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		<title><![CDATA[JRRVF - Tolkien en Version Française - Forum / La question du Libre Arbitre]]></title>
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		<description><![CDATA[Les sujets les plus récents dans La question du Libre Arbitre.]]></description>
		<lastBuildDate>Thu, 21 Jan 2021 18:59:29 +0000</lastBuildDate>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
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			<description><![CDATA[<p>Tout pareil qu'Elendil.<br />Bonne année Hyarion !<br />S.</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (sosryko)]]></author>
			<pubDate>Thu, 21 Jan 2021 18:59:29 +0000</pubDate>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89784#p89784</link>
			<description><![CDATA[<div class="quotebox"><cite>Hyarion a écrit&#160;:</cite><blockquote><div><p>S'agissant du libre arbitre — ce pouvoir de choisir, cette faculté à librement vouloir, penser et agir, ce pouvoir créateur de la volonté se déterminant elle-même en tant que commencement premier —, <b>sans vouloir rivaliser avec l'avalanche d'érudition</b> des nombreux messages précédents du présent fuseau, je dirais d'emblée simplement que, dans ce monde plein d'incertitudes, nous avons des choix à faire, à partir des histoires que nous choisissons de nous raconter, que ces histoires soient le fruit direct d'un héritage ou le fruit de sa propre idiosyncrasie, ou bien d'un peu de tout cela à la fois, ce dont témoigne sans doute notamment, au moins en partie, ce que Tolkien a pu concevoir s'agissant de Faërie.</p></div></blockquote></div><p>S'il est bien un passage qui m'a fait sourire, c'est en premier lieu celui-là. <img src="https://www.jrrvf.com/fluxbb/plugins/ezbbc/style/smilies/wink.png" alt="wink" /> J'ai l'impression qu'on franchit là les bornes de la modestie (mais pas celles de la malséance, comme tu semblais le craindre ailleurs).</p><p>Il y a beaucoup de choses qui m'ont intéressé dans ton message, d'autant que tu sembles plus familier de la pensée de Foucault et même de St Augustin que je ne pourrais le prétendre.</p><p>Il y a bien quelques points avec lesquels je suis en désaccord et d'autres pour lesquels il me semble que nous avons des points de vue très proches, mais je ne chercherais pas à t'ôter ta tentative de conclure le présent fuseau, car répondre sur l'ensemble des points nécessiterait un temps que je n'ai tout simplement pas en ce moment, comme ton incipit me le rappelle fort à propos. D'ailleurs, à ce stade de la discussion, il me semble qu'il serait bien plus pratique et agréable d'en discuter de visu (et autour d'un bon verre), à la Male-Selve ou dans tout autre lieu propre à ce genre d'échanges. Dommage que la distance repousse aux calendes grecques cette idée.</p><p>E.</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Elendil)]]></author>
			<pubDate>Thu, 21 Jan 2021 16:29:22 +0000</pubDate>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89781#p89781</link>
			<description><![CDATA[<p><small><span class="exergue">All we have to decide is what to do with the time that is given us. (Tout ce qu'il nous appartient de<br />décider, c'est quoi faire du temps qui nous est imparti.)</span><br /><span style="color: #696969">J. R. R. Tolkien, <i>The Lord of the Rings</i>, I, 2 (“The Shadow of the Past”).</span></small></p><p class="espacement"></p><p>De passage assez récemment à la Male-Selve (lors du Nouvel An) entre deux couvre-feux, me revoilà de passage ici... </p><p>Si j'en crois mon souvenir d'une ancienne notification reçue, il me semble que le dernier message de Yyr avait déjà été publié en novembre dernier, avant de disparaître rapidement, ce en quoi j'avoue qu'il ne m'apparaît pas être totalement une nouveauté, même si le premier jet a, à l'évidence, été largement complété depuis. ^^'</p><p>Ayant été un de ceux qui ont suivi le déroulement du présent fuseau depuis le début, et puisqu'il a été récemment question de <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89709#p89709" rel="nofollow">conclusion</a>, je prends mon courage à deux mains pour participer jusqu'au bout à l'effort, en essayant donc moi-même de « conclure ». Et même si, de fait, je ne crois pas qu'il y ait vraiment matière à une poursuite de la discussion, histoire d'essayer de mieux commencer cette année que ne s'est terminée la précédente, je vais tâcher d'essayer de rester constructif... en espérant en tout cas que ce message ne finira pas déplacé ailleurs... ^^</p><p class="separation"></p><p><i>Le texte