucha dans son lit. Mais au milieu de la nuit, la Princesse vint en personne, enveloppé d’un manteau de brouillard gris, et elle s’assit près de lui. Lorsqu’elle pensa qu’il était endormi profondément, elle lui parla, espérant qu’il répondrait au milieu de ses rêves comme tant de personnes le font. Mais (a) il était tout à fait réveillé pendant toute la durée [de l’interrogatoire] et (b) il entendit et (c) comprit tout parfaitement. Le lendemain, la Princesse annonça qu’elle avait résolu l’énigme et envoya chercher les douze juges devant lequel elle affirma sa victoire. Mais le jeune homme demanda audience. Alors il dit, " Elle est venu de nuit pour me questionner ; autrement elle n’aurait jamais pu deviner l’énigme. " Les juges dirent, " Présente-nous une preuve. " Alors le serviteur apporta les trois manteaux. Lorsque les juges virent le manteau gris que la Princesse avait l’habitude de porter, ils dirent, " Que ce manteau soit brodé d’or et d’argent. Il sera ton manteau de mariage. " Là encore, le récit repose sur un développement ternaire et le symbolisme du chiffre 3. Mais il y a plus, au point qu’il me semble certain que Tolkien avait également ce conte en mémoire lorsqu’il a composé Énigmes dans l’Obscurité. En effet, il n’aura échappé à personne la mention des neuf prétendants qui ont précédé le fils du Roi. Les conséquences sont importantes : cela signifie qu’avant l’arrivée du fils du Roi, la Princesse avait répondu, avec succés à neuf énigmes et dans ‘un temps plus court’ que trois jours. Par suite, l’énigme du fils du Roi devient la dixième, et pour cette seule énigme, il faudra trois jours à la Princesse pour trouver une réponse, non sans utiliser la ruse. Les parallèles avec notre texte sont flagrants.
D’autant plus qu’il faudrait ajouter la présence d’objets magiques (les trois manteaux), chacun procurant certainement le pouvoir d’invisibilité à celui qui le porte (cf. 3.3 ci-après). On pense tout de suite à l’anneau. Et le fait que ce soit le visiteur qui pose l’énigme à l’hôte et remporte le concours renforce le parrallèle avec l’aventure de Bilbo.
Gollum got into his boat and shot off from the island, while Bilbo was sitting on the brink altogether flummoxed and at the end of his way and his wits. · Revenant au sujet principal de cette section, il est assurément manifeste que l’utilisation du chiffre 3 par Tolkien n’est pas gratuite mais remonte bien à la fonction symbolique que revêt ce chiffre dans les contes, et plus spécifiquement les contes de Grimm. En fait, il faudrait parler de fonctions au pluriel, certaines pour donner du sens au conte (intensité de l’épreuve, événement vécu dans sa totalité, caractère poussé à l’extême), d’autres pour structurer le conte (rythme de la lecture imposé par des structures ternaires). Ainsi, on comprend désormais parfaitement la raison de la triple description de la porte secrète de la Montagne Solitaire :
(1) " La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de front " disent les runes (…) [p.27] En effet, si la troupe des Nains et Bilbo se lance ‘dans l’inspection des éperons Ouest de la Montagne à la recherche de la porte secrète’, c’est parce que c’est sur elle qu’ils ‘fondaient TOUS leurs espoirs’ (p.211). Cette porte associée à un espoir absolu devait donc être décrite à trois reprises selon les règles symboliques des contes !
