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David Lindsay - Voyage en Arcturus - Hyarion - 05/09/2019
Je me permets d'évoquer en ces lieux Voyage en Arcturus ou Un voyage en Arcturus (A Voyage to Arcturus, 1920), roman de David Lindsay (1876-1945) dont j'avais trouvé un exemplaire à Paris, dans son édition en français de chez Denoël (coll. « Présence du Futur », rééd. de 1992, traduction de l'anglais par Claude Saunier), chez un bouquiniste des quais de Seine, il y a déjà quelques années, avant de me décider à le lire enfin cet été.
Quel singulier ouvrage de fiction... J'ai lu Un voyage en Arcturus avec avidité - l'ouvrage le plus comparable [au roman de Lewis], bien qu'il soit à la fois plus puissant et plus mythique (et moins rationnel, et aussi moins fictionnel : personne ne pourrait le lire comme un simple thriller et sans s'intéresser à la philosophie, à la religion et à la morale).
De fait, quand on lit Lindsay, il est difficile de ne pas penser à Lewis : ce dernier s'est, à l'évidence, sensiblement inspiré de la « science-fiction » de Lindsay pour écrire sa Trilogie cosmique, et pas seulement pour la méthode de voyage spatial. L'usage que fait Lindsay du merveilleux ainsi que des couleurs (parfois fictive pour certaines) pour évoquer son univers et notamment les nombreux paysages décrits, ainsi que son traitement plus ou moins allégorique des personnages et des situations, rappellent notamment Perelandra ou Voyage à Venus (Perelandra ou Voyage to Venus, 1943). Pour autant, le postulat spirituel de Lindsay n'est pas du tout le même que celui d'un Lewis ou d'un Tolkien, ce qui invite bien sûr à relativiser l'importance des emprunts, qui me paraissent ici surtout formels, littéraires (un peu comme dans le cas de Tolkien vis-à-vis de William Morris). J. R. R. Tolkien, in Lettres, n°26 (traduction de votre serviteur).
Ce roman peut être vu comme une proposition d'explication du monde et de la condition humaine à travers un voyage initiatique effectué par un personnage principal nommé Maskull, à partir d'une séance de spiritisme organisée un soir, dans une élégante résidence de Londres sur fond de musique opératique de Mozart, puis ensuite à partir d'une expédition spatiale en tenue d'Adam et dans une torpille de cristal depuis une tour s'élevant quelque-part sur la côte nord-est de l'Écosse. L'essentiel de l'action se passe en fait sur la planète Tormance, en orbite autour de l'étoile Arcturus qui, dans le roman, se révèle être une sorte de double système solaire, fait de la grande étoile Branchspell, et d'une étoile bleue plus petite nommée Alppain. George W. Barlow — que les tolkienophiles peuvent notamment connaitre pour un article de lui consacré à Tolkien que Édouard J. Kloczko avait repris dans son recueil Tolkien en France — n'avait pas aimé le livre de Lindsay lors de sa réédition en français en 1976 (1ère édition chez Denoêl : 1975) : Malgré le titre trompeur, ce livre de 1920 n'est pas de la SF : « Il était sur une autre planète, mais cela ne l'émut ni ne l'exalta. Seules comptaient à présent pour lui les idées morales. » (p. 169-170) L'étrange y relève du merveilleux à valeur allégorique, comme ce bateau propulsé par des « pierres-mâles » qui « dévorent les particules féminines s'élevant de la terre » (p. 279) et sert de cadre à l'itinéraire initiatique d'un personnage appelé Maskull (= « masculin » ?) qui, jonchant sa route des cadavres des hommes et des femmes qu'il rencontre, recherche le vrai dieu entre Spadevil (« Spade » + « devil » = « bèche-diable » ?), Surtur, Hator (« hâter », celui qui hait ?), Crystalman, Shaping (celui qui donne forme), Faceny, Krag. L'intérêt s'émousse vite, car le décor manque de consistance, les personnages de vie et les épisodes de cohésion ; le style est très didactique et d'un classicisme très rigide (jusqu'à l'alexandrin : « je détruis la nature et j'établis la loi », p. 173). Quant à la pensée — à une époque où D.H. Lawrence ébranlait déjà le victorianisme — elle est carrément rétrograde : la passion de l'homme est « porteuse de honte », l'instinct de la femme « d'obéir à sa destinée » (p. 239) ; et finalement, c'est la douleur qui est divinisée. [...]