qui suit était initialement précédé d'une sorte de préambule que l'on trouvera finalement dans un autre fuseau (dans le sillage d'une <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89660#p89660" rel="nofollow">digression</a> de Yyr issue de considérations « taguieffiennes » commencées — <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89352#p89352" rel="nofollow">ici</a> et surtout <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89659#p89659" rel="nofollow">là</a> — dans le présent fuseau sur le libre arbitre) : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89780#p89780" rel="nofollow">https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic. … 780#p89780</a> </i></p><p class="separation"></p><p>Dans sa lettre n°64, évoquée précédemment par Yyr ici même, J. R. R. Tolkien a donc écrit notamment ceci à son fils Christopher T. : </p><div class="citation"><p>Il est probable que nous nous retrouverons, sous l'œil de Dieu, « tout entiers et unis », dans peu de temps, très cher petit ; et il est certain que nous avons un lien spécial qui durera au-delà de cette vie - toujours soumis, bien entendu, au mystère du libre arbitre, par lequel l'un comme l'autre pourrions rejeter le « salut ». Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment ! [...]</p></div><div class="citation source"><p>J. R. R. Tolkien, lettre n°64 (30 avril 1944) à Christopher Tolkien.</p></div><p>Ma grand-mère, disparue il y aura déjà dix ans cette année, qui a longtemps fait le catéchisme dans sa paroisse catholique, qui m'a élevé avec ma mère, et qui me manque toujours aujourd'hui, me parlait effectivement de cela — notamment quand j'étais enfant —, de ces retrouvailles au-delà de cette vie, au-delà de la mort... Ce serait (sera ?) bien, même si l'on ne peut pas le savoir ici-bas, et que la question ne se posera qu'à l'heure de ma propre mort. Peut-être, qui sait ? En tout cas, je n'ai pas oublié d'où je viens. </p><p>S'agissant du libre arbitre — ce pouvoir de choisir, cette faculté à librement vouloir, penser et agir, ce pouvoir créateur de la volonté se déterminant elle-même en tant que commencement premier —, sans vouloir rivaliser avec l'avalanche d'érudition des nombreux messages précédents du présent fuseau, je dirais d'emblée simplement que, dans ce monde plein d'incertitudes, nous avons des choix à faire, à partir des histoires que nous choisissons de nous raconter, que ces histoires soient le fruit direct d'un héritage ou le fruit de sa propre idiosyncrasie, ou bien d'un peu de tout cela à la fois, ce dont témoigne sans doute notamment, au moins en partie, ce que Tolkien a pu concevoir s'agissant de Faërie. Si l'on se penche toutefois plus particulièrement sur le cas, décidément incontournable, du christianisme, à la lumière notamment de certaines lectures dans le cadre de mes propres recherches, j'aurai bien quelques très modestes considérations à partager (humblement !) concernant le libre arbitre, qu'il soit question d'un libre arbitre à exercer dans son quotidien et à tous les niveaux de son existence d'une part, ou bien d'un libre arbitre qui ne serait à exercer, fondamentalement, qu'en acceptant ou refusant le « salut de l'âme » censé être accordé par le Dieu personnel de la Bible.</p><p>Avec cette histoire de libre arbitre, nous nous heurtons facilement à ce problème de la part de religieux à attribuer à la notion et à l'origine de celle-ci. Pour Nietzsche, ainsi qu'il l'a écrit dans son <i>Crépuscules des idoles</i> en 1888, les choses semblaient claires : </p><div class="citation"><p><i>Erreur du libre arbitre</i>. — Il ne nous reste aujourd’hui plus aucune espèce de compassion avec l'idée du « libre arbitre » : nous savons trop bien ce que c'est — le tour de force théologique le plus mal famé qu'il y ait, pour rendre l'humanité « responsable », à la façon des théologiens, ce qui veut dire : <i>pour rendre l'humanité dépendante des théologiens</i>... Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. — Partout où l'on cherche des responsabilités, c'est généralement l'instinct de <i>punir</i> et de <i>juger</i> qui est à l'œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l'on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire <i>avec l'intention de trouver coupable</i>. Toute l'ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n'existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le <i>droit</i> d'infliger des peines — ou plutôt qu'ils voulurent créer ce droit pour Dieu... Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, — pour pouvoir être <i>coupables</i> : par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, l'origine de toute action comme se trouvant dans la conscience (— par quoi la plus radicale manipulation <i>in psychologicis</i> était fait principe de la psychologie même...). Aujourd'hui que nous sommes entrés dans le courant <i>contraire</i>, alors que nous autres, les immoralistes, cherchons, de toutes nos forces, à faire disparaître de nouveau du monde l'idée de culpabilité et de punition, ainsi qu'à en nettoyer la psychologie, l'histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, il n'y a plus à nos yeux d'opposition plus radicale que celle des théologiens qui continuent, par l'idée d'un « ordre moral du monde », à infester l'innocence du devenir avec le « châtiment » et la « faute ». Le christianisme est une métaphysique de bourreau...</p></div><div class="citation source"><p>Friedrich Nietzsche, <i>Le Crépuscules des idoles</i>, traduit de l'allemand par Henri Albert, traduction révisée par Jean Lacoste, in <i>Œuvres</i>, Tome II, collection Bouquins, Paris, Robert Laffont, 1993, réimpr. 2009, « Les Quatre grandes erreurs », 7., p. 979-980.</p></div><p>Peut-on échapper au paradigme chrétien lorsque l'on traite du libre arbitre en relation avec l'œuvre d'un écrivain comme Tolkien ? Cela semble <i>a priori</i> difficile. Nietzsche nous invitant indirectement à tenir forcément compte de cette vision du monde, qui était celle de Tolkien, vision d'un monde « déchu » marquée notamment du sceau de la « faute » et donc du « péché », j'ai choisi de partir de deux éléments conjoints pour réfléchir, de mon côté, à la question : la pensée d'Augustin d'Hippone, dit saint Augustin — que Nietzsche ne manque pas de critiquer dans ses écrits, au même titre que Paul de Tarse, dit saint Paul — et le mythe du Péché originel d'Adam et Ève...</p><p>Pourquoi Augustin d'Hippone ? Parce que c'est probablement un des penseurs chrétiens les plus intéressants à lire, quel que soit le rapport que l'on peut avoir au christianisme. J'avais évoqué fugacement sa pensée dès le début des échanges sur le présent fuseau, autant assumer jusqu'au bout. Par là-dessus, l'Afrique romaine, patrie d'Augustin d'Hippone, faisait partie des sujets que j'ai eu l'occasion d'étudier à l'université. Il n'est pas sûr que Tolkien ait été un grand lecteur d'Augustin, du moins de façon directe, mais les très nombreux écrits de l'auteur de <i>La Cité de Dieu</i> ont été tant lus et tant copiés au Moyen Âge, et sa théologie si largement transmise par Thomas d'Aquin, que ledit Augustin devait bien être une référence familière audit Tolkien, ce que semblent du reste avoir bien compris la plupart des commentateurs. </p><p>Pourquoi le mythe du Péché originel d'Adam et Ève ? Parce qu'avec Tolkien, on y revient toujours... mais surtout parce que c'est, de mon point de vue, l'un des mythes les plus intéressants de toute la Bible. Il est, du reste, plus ou moins à la source de toute chose d'un point de vue chrétien : il est l'explication à un monde supposé « déchu », à une condition humaine évoluant entre libre arbitre et grâce divine permettant le « salut de l'âme »... Il est aussi l'occasion d'évoquer, pour commencer, avant le partage de quelques lectures, un tableau.</p><p class="separation"></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611011548_tintoret_-_le_peche_originel_-_venise_gallerie_dell_academia.jpg"&#160; width="769" /><br /><small>Jacopo Robusti, dit Tintoret ou Le Tintoret (1518/1519-1594).<br /><i>Le Péché originel</i>, c.1551-1552.<br />Huile sur toile, 150 x 220 cm.<br />Venise, Gallerie dell'Academia.</small></p><p><i>Le Péché originel</i> est un de mes tableaux préférés du grand Tintoret. À défaut de pouvoir me rendre à Venise, j'ai pu le voir à Paris en mars 2018, à l'occasion de l'exposition « Tintoret, naissance d'un génie » au Palais du Luxembourg. Il fait partie des œuvres peintes par l'artiste entre 1551 et 1556, caractérisées par la place essentielle qu'y occupe le nu féminin, dans un contexte de probable concurrence avec Titien, en ce milieu du XVIe siècle. À l'époque, Tintoret n'est pas encore marié, et certains se demandent si les nus féminins de cette période du peintre ne pourraient pas avoir un rapport avec la maîtresse de l'artiste, mère de sa fille Marietta. Il est probable que J. R. R. Tolkien a vu ce tableau, lors de sa visite (matinale) de la Gallerie dell'Academia le 4 août 1955, durant son séjour à Venise avec sa fille : il évoque, dans son journal de voyage, <span class="exergue">“<i>the