[63] Ces remarques et celles, plus importantes, qui vont suivre, loin d’enlever toute valeur aux rapprochements avec les Dits de Vafthrúdnir ou les Énigmes de Gestumblindi, viennent plutôt les compléter et prouvent la forte inter-textualité qui sous-tend Énigmes dans l’Obscurité. Ainsi, le motif de la question ou de l’épreuve détriplée apparaissait déjà dans les mythes nordiques, en Gylfaginning 44 :
Gangleri déclara alors : " (…) n’est-il jamais advenu à Thórr d’avoir à affronter quelque chose qui le dominât, que ce fut par la force ou la magie ? " [64] Un autre intérêt est l’apparition d’un héros qui est lié au motif du lapin. Rappelons en effet que les hobbits ressemblent dans la sonorité de leur nom, dans leur mode de vie et certains aspects de leur physique à des…lapins (rabbits en anglais). Même si Tolkien s’en est défendu (sans forcément être de bonne foi), nombre de commentateurs ont relevé cette image qui est loin d’être tirée par les cheveux comme le montre l’article en ligne de Daniel Coulombe (Bilbo le hobbit : un livre d’enfant pour adultes). [url]http://www.revue-solaris.com/numero/135_internet.htm [/url][65] Pour le Lapin, c’est l’hôte (le fille de roi) qui autorise les trois tentatives, alors que pour Énigmes dans l’Obscurité, c’est Bilbo, le visiteur, qui autorise trois réponses. |
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Il existe d'autres points de contact entre Énigmes dans l'obscurité et les contes de Grimm, et plus généralement entre Bilbo le Hobbit et les contes de Grimm (ces derniers confirmant les premiers): (a) Nous assistons à un saut bien curieux dans Énigmes dans l'obscurité :
Ce n'était pas un bon bien grand pour un homme, mais il bondit dans le noir. Il sauta tout droit par-dessus la tête de Gollum : sept pieds en longueur et trois en hauteur ; en vérité, mais il n'en sut jamais rien, il faillit se briser la tête contre la voûte du passage. Ici 7 et 3 sont reliés pour une traversée, un passage à travers l'espace, 7 étant associé à la dimension horizontale et 3 à la dimension verticale. Curieusement, l'inscription de l'anneau associe de la même manière 3 et 7, le premier étant lié au 'ciel' (dimension verticale) et le second aux 'demeures de pierre' (dimension horizontale) :
" Trois Anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel, Cette association remonte (au moins) aux frères Grimm avec le conte Demoiselle Méline, la princesse (ou encore Demoiselle Maleen) dans lequel un père (fou et tortionnaire, assurément) enferme sa fille dans une tour sans ouverture pendant 7 années pour tester l'amour qu'elle porte à un prince :
On porta dans la tour des provisions de boisson et de nourriture pour sept ans, puis on l'y mena avec sa camériste et elle y fut murée, en sorte qu'elle se trouva séparée du ciel et de la terre. Elles restèrent ainsi dans l'obscurité, (...) les épaisses murailles ne laissaient passer aucun son. (...) Ici le couple 7/3 est lié à un double passage : à travers le temps (7 ans et 3 jours) et à travers l'espace (la traversée du mur de la tour qui séparait l'obscurité du monde de la lumière). Noter également que cette réclusion, qui était totale, se traduit par une séparation 'du ciel et de la terre' (perte de tout repère) et qu'il faudra trois jours pour l'abolir. Au passage, notons que les deux femmes emmurées n'entendent ni ne voient quoique ce soit tout comme Bilbo qui 'n'entendait rien, ne voyait rien, et (...) ne pouvait rien sentir que la pierre du sol' (p.75). Est-ce le hasard également si le chiffre sept est associé, par trois fois, à la traversée de l'espace (7 collines sont 'franchies') par la reine jalouse dans Blancheneige ?
Ainsi déguisée, elle franchit les sept montagnes derrière lesquelles vivaient les sept nains. (b) Ainsi, dans le conte de Grimm précédent, nous constatons sur un exemple (parmi tant d'autres !) que le troisième jour est bien le jour de l'accomplissement, de la fin d'un effort. Tout comme dans Bilbo le Hobbit :