Je dois bien reconnaitre moi-même qu'il est difficile, non pas d'entrer dans l'histoire, mais d'y rester jusqu'au bout, dans la mesure où tout prête en permanence à interrogation, que ce soit les décors, la psychologie des personnages, ou le sens général de l'histoire. On peut comprendre la déception de Barlow aussi sur d'autres plans : il ne s'agit clairement pas d'un roman de science-fiction, et on peut sans doute à raison parler de victorianisme quant à un certain nombre de considérations d'ordre moral, ce en quoi Lindsay n'a clairement pas le côté stimulant et vivifiant d'un D. H. Lawrence (auteur, à la même époque, du célèbre roman L'Amant de lady Chatterley [1928], mais aussi entre autres d'un essai intitulé Apocalypse [1924], vigoureux commentaire du dernier livre du Nouveau Testament). Ceci dit, l'intérêt de l'ouvrage de Lindsay, même s'il m'a paru difficile à lire en tant qu'œuvre de fiction, me parait au moins résider dans ce qui semble être le postulat spirituel général de l'écrivain, c'est-à-dire un postulat spirituel qui, en dépit des origines écossaises calvinistes de Lindsay, ne s'inscrit pas dans un cadre religieux traditionnel et plus ou moins institutionnel comme peut l'être l'anglicanisme prosélyte d'un Lewis ou le catholicisme d'un Tolkien. En effet, pour le lecteur connaissant au moins un peu les écrits gnostiques, il est aisé d'identifier à travers celui que Maskull recherche, et que l'on pourra appeler Crystalman, la figure gnostique du Démiurge, assimilée au Dieu créateur de l'Ancien Testament, figure intéressante sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, mais cela serait trop long de le faire ici... Sur un plan spirituel et philosophique, l'auteur invite en tout cas à se poser des questions, fut-ce au prix d'un certain désenchantement quant à l'univers fictionnel qu'il propose : même si elle peut déconcerter, voire ennuyer, quant à la forme, c'est une démarche qui me parait au moins saine sur le fond.George W. Barlow, dans Fiction n° 269, 1976. N.B.: Les nombreuses critiques littéraires de Barlow pour la revue Fiction (dont une concernant Les Aventures de Tom Bombadil) sont lisibles sur le site de NooSFere > https://www.noosfere.org/livres/critsigndetail.asp?NumAuteur=1841
Compte tenu de l'avidité avouée de Tolkien quant à la lecture de ce roman, que dire de plus ? Avec l'œuvre (singulière et fascinante) de William Blake, le Voyage en Arcturus de Lindsay me parait constituer sans doute une des lectures de Tolkien se rapprochant le plus du gnosticisme, ce qui ne manque pas d'intérêt en soi, même si a priori ledit Tolkien ne semble pas pour autant en avoir retenu grand-chose en la matière, comme cela semble être aussi le cas s'agissant du socialisme de William Morris... Je suppose que ce qui a surtout pu intéresser Tolkien et Lewis dans ce roman de Lindsay, c'est le côté « voyage à travers l'esprit humain », avec cet aspect à la fois psychologique et métaphysique qui, pour ce qui est de le mettre en scène dans un récit de fiction, constitue un vrai défi pour tout écrivain.
À noter, enfin, qu'Un voyage en Arcturus devrait faire l'objet, semble-t-il d'ici la fin de cette année 2019, d'une réédition illustrée chez Callidor (maison d'édition dont j'avais déjà parlé l'année dernière dans un fuseau voisin à l'occasion de leurs publications d'œuvres d'André Lichtenberger, Harold Lamb et E.R. Eddison). Amicalement, Hyarion. EDIT: correction de la mention de l'année de naissance de Lindsay, qui est 1876 et non 1878 comme indiqué sur mon exemplaire de Voyage en Arcturus. Source : http://www.violetapple.org.uk/notes/birthdateplace.php David Lindsay - Voyage en Arcturus - Elendil - 06/09/2019 Merci pour cette intéressante critique, qui ne m'encourage cependant pas à lire le livre en question. C'est sans aucun doute le chef d'oeuvre d'un maître de la littérature fantastique d'inspiration occultiste, par ailleurs auteur du Golem (excellent, mais suffisamment déroutant pour nécessiter deux lectures) et de la Nuit de Walpurgis (très bon aussi, même s'il m'a moins marqué). L'Ange à la fenêtre d'Occident pourrait être décrit comme exploitant les thèmes chers à Charles Williams tout en empruntant une trame narrative assez proche de celle adoptée par Tolkien dans les Archives du Notion Club, à cela prêt que l'Ange à la fenêtre d'Occident est beaucoup plus abouti sur le plan formel. En substance, le livre raconte à la première personne les expériences étranges du narrateur, dont la vie érudite et bien organisée se trouve bouleversée lorsqu'il reçoit sa part de l'héritage de son cousin John Rogers, laquelle contient des archives ayant appartenu à un lointain ancêtre, le fameux (et réel) alchimiste John Dee. David Lindsay - Voyage en Arcturus - Hyarion - 08/09/2019 Merci pour le partage, Elendil. Elendil a écrit :
Il n'aurait pas été honnête de ma part d'édulcorer mon propos sous prétexte d'inciter à lire un ouvrage que Tolkien, pour sa part, a dit avoir lu « avec avidité » : en ce qui me concerne, à partir de la moitié du livre, ce fut avec difficulté, malgré les intéressantes questions de fond que l'auteur pose. Disons que je ne le recommanderai pas spécialement comme « lecture de plage ». ^^' Amicalement, Hyarion. |