Tintorettos</i>”</span> comme comptant parmi les tableaux qui l'ont intensément intéressé, ému, ou les deux à la fois, mais sans que l'on sache précisément ce qu'il pensait de tel ou tel tableau en particulier. </p><p>J'ai longtemps été intrigué par le regard d'Ève... Un regard si mystérieux, vague, comme dans un rêve... ou un mythe (cela fait penser un peu, en ce sens, à l'effet de la brume dans le film <i>Excalibur</i>, chef d'œuvre de John Boorman). Je n'étais pas certain que les reproductions du tableau dans les livres, que j'avais vues depuis l'enfance, soient fidèles à ce regard, mais une fois enfin devant la toile originale à Paris, j'ai pu constater combien le pinceau du Tintoret avait su effectivement donner cette impression de vague et de mystère, à peu près indescriptible... Chef-d'œuvre. </p><p>Adam fait <i>a priori</i> ici figure de repoussoir vis-à-vis du spectateur : c'est hors du tableau, dans le dos du (supposé) premier homme que nous voyons la scène. Ève est, au contraire, une figure d'ouverture, et c'est à peu près au-dessus de sa tête qu'apparait, assez discrètement, celle du serpent. Un détail savoureux ajoute au plaisir que l'on peut avoir à contempler la scène : la nuque d'Adam est halée, alors que la peau de son dos est d'une couleur plus pâle. Le premier homme, qui apparaît ainsi plus dévêtu que nu, est-il vraiment le premier homme, celui qui ignorait le vêtement — au sens le plus prosaïque du terme — avant la Chute ? On a pu voir dans ce détail un élément caractéristique de l'humour un peu impertinent du Tintoret et je suis d'accord avec cette analyse, car si Tintoret était incontestablement catholique, il n'en était pas moins un esprit autonome et audacieux, fin lecteur de la Bible, sans doute notamment en langue dite vulgaire — avant que l'Église catholique n'interdise les traductions du Livre développées sous l'influence de la Réforme protestante. L'humour du Tintoret — que l'on pourra aussi retrouver dans un tableau comme <i>La Princesse, saint Georges et saint Louis</i> (1551), autre chef d'œuvre du maître vénitien conservé à la Gallerie dell'Academia (et également exposé à Paris en 2018) — fait partie des aspects de son art de peintre que j'apprécie le plus.</p><p>Un peu plus sérieusement, cette nuque halée d'Adam peut être <i>in fine</i> de nature à relativiser le côté repoussoir du personnage s'agissant du spectateur : ce dernier peut s'identifier à Adam dans le sens où le fruit défendu peut symboliser non seulement la source du Péché originel, mais aussi le choix supposé devoir être celui du chrétien depuis lors, par ce que Tolkien appelle lui-même le <span class="exergue">« mystère du libre arbitre »</span>.</p><p>À présent, passons à Augustin d'Hippone, par qui nous reviendrons ensuite à Adam et Ève.</p><p class="separation"></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611055033_saint_augustin_-_confessions_-_folio_classique_.jpg"&#160; width="269" /></p><p>Il y avait longtemps que je n'avais pas relu les célèbres <i>Confessions</i> de saint Augustin... Les lire, ou les relire, du moins dans l'édition qui est la mienne, en l'occurrence celle proposant la traduction faite par le conseiller d'État, poète, écrivain, arboriculteur, frondeur et janséniste Robert Arnauld d’Andilly (1671), c'est se plonger dans deux époques à la fois, l'époque du traducteur, le XVIIe siècle français et sa langue classique dont Arnauld d'Andilly sait se servir avec clarté, et l'époque de l'auteur, nettement moins proche de nous, les IVe et Ve siècles de notre ère durant lesquels l'Afrique romaine incarna de façon singulière cette Antiquité tardive marquée par la disparition progressive de l'Empire romain d'Occident. </p><p>Né à Thagaste (aujourd'hui Souk-Ahras, en Algérie) en 354 de notre ère, d'un père païen tolérant et d'une mère chrétienne pieuse, converti lui-même au christianisme en 386, mort à Hippone en 430 lors du siège de la cité par les Vandales, Augustin peut difficilement être appréhendé comme penseur, auteur et fidèle chrétien sans tenir compte du contexte dans lequel il a vécu toute sa vie (hormis quelques années passées à Rome et à Milan) : celui d'un territoire nord-africain de l'Empire romain (allant de la Libye au Maroc actuels) où le christianisme s'est diffusé précocement, dès la fin du Ier siècle de notre ère, mais non sans difficultés jusqu'au succès des IVe et Ve siècles, et où cette nouvelle religion monothéiste fut caractérisée par son intransigeance et son conservatisme, sources d'un schisme lors de la longue crise donatiste de 