En deux jours de voyage, ils avaient remonté à la rame tout le Long Lac et passé par la Rivière Courante, et maintenant ils pouvaient tous voir la Montagne Solitaire, dressée haute et menaçante devant eux. Le courant était fort, et leur allure lente. À la fin du troisième jour, à quelques milles en amont, ils se rapprochèrent de la rive gauche ou ouest et débarquèrent. (c) la notion de passage d'un monde à l'autre, de séparation entre deux mondes est aussi commune aux univers des frères Grimm et de Tolkien. Dans Hansel et Gretel ou bien dans Le Griffon, le monde 'civilisé' est séparé du monde ténébreux (respectivement la forêt ensorcelée de la sorcière, la maison du griffon) par une rivière. Dans Les souliers de bal usés, c'est un lac souterrain qu'il faut traverser pour aller sur l'autre rive et entrer dans un monde magique où tout n'est que bal, musique et champagne. Enfin, dans Le diable aux trois cheveux d'or, 'l'enfant né coiffé' doit traverser une rivière pour trouver...'l'entrée de l'enfer' [G2, p.116] ! La citation de la note précédente confirme qu'il en va de même dans Bilbo le Hobbit : pour arriver à la Montagne Solitaire, repaire du dragon Smaug, il faut passer sur l'autre rive de la Rivière Courante ! Ce motif de la traversée d'une étendue liquide comme moyen de passage vers un autre monde, en fait, apparaît dès le début du conte puisqu'on apprend que l'univers douillet de Bilbo, la Colline, est séparé du monde de Gandalf, monde dans lequel le magicien vit toutes ses fabuleuses (et dangereuses) aventures, par une rivière, l'Eau [67] :
[Gandalf] n'était pas passé par ce chemin au pied de la Colline depuis des éternités, en fait, pas depuis la mort de son ami le Vieux Took, et les hobbits avaient presque oublié son aspect. Il était parti au-delà de la Colline et de l'autre côté de l'Eau pour des affaires personnelles à l'époque où ils n'étaient que des petits hobbits et des petites hobbites. (d) À trois autres occasions, le chapitre XI de Bilbo le Hobbit, Au seuil de la porte, associe le motif de la rivière et celui de la montagne (la Rivière Courante et l'Erebor) [Bilbo le Hobbit, p.210, 211 et 212]. Or, l'Erebor est la Montagne Solitaire qui contient le trésor fabuleux de Smaug, fait d' " une masse de choses précieuses, or travaillé et or brut, pierres et joyaux, et argent " [Bilbo le Hobbit, p.222]. De plus, cette Montagne est à juste titre revendiquée par Thorïn Écu-de-Chêne, roi de la Maison de Durin :
Sous la Montagne sombre et haute Comment ne pas reconnaître, même si le propos des frères Grimm diffère de celui de Tolkien, la réunion de ces 7 motifs (rivière qui sépare deux mondes, montagne aux pieds de la rivière, or, château, roi, retour du roi, mort des usurpateurs) dans le conte Le roi de la Montagne d'or ?
(...) le fils serait abandonné au fleuve. Alors, il dit adieu à son père, monta dans une petite barque (...) elle flotta tant et si bien qu'elle finit par échouer sur un rivage inconnu. Alors, il descendit à terre, vit devant lui un beau château et y porta aussitôt ses pas. (...) tout le château exulta et fut en liesse (...) et il devint roi de la Montagne d'or. (e) Sur les quarante occurrences de l'adjectif 'pauvre' dans le texte entier, une seule seulement est utilisée pour caractériser un manque de richesse (appliquée au nains, bien sûr ; p.30) ; les trente-neuf restantes, marquant l'intervention du conteur, ont pour fonction de provoquer la compassion ou le sourire du lecteur et de créer une connivence avec le conteur. Quatre d'entre elles se trouvent dans le seul chapitre Énigmes dans l'Obscurité (références en gras ci-après), toutes appliquées à Bilbo. Ainsi, dans Bilbo le Hobbit, on peut être 'pauvre' parce qu'on est :
* petit : 'le Pauvre petit hobbit' [p.16, 97], '(le) pauvre petit bonhomme' [p.45 x2, p.220], ses pauvres petits pieds [p.45]), Des nains [p.170, 195,197], des oiseaux [p.114] ou des bêtes [p.226] peuvent être 'pauvres'. De même pour un pied [p.45], des orteils [p.95] ou des jambes [p.116 x2], tant se déplacer en Terre-du-milieu nécessitait une constitution solide... Mais avant tout, c'est le héros de l'aventure, qui est qualifié de 'pauvre', le malheureux étant désigné de toutes les manières possibles :
* Le pauvre M.Baggins (p.17,74,156,182) La mère même de Bilbon, madame Belladone Baggins, est qualifiée de 'pauvre Belladone' :
Indeed for your old grand-father Took's sake, and for the sake of poor Belladonna, I will give you what you asked for. Or à peine quelques pages plus haut, la mère de Bilbo nous est présentée comme étant 'la fameuse Belladone Took, l'une des trois remarquables filles du Vieux Took' (p.8) et, devenue Mme Bungo Baggins, on apprend que son mari Bungo 'construisit pour elle (en partie avec son argent) le plus luxueux des trous de hobbit qui se pût voir sous la colline' (p.9). Belladone est loin d'être 'pauvre'... Ceci prouvait dès le début du conte le caractère artificiel de la formule 'pauvre Bilbo' sous la plume de Tolkien. Ou bien, comme pour le cas de Belladone [68], la douce ironie du conteur. L'ironie mise à part, cette manière de qualifier la situation malheureuse d'une personne se rencontre dans les contes de Grimm (même si l'acception relative à une situation miséreuse est plus fréquente). On la trouve, par exemple dans l'introduction de Dame Holle :
Une veuve avait deux filles dont l'une était belle et industrieuse, l'autre laide et paresseuse. Mais elle préférait la laide et paresseuse, parce qu'elle était sa vraie fille, et l'autre devait faire tout le travail et jouer la Cendrillon dans la maison. La pauvre fille devait chaque jour s'asseoir au bord de la grand-rue près d'un puits et filer au point que le sang lui sortait des doigts. Ou encore, dans Le vieux Sultan :
Un paysan avait un chien fidèle qui s'appelait Sultan, qui était devenu vieux et avait perdu toutes ses dents (...) " Demain , je tuerai le vieux Sultan d'un coup de fusil, il n'est plus bon à rien. " (...) Noter comme le pauvre chien l'est parce qu'il est vieux... Enfin, un troisième exemple parmi d'autres [69] :
Un jour une pauvre servante avec ses maîtres traversait en voiture une grande forêt et, quand ils furent au milieu, des brigands sortirent des fourrés et tuèrent tout ce qu'ils trouvèrent. Alors tous périrent sauf la fille qui dans sa peur avait sauté à bas de la voiture et s'était cachée derrière un arbre. (...) Alors elle se mit à pleurer amèrement et dit : " Pauvre fille, que faire ? " (f) Dans L'Énigme, la sorcière 'feint d'être amicale' (= pretending to be friendly). Nous avons déjà noté ce point de contact avec Énigmes dans l'Obscurité ; seulement, je voulais ajouter qu'on retrouve le motif de l'hypocrisie malfaisante dans le Conte du Genévrier si cher à Tolkien :
Quand le petit garçon parut à la porte, la méchante fit semblant de lui dire gentiment : " Mon fils, veux-tu avoir une pomme ? " et lui jeta un regard sombre. (g) Au tout début d'Énigmes dans l'obscurité, Bilbo, seul et perdu, se laisse aller au désespoir :
Il n'alla pas beaucoup plus loin, mais s'assit sur le sol froid pour s'abandonner un long moment à un complet désespoir. Il se vit en train de faire frire des œufs au lard dans sa cuisine, à la maison (...) ; ce qui ne fit que le rendre plus misérable encore. Le passage du héros par une période de profond abattement est fréquent dans les contes de Grimm :
Le soldat songeait à la grande détresse où il se trouvait (...) (...) quand il vit combien il avait peu avancé et que tout son travail se réduisait pour ainsi dire à rien, il fut pris d'une grande tristesse et perdit tout espoir. (h) Parmi ces passages où l'on rencontre le héros désemparé, le suivant va nous permettre d'aller plus loin :
Le pauvre soldat tomba sans se faire de mal sur le sol humide, et la lumière bleue continua de brûler, mais à quoi cela pouvait-il lui servir ? Il voyait bien qu'il n'échapperait pas à la mort. Il resta là un moment, tout triste, puis, par hasard il mit la main dans sa poche et trouva sa pipe encore à moitié bourrée de tabac. " Ça sera mon dernier plaisir ", se dit-il ; il la sortit, l'alluma à la lumière bleue et se mit à fumer. Mais comme la lumière se répandait dans son trou, voilà que soudain un petit homme noir se trouva devant lui et lui demanda : " Maître qu'ordonnes-tu ? " Je ne peux pas croire que, là encore, l'accumulation des détails communs à la petite unité littéraire d'un chapitre de Bilbo le Hobbit (ici, 'notre chapitre', Énigmes dans l'Obscurité) soit fortuite :