312-411. Les attaques — pouvant faire sourire aujourd'hui — d'un Augustin notamment contre <span class="exergue">« Jupiter tonnant et adultère »</span> que <span class="exergue">« la coutume »</span> autorise dans des <span class="exergue">« fables impudiques »</span> (cf. <i>Confessions</i>, Livre premier, chapitre XVI), font écho à la situation du christianisme africain de ce temps-là, christianisme qui eut à s'imposer face à un polythéisme (ou paganisme) qui resta longtemps vivace en Afrique romaine, de même que la civilisation municipale des cités africaines, qui conserva longtemps son fonctionnement traditionnel romain, et au sein de laquelle ce fut davantage sous le règne des Vandales (à partir de 430) que sous l'Empire romain d'Occident finissant que la christianisation pu s'approfondir, soit après la mort d'Augustin, évêque d'Hippone de l'an 395 jusqu'à son décès (précisément en 430). Pour qui serait intéressé par le sujet, je renvoie à l'excellente synthèse de l'historien Christophe Hugoniot que j'ai lu quand j'étais à la fac, qui est encore à portée de main dans les rayons de ma bibliothèque, et dont voici les références bibliographiques : Christophe Hugoniot, <i>Rome en Afrique. De la chute de Carthage aux débuts de la conquête arabe</i>, Paris, Flammarion, coll. « Champs Université », 2000. </p><p>C'est dans les années 397-400 qu'Augustin écrit ses <i>Confessions</i>, pleines de lyrisme et de sincérité. Il y raconte notamment ses années de jeunesse, une jeunesse étudiante apparemment « dissipée » et vis-à-vis de laquelle il éprouvait visiblement une grande culpabilité. Je partage ici quelques passages :</p><div class="citation"><p>Il faut maintenant que je raconte mes impuretés passées, et ces voluptés charnelles qui ont corrompu la chasteté de mon âme. Et ce qui me porte à ce récit n'est pas que je les aime, Seigneur, mais c'est au contraire, afin que je continue à vous aimer toujours davantage. Car je vous aime, ô mon Dieu, et j'aime l'amour que j'ai pour vous : et c'est par le mouvement de cet amour que je veux repasser dans ma mémoire avec amertume et avec regret les désordres de ma jeunesse ; afin que ce souvenir amer et cuisant serve à me faire goûter d'une manière encore plus sensible les douceurs ineffables que je trouve en vous, et qui ne sont ni trompeuses comme les fausses douceurs de la terre, ni funestes comme ces vaines délices : mais qui sont solides, heureuses et assurées. C'est vous, mon Dieu, qui rassemblez et réunissez en votre seul et unique amour toutes les puissances de mon esprit et de mon cœur, que le vice et les passions avaient divisées en tant de parties, lorsque m'éloignant de votre unité suprême je me suis répandu dans la multiplicité des créatures, et me suis égaré en tant de routes perdues. [...]</p></div><div class="citation source"><p>Saint Augustin, <i>Confessions</i>, traduction d'Arnauld d'Andilly établie par Odette Barenne, édition présentée par Philippe Sellier, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1993, rééd. 2005, Livre II, Chapitre premier, p. 65-66.</p></div><div class="citation"><p>Je vins à Carthage, où je me trouvai aussitôt environné de toutes parts des feux de l'amour infâme. Je n'aimais pas encore, mais je désirais d'aimer <b>(*)</b> : et dans ma pauvreté et mon indigence des biens du ciel, laquelle était d'autant plus grande qu'elle était plus secrète et plus cachée à mes yeux, je me voulais mal de ce que je n'étais pas encore assez pauvre. Comme je désirais d'aimer, je cherchai un objet que je pusse aimer. Les chemins sûrs, et où il ne se rencontrait point de pièges et de périls, m'étaient devenus odieux. Mon cœur était tout sec et tout affamé dans la privation et le besoin où il était de cette nourriture intérieure, qui est vous-même, mon Dieu : mais je ne sentais point cette faim spirituelle, et je n'étais touché d'aucun désir pour cet aliment céleste et incorruptible. Ainsi le peu de soin que j'avais de le rechercher ne procédait pas de mon abondance, mais de ma nécessité : et mon dégoût ne venait pas de ce que j'en fusse rassasié et rempli, mais au contraire de ce que j'en étais trop dépourvu et trop vide. Ce défaut de la seule bonne nourriture que mon âme pût recevoir, l'avait rendue toute languissante et toute malade : et comme elle était couverte d'ulcères, elle se jetait misérablement hors d'elle-même, souhaitant d'adoucir l'ardeur et l'inflammation de ses plaies en goûtant les plaisirs voluptueux de l'attouchement des créatures sensibles et animées, pour lesquelles on a d'autant plus d'amour qu'elles sont vivantes, et qu'on aimerait point si elles ne l'étaient pas. [...]