Au bout d'un moment, il chercha sa pipe. Elle n'était pas brisée, c'était déjà quelque chose. Puis il chercha sa blague ; elle contenait encore du tabac, ce qui était encore mieux. Après quoi, il chercha des allumettes, mais n'en trouva point, et cette absence le découragea totalement. Mais cela valait aussi bien, il en convint quand il retrouva son sang-froid. Dieu sait ce que la lueur d'allumettes et l'odeur du tabac auraient pu faire sortir des trous noirs de cet horrible endroit. Il ne s'en sentit pas moins accablé sur le moment. Toutefois, en tâtant toutes ses poches et en cherchant partout sur lui des allumettes, sa main tomba sur la garde de son épée - (...) L'obscurité, le découragement, la pipe, le tabac, les poches, la lumière bleue associé à un objet/être magique et protecteur... Certes, la lueur de Dard, l'épée de Bilbo, n'est pas qualifiée de bleutée, mais le lecteur attentif ne peut pas l'imaginer autrement puisqu'il s'agit d'une 'lame elfique, elle aussi' : le couteau de Bilbo a été trouvé avec d'autres lames de Gondolin (p.50.59), dont Glamdring, devenue l'épée de Gandalf ; or l'action magique de cette lame elfique est décrite à peine quatre pages avant notre texte :
Il tira de nouveau son épée et de nouveau elle lança d'elle-même un éclair dans l'obscurité. Quand des gobelins se trouvaient dans les parages, elle flambait avec une rage qui la faisait étinceler ; à présent, elle brillait d'une flamme bleue de joie d'avoir tué le grand seigneur de la cave. Enfin, Tolkien l'imaginait bleutée puisque c'est ainsi qu'il la décrit dans le Seigneur des Anneaux [VI. La Lothlorien, p.377] : Il dégaina Dard: celle-ci étincela comme une flamme bleue; puis la lueur s'évanouit de nouveau, et l'épée reprit son aspect terne. (i) Le regard vert de Gollum traduisant sa colère et sa soupçonneuse convoitise a déjà été relevé et expliqué, mais cela ne nous empêche pas de rappeler le conte de Grimm qui lie étroitement la couleur verte avec la jalousie, Blancheneige, conte de la jalousie par excellence :
La reine en fut épouvantée. Elle devint jaune et verte de jalousie. À partir de là, chaque fois qu'elle apercevait Blancheneige, son cœur se retournait dans sa poitrine tant elle éprouvait de haine à son égard. La jalousie et l'orgueil croissant en elle comme mauvaise herbe. Elle en avait perdu le repos, le jour et la nuit. Elle savait que la jalousie ne lui laisserait aucun repos. Et son cœur jaloux trouva le repos, pour autant qu'un cœur jaloux puisse le trouver. (j) Dans de nombreux contes, les sorcières, acculées et furieuses de leur échec, ne trouvent pas d'autre moyen que d'exprimer leur méchanceté par des injures :
La méchante femme proféra un affreux juron (...) Quand [la magicienne] vit Joringel, elle fut très, très fâchée, jura, cracha du poison et de la bile contre lui (...) Alors la sorcière fut prise de fureur De quoi nous rappeler les réactions de Gollum, ' jurant et chuchotant' (p.91), 'sifflant et jurant' (p.93), avec 'au cœur une telle rage causée par sa perte et ses soupçons' (p.90). (k) Dans les contes, une règle tacite est que 2 échecs doivent être suivis d'une 3ème tentative fructueuse (en faire l'inventaire serait fastidieux, mais nous avons déjà rencontré une application de cette règle dans Le Lapin ; cf. X.3.2) ; or, une telle règle se retrouve énoncée deux fois dans Bilbo le Hobbit :
" Allons, allons ! dit-il. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir ! comme disait mon père, et " troisième fois rapporte pour toutes ". Je vais descendre encore dans le tunnel. " J'ai été à deux reprises par là, sachant qu'il y avait un dragon à l'autre bout ; je vais donc risquer une troisième visite, (...) " (l) Il est caractéristique que les héros de Tolkien comme ceux des frères Grimm accumulent les aventures et découvertes dans les profondeurs de la terre. Chez Tolkien, Gobelins, Gollum et Smaug se rencontrent 'sous la montagne'. Bilbo doit, pour les rejoindre 'descendre de façon constante' (p.77), prendre des 'tunnels', 'descendant toujours' (p.77) ; cette descendre pouvant conduire à un lac souterrain (p.78). On retrouve de telle descentes dans des puits, tunnels, escaliers souterrains dans Les souliers au bal usés (dans lequel le héros descend, invisible grâce à un manteau, jusqu'à un lac souterrain...), La lumière bleue [G2,p.279], Les trois Plumes [G4, p.74-79], etc...
(m) Gandalf souhaite la chance à ses amis (p.52,145,147), de même qu'Elrond (p.62), Béorn (p.141) ou Balïn (p.301).