<br />C'était ainsi que je corrompais la source de l'amitié par les ordures et les impuretés de mes débauches ; et que je ternissais sa splendeur et sa lumière par les vapeurs infernales qui sortaient comme de l'abîme de mes passions charnelles et vicieuses. [...] Je ne saurais, mon Dieu, vous bénir assez de votre miséricorde, lorsque je me souviens combien par votre bonté vous mêlâtes de fiel et d'amertume dans la douceur sensuelle que je goûtais. Car aussitôt que je me vis aimé selon mon désir, que j'eus obtenu en secret la jouissance de ce que j'aimais, et que je fus ravi de me voir lié avec les nœuds de l'amour, je me vis aussitôt cruellement déchiré comme avec des verges de fer toutes brûlantes par les jalousies, les soupçons, les craintes, les colères, et les piques.</p><p><small><b>(*)</b> : Formule célèbre : <i>Nondum amabam et amare amabam</i>. Dans les <i>Lettres portugaises</i> (1669), la religieuse éprise d'un officier français s'écrie « J'ai éprouvé que vous m'étiez moins cher que ma passion » (lettre V). Chateaubriand, Proust ont illustré cette remarque aiguë.</small></p></div><div class="citation source"><p>Saint Augustin, <i>Confessions</i>, <i>op. cit.</i>, Livre III, Chapitre premier, p. 87-88. </p></div><p>À noter que ces années de jeunesse « débauchée » furent aussi, pour Augustin, celles de la paternité : il eut, à seulement 17 ans, un fils d'une concubine avec laquelle il vécut quatorze ans (son fils, Adéodat, mourut jeune, en 389-390).</p><p>Les passages des <i>Confessions</i> cités donne une première idée de la façon dont Augustin d'Hippone conçoit l'amour humain. <span class="exergue">« Je n'aimais pas encore, mais je désirais d'aimer »</span> (<span class="exergue">« <i>Nondum amabam et amare amabam</i> »</span>) : l'être humain est en fait un immense élan amoureux, mais Dieu est censé être la visée profonde de l'amour. Il semble que pour Augustin, il en soit de l'amour comme de la sexualité : ils font partie de la nature humaine créé, sans être une conséquence de la Chute, mais c'est l'influence du péché sur l'amour et la sexualité qui constitue « LE » problème, encourageant l'amour de la création plus que du Créateur. Pour Augustin, quels que soient ses mérites et ses bonnes actions permises par le libre arbitre ici-bas, le chrétien est un pécheur sa vie durant, du fait de sa volonté pervertie par le péché : il doit attendre en espérance le « salut » de Dieu, don gratuit du Créateur, à la base de la théologie augustinienne de la grâce divine, laquelle aura une très longue postérité jusqu'à nos jours. Après avoir accordé une certaine importance au libre arbitre durant ses premières années de conversion, Augustin basculera à partir de 394 dans une pensée insistant sur la primauté de la grâce. Cependant, il considère que cette primauté ne dispense pas le chrétien d'agir dans le « bon sens », vers le Bien, en préférant notamment l'amour-action altruiste (la charité, <i>agapê</i>) à l'égoïste amour-passion. Un tel choix à l'aune de la foi n'est pas sans conséquences néfastes dans un contexte d'évangélisation. Augustin, en ce sens, a ouvert la voie à une tendance hélas assez lourde chez les chrétiens, celle de vouloir amener vers la « Vérité » en se réclamant d'un certain amour du prochain et d'un certain amour de Dieu au nom desquels tous les moyens peuvent être bons, y compris l'autorité et donc la contrainte, comme le rappelle Paul Veyne dans son très riche ouvrage <i>L'Empire gréco-romain</i> :</p><div class="citation"><p>D'ordinaire, Augustin perçoit mieux que tout autre le danger qu'il y a à s'identifier à ses bonnes intentions conscientes <b>(*)</b>. Mais il lui arrive aussi d'être dupe lui-même. Il est autoritaire et batailleur ; il affirme ainsi que l'amour justifie l'exercice de l'autorité : aimer autrui, c'est vouloir le bien d'autrui, son vrai Bien, à savoir Dieu ; on aime son prochain parce que Dieu est en lui ou du moins pour qu'il soit en lui, on l'aime « dans le Christ ». On pourra donc, par exemple, contraindre autrui, le « forcer à entrer » dans l'orthodoxie <b>(**)</b>, puisque c'est pour son bien et que la contrainte finira bien un jour par l'amener sincèrement <b>(***)</b> à ce Dieu qui est son vrai Bien. D'où le fameux « aime et fais ce que tu veux » : quoi que tu fasses, à condition d'être animé par cet amour de Dieu en le prochain (serait-ce malgré lui), alors ce que tu fais est bon, y compris la contrainte.