Avant même ces multiples références, Tolkien avait fait évoqué la chance, ce compagnon nécessaire des malheureux héros de contes embrigadés dans des aventures souvent mortelles : Bilbo, dès qu'il reconnaît Gandalf, se souvient des 'si merveilleuses histoires' qu'il lui racontait, histoires qui évoquaient 'la chance inespérée de fils de veuves' (p.12).
" Ces jours-ci il nous est né un enfant coiffé. Tout ce qu'un enfant de cette espèce entreprend tourne à son avantage. " (...) " C'est un enfant de la chance, cela ne peut que tourner bien pour lui. " (n) Plusieurs contes de Grimm reposent sur la résolution d'énigmes dont l'enjeu peut être vital. Nous avons vu, en X.3.2, l'exemple de L'énigme, mais des énigmes apparaissent également, et sous une forme triple, dans Le Griffon , Le diable aux trois Cheveux d'or et Le diable et sa grand-mère, trois contes de factures similaires quant à la ruse qui permet de résoudre les trois énigmes. (o) de nombreux contes voient des personnages (positifs) devenir oiseaux ; dans d'autres, les héros sont comparés à des oiseaux ; ainsi :
Alors elle (...) vit ses trois frères chevaucher à travers champ, on eût dit des oiseaux en vol (...) [Barbe-Bleue, G3, p.239] cette même image se trouve dans la bouche des gobelins (équivalents des brigands des frères Grimm) qui recherchent la troupe des nains, Bilbo et Gandalf :
Quinze oiseaux dans cinq sapins, (p) Les objets magiques sont nombreux dans les contes de Grimm. On y rencontre des bagues (= anneau) :
Au moment de la séparation, elle lui donna encore une bague magique et dit : " Prends cette bague et mets-là à ton doigt, ainsi tu seras transporté sur-le-champ où tu le désires (...) " [Le roi de la montagne d'or, G2, p.245] Mais aussi bottes, épées, bâtons, chevaux, manteaux :
Puis il gravit la montagne de cristal à cheval et quand il arriva devant le château, il était fermé : alors il frappa à la porte avec son bâton et elle ne tarda pas à s'ouvrir. il entra et monta l'escalier jusqu'à la salle du haut ; la jeune fille était là, et devant elle, il y avait une coupe d'or pleine de vin. Mais elle ne pouvait le voir, car il avait mis son manteau. Arrivé devant elle, il retira de son doigt l'anneau qu'elle lui avait donné et le jeta dans la coupe, qui se mit à tinter. [Le corbeau, G2, p.258] Ici, le manteau ne peut qu'attirer notre attention car il a le pouvoir de rendre son porteur invisible. Cet objet est quasiment omniprésent chez les frères Grimm, on le trouve dans Le Corbeau, mais aussi dans Le Roi de la Montagne d'Or [G2, p.248-249], Les souliers au bal usés, assurément L'Énigme (voir X.3.2)... [70] (q) La finale d'un conte des frères Grimm nous rappelle une aventure de Bilbo le Hobbit :
" Que convient-il de faire à quelqu'un qui en a tiré un autre du lit et l'a jeté à l'eau ? - Il ne mérite rien de mieux, dit la vieille, que d'être mis dans un tonneau garni de clous que l'on fera rouler du haut de la montagne jusqu'au fleuve. " Alors le roi dit : " Tu as prononcé ta sentence. " Il fit faire un tonneau semblable et mettre la vieille avec sa fille dedans, puis le fond fut cloué et le tonneau, dégringolant le long de la montagne, roula jusqu'au fleuve. Il s'agit, bien entendu, de l'évasion rocambolesque des nains emprisonnés par les Elfes de la forêt au chapitre IX, Tonneaux en liberté :
Quand les tonneaux étaient vides, les elfes les jetaient par les trappes, ouvraient la grille, et les tonneaux s'en allaient flotter en dansant sur la rivière jusqu'à ce qu'ils fussent entraînés par le courant à un endroit situé très loin en aval, (...) Et le fait que le conte en question fasse intervenir trois nains n'est pas sans renforcer le parallèle (même si cela s'arrête à leur seule présence, leurs fonctions dans les deux contes étant sans aucun rapport entre elles).
Il y aurait certainement d'autres points à relever (parmi lesquels les interventions du narrateur qui s'adresse au lecteur sur un ton paternel comme le " Imaginez sa peur ! " au premier paragraphe d'Énigme dans l'Obscurité), mais il est temps de faire le point.
[67] Tolkien gardera une affection toute particulière pour ce motif de la rivière qui sépare deux mondes dans le Seigneur des Anneaux ; il suffit de rappeler comment la Bruinen protège, par ses flots, Rivendell de ses ennemis (SdA, I.12 Fuite vers le Gué, p.241-242), ou comment l'Anduin sépare la forêt de la Lorien de la Forêt Noire :
[Frodon] regarda à l'est, et il vit tout le pays de la Lorien qui descendait vers la pâle lueur de l'Anduin, le Grand Fleuve. Il porta les yeux par-delà la rivière ; toute la lumière disparut, et il se trouva de nouveau dans un monde qu'il connaissait. À partir du cours d'eau, la terre apparaissait plate et vide, informe et vague, jusqu'à l'horizon où elle s'élevait de nouveau comme un mur, sombre et lugubre. Le soleil qui s'étendait sur la Lothlorien n'avait aucun pouvoir d'illuminer l'ombre de cette lointaine hauteur. C'est également à la traversée de la Baranduin que Frodo doit son salut, laquelle traversée joue pour Sam un rôle identique à la traversée de l'Eau par Bilbo, c'est-à-dire le passage du confort à l'aventure :
Le bac avançait lentement à travers la rivière. La rive du Pays de Bouc approcha. Sam était le seul membre du groupe à n'avoir jamais encore traversé. Il éprouvait un curieux sentiment tandis que glissait le lent et clapotant cours d'eau ; sa vie ancienne restait derrière dans les brumes, la sombre aventure l'attendait en avant. Il sa gratta la tête, souhaitant fugitivement que M. Frodon eût continué de vivre en toute tranquillité à Cul-de-Sac. (...) [68] En effet il y a fort à parier que Tolkien se moque de 'la fameuse Belladone Took', fille 'remarquable' du Vieux Took, dont 'l'un des ancêtres Took avait dû épouser une fée', appartenant à un clan dont ses membres 'se prenaient à avoir des aventures' et qui laisse corrompre par son mari Baggins ; car une fois mariée à Bungo, 'Mme Bungo Baggins' se vit offrir 'le plus luxueux des trous de hobbit' (un trou quand même) et 'ils demeurèrent là jusqu'à la fin de leurs jours'...quelle phrase terrible! ! Avec de tels parents, Bilbo - 'qui ressemblait en tout point par les traits et le comportement à une seconde édition de son solide et tranquille père' - ne risquait pas d'être pris par le virus de l'aventure ! [Bilbo le Hobbit, p.8-9] [69] 'Le pauvre aveugle' [Les corneilles, G3, p.247], 'le pauvre soldat' [La lumière bleue, G2, p.279], 'la pauvre fille' [La vraie fiancée, G2, p.343 ; Les trois nains de la forêt, G2, p.67] [70] Une remarque : dans L'Énigme, le manteau de la Princesse est décrit comme étant un 'manteau de brouillard gris'. Ne pourrait-on pas y voir un 'ancêtre' littéraire des manteaux que Galadriel offre aux membres de la Compagnie ?
Pour chacun, ils avaient prévu un capuchon et un manteau, fait à sa taille d'une étoffe soyeuse, légère mais chaude, que tissaient les Galadhrim. La couleur en était difflcile à définir: ils semblaient gris, avec un reflet du crépuscule sous les arbres; mais bougés ou placés dans une autre lumière, ils devenaient du vert des feuilles dans l'ombre, du brun des champs en friche la nuit ou de l'argent sombre de l'eau sous les étoiles. Chaque manteau s'agrafait autour du cou par une broche semblable à une feuille verte veinée d'argent. - Sont-ce là des manteaux magiques ? demanda Pippin, les regardant avec étonnement. |
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je suis d'accord avec toi sur l'essentiel, Nikita, mais...;-) je l'avais remarqué, Gollum est friand de rythmes ternaires, mais il est loin d'être,le seul, le narrateur de Bilbo le Hobbit l'est tout autant sinon plus, ...et dans le Seigneur des Anneaux également dès lors qu'on aborde des thèmes typiques des contes (cf. la note 67). mon plan n'est certainement pas parfait, mais il relève d'un point de départ (quelles sont les sources du chapitre V?...et du seul chapitre V, ou presque) et d'une méthode, la méthode inductive (une découverte en entraîne une autre, une hypothèse en entraîne une autre...), le but final étant d'apprendre tout ce que le chapitre V à à nous dire (enfin, tout ce que j'y trouve, d'autres approches sont possibles). L'accumulation du procédé, la cohérence de ce procédé avec la littérature à laquelle Tolkien rend hommage, et le fait que ce procédé dépasse la seule personne de Gollum...