<br />&#160; &#160; La sincérité, la cohérence et les mobiles élevés de saint Augustin ne peuvent être mis en doute, du moins dans une religion au cœur de laquelle sont, au nom de la charité, l'autorité pastorale, l'amour pour le pasteur, l'obéissance et l'hétéronomie. Mais il semble difficile de le nier : la charité, comme voulant le bonheur éternel du prochain, jointe à l'organisation hiérarchique de l'Église, a produit en ce bas monde beaucoup plus d'effets d'autorité que d'effets de bonté.</p><p><small><br /><b>(*)</b> Peter Brown, <i>La Vie de saint Augustin</i> [(1967), Paris, Seuil, 1971], p. 233-234 et 271-272.<br /><b>(**)</b> : C'est le fameux <i>compelle intrare</i>.<br /><b>(***)</b> : Un opuscule génial d'Augustin, le <i>De utilitate credendi</i>, fonde avant la lettre la sociologie des idées, en effaçant la barrière entre l'intellect individuel et le milieu. Augustin avait constaté que des schismatiques, les donatistes, contraints contre leur conscience de rentrer dans le giron de l'Église catholique, avaient fini par s'imprégner de la vérité imposée et par y adhérer sincèrement.</small></p></div><div class="citation source"><p>Paul Veyne, <i>L'Empire gréco-romain</i>, Paris, Éditions du Seuil, 2005, rééd. coll. « Points Histoire », 2015, 9. « Païens et charité chrétienne devant les gladiateurs », 9, p. 725.</p></div><p>Il est temps, à présent, via Augustin et l'étude de ses idées en particulier en matière de sexualité, au mythe du Péché originel d'Adam et Ève. </p><p class="separation"></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611056563_michel_foucault_-_les_aveux_de_la_chair_-_nrf_gallimard.jpg"&#160; width="269" /></p><p>Il y a déjà trois ans, paraissait <i>Les Aveux de la chair</i> de Michel Foucault (édition de Frédéric Gros, Gallimard, 2018), quatrième tome resté jusque-là inédit de sa fameuse <i>Histoire de la sexualité</i>, cette parution intervenant trente-quatre après la mort de l'auteur. Dans cet ouvrage fort stimulant, Foucault étudie la conception par les Pères de l'Église d'une doctrine sexuelle chrétienne au cours des cinq premiers siècles de notre ère. Ce travail de recherche sur le christianisme et la sexualité de l'Antiquité tardive, parallèlement aux recherches de l'historien Peter Brown, qui fut un ami de Foucault, suggère l'existence d'une révolution sexuelle qui ne serait pas celle habituellement associée aux années 1970. Auteur d'un long compte-rendu de lecture des <i>Aveux de la chair</i> pour la revue <i>L'Histoire</i> (n°448), l'historien Patrick Boucheron — qui présente les documentaires de la série « Quand l'histoire fait dates » diffusée sur la chaîne ARTE et que notre ami Silmo a fort pertinemment signalé, il y a quelque temps, dans un <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89264#p89264" rel="nofollow">autre fuseau</a> — résume ainsi la perception que l'on peut aujourd'hui avoir du propos de Foucault, inscrit dans une époque, déjà un peu lointaine, où l'on percevait de profonds bouleversements des mœurs dans les années 1960-1970 et encore au début des années 1980 à l'époque où Foucault écrivit ses dernières pages : <span class="exergue">« La révolution sexuelle n'aura pas lieu - et Foucault, en maître ironique du scepticisme, nous rappelle qu'elle n'a peut-être jamais eu lieu, sinon au temps des Pères de l'Église, et pas exactement comme on l'aurait espéré »</span> (cf. Patrick Boucheron, « Foucault, Augustin et la chair », <i>L'Histoire</i> n°448, p. 32-37). Il est vrai que l'on a eu tort de rendre le christianisme seul responsable d'un âge démesurément long de répression et d'interdits sexuels, alors que le ver de l'austérité était déjà, à divers égards, dans le fruit des pensées antiques avant les temps chrétiens, mais Boucheron lisant Foucault a-t-il pour autant raison de nier qu'il y ait eu une révolution sexuelle il y a environ un demi-siècle ? Il y aurait beaucoup de choses à dire sur l'évolution des mœurs en Occident à partir de ces fameuses années 1960 et 1970 — qui ont bien été des années de grandes ruptures —, sachant notamment que je suis personnellement d'accord avec l'historien Robert Muchembled pour identifier une ère du plaisir ayant succédé, à partir de 1960 (et plus ou moins jusqu'à nos jours), à <span class="exergue">« une longue période de glaciation sexuelle victorienne »</span> s'étalant de 1800 à 1960 (cf. Robert Muchembled, <i>L'Orgasme et l'Occident, Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours</i>, Éditions du Seuil, 2005, rééd. coll. « Points Histoire », 2008)... mais ce ne sera pas ici directement notre sujet. </p><p>Dans