Sosryko |
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Hello tout le monde ! Cela dit, tu cherches, semble-t-il, en postant ton travail au fur et à mesure, à affiner ton étude en étant à l’écoute des éventuelles critiques… Je ne sais pas si j’ai l’étoffe d’engager une joute oratoire avec toi (puisque tel est le sujet… :-)) mais je voudrais juste te faire part de mes réticences à la lecture du chapitre : He had a ring (B1), a golden ring (B2), a precious ring (B3). ) He could hear nothing, Je pourrais en citer bien d’autres tirés d’autres ouvrages que ceux de Tolkien. Il n’est pas le seul à avoir recours à l’anaphore ! and I want to get unlost. And I won the game, and you promised. Maintenant, faire le constat que ce rythme ternaire n’est pas d’une originalité criante n’empêche pas d’envisager le pourquoi de son emploi dans ce chapitre précis… Là-dessus, je comprends tout à fait ta démarche mais je ne pense que ce soit la meilleure voie pour parvenir à la conclusion que le chiffre 3 joue un rôle-clé dans ce chapitre comme dans beaucoup de contes… A moi maintenant d’avancer une conjecture : ce rythme ternaire, au-delà de la résonance qu’il prend dans ce chapitre, me semble être une caractéristique en particulier du langage de Gollum. J’en veux pour preuves ces citations tirées du SDA qui font parfois écho aux citations que tu donnais dans ton article : Voleur, voleur, voleur ! C’est Gollum qui parle en découvrant que Frodo et Sam sont en possession de l’Anneau : Sa réaction devant le lembas que lui propose Frodo : Le dialogue schizophrénique de Gollum devant Frodo endormi : Je m’arrête là pour les citations : il me semble que ces répétitions ternaires sont une caractéristique du langage déconstruit de Gollum, reflet de son évidente schizophrénie. Il y aurait beaucoup à dire sur le sujet mais je pense que le recours au rythme ternaire dépasse largement le cadre du chapitre V de Bilbo le hobbit et qu’il est le reflet du caractère de Gollum de manière plus générale. Voilà ces quelques remarques n’avaient que pour but d’affiner ta réflexion, sans doute y trouveras-tu des objections… :-) C’est la seule ombre au tableau que je puisse relever, tableau qui, du reste, me laisse béate d’admiration ! |
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Belle défense en effet ! Je reste un peu sceptique tout de même quant à la pertinence de ton hypothèse mais il faudrait que je relise plus attentivement « Bibo le hobbit » avant de me faire une opinion définitive. En fait je trouvais que ton argumentation dans ce chapitre était moins convaincante que dans les autres mais ton post m’apporte des précisions sur tes intentions et ta démarche qui éclairent ton exposé. Nikita ravie de voir que sa métaphore du saumon trouve des échos aussi élogieux dans la mythologie celtique mais cependant intriguée : ce symbole a-t-il un rapport avec le fait que le saumon remonte une dernière fois la rivière avant de mourir ??? |
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Citation de Sosryko : "Dans les contes, une règle tacite est que 2 échecs doivent être suivis d'une 3ème tentative fructueuse (en faire l'inventaire serait fastidieux, mais nous avons déjà rencontré une application de cette règle dans Le Lapin ; cf. X.3.2) ; or, une telle règle se retrouve énoncée deux fois dans Bilbo le Hobbit " |
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Un peu de tissage en ce début d'année offre le prétexte pour remonter ce beau fuseau... Le site Elbakin a récemment proposé un lien précieux vers une page intitulée Riddles in the Dark, the Lost Version, également disponible au format pdf : riddlePDF) et qui permet de visualiser d'un seul coup d'oeil le concours d'énigmes entre Bilbo et Gollum dans ses deux versions publiées par Tolkien, avant et après révision de "The Hobbit". Une bonne chose à se remettre en tête avant l'adaptation cinématographique, n'est-ce pas mes trésors? Silmo |
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Merci beaucoup (très très beaucoup) Silmo, car ce travail est bien "précieux" pour qui travaille sur les Enigmes dans l'obscurité :-) |