l'histoire de la sexualité occidentale étudiée par Michel Foucault, celui-ci situe aux temps chrétiens de l'Antiquité tardive un changement profond de mentalités en matière de sexualité, celle-ci n'étant pas refoulée comme on pourrait le croire, mais au contraire placée au cœur du sujet sexuel construisant désormais un rapport à ses pensées et à ses désirs que l'on pourrait succinctement résumer à une formule : connaître son désir, le dire et obéir (en se soumettant à un dispositif de pouvoir). C'est à cette aune, en s'appuyant notamment sur les textes de Tertullien, Jean Chrysostome, saint Cyprien, Jean Cassien, Clément d'Alexandrie, Grégoire de Nysse, etc., que Foucault étudie, dans les deux premiers chapitres de son ouvrage, les pratiques du baptême, de la pénitence en public, de la confession, ainsi que la mystique chrétienne de la virginité. Cependant, <i>last but not least</i>, le troisième et dernier chapitre est consacré à la pensée d'Augustin d'Hippone, et plus précisément à sa doctrine sur le mariage ainsi qu'à sa conception de la concupiscence, lesquelles sont présentées comme étant à la base de l'éthique sexuelle du christianisme occidental. </p><p>La thèse de Foucault est que la pensée augustinienne a, en fait, littéralement libidinisé le sexe. En matière de liens conjugaux aux temps des Pères de l'Église, le fait est que, d'emblée, notamment selon Jean Chrysostome, et contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'acte sexuel dans le cadre du mariage chrétien n'a pas pour but premier la procréation, mais plutôt le service mutuel que l'on rend à son conjoint pour pouvoir le sauver de la concupiscence. C'est en partant de cette idée du mariage entre hommes et femmes conçu comme un lien de société qui est par lui-même un bien, sans pour autant être dépendant en soi de la procréation (même si celle-ci a évidemment toute son importance dans ce cadre), qu'Augustin d'Hippone articule sa conception de la sexualité du couple marié autour du mythe (érigé en dogme) du Péché originel et de la Chute. Cela amène naturellement Foucault à s'intéresser à la sexualité d'Adam et Ève vue par Augustin, et à identifier ce dernier comme inventeur de la <i>libido</i>, conçue comme conséquence du péché originel et caractérisé par un involontaire structurel, propre à l'être humain « déchu », qu'est le libidinal du sexe. </p><div class="citation"><p>&#160; &#160; [...] Il ne faut pas imaginer que les humains avant le péché étaient aveugles. Ève n'avait-elle pas vu <font color=darkred>« que le fruit était bon à manger »</font> et agréable à voir ? Ils pouvaient donc voir leur propre corps. Mais faut-il admettre qu'en effet ils portaient leurs regards sur leur sexe ? Non car celui-ci était recouvert du « vêtement de la grâce » — vêtement qui faisait que, d'une part, leurs membres ne se révoltaient pas contre leur volonté et que, d'autre part et en conséquence, on n'y prêtait pas attention et on ne cherchait pas à connaître ce que ce vêtement pouvait cacher <b>(1)</b>. Mais avec la faute et la grâce qui se retire, le châtiment apparaît : c'est la « désobéissance en retour », la reproduction physique, dans le corps et très précisément par le sexe, contre la volonté humaine de l'insurrection par laquelle l'homme s'était dressé contre Dieu. Or cette révolte tire à elle le regard et l'attention : <font color=darkred>« Pour frapper leur désobéissance par réciprocité (<i>reciproca inoboedientia</i>), il se produisit un mouvement tout nouveau d'impudeur corporelle qui rendit leur nudité indécente, la leur fit remarquer et les remplit de confusion (<i>fecitadtentos redditque confusos</i>)</font><b>[2]</b><font color=darkred>. »</font> Sous le régime de la grâce, l'inattention du regard et l'usage volontaire du sexe étaient liés, faisant que celui-ci était visible sans risquer jamais d'être nu. La chute, en revanche, lie l'attention des yeux et l'involontaire du mouvement, faisant que le sexe est nu, mais avec une telle honte, un tel sentiment d'humiliation après un orgueil si trompeur qu'on cherche à le rendre, lui, signe et effet de la révolte, physiquement invisible. D'un mot, le sexe « surgit », dressé dans son insurrection et offert au regard <b>(3)</b>. Il est pour l'homme ce que l'homme est pour Dieu : un rebelle. Homme de l'homme, érigé devant lui et contre lui, comme Adam, homme de Dieu, a senti qu'il devait se cacher après sa désobéissance. On peut alors définir ce « quelque chose » qui a, avec la chute, modifié l'usage innocent du sexe qui aurait été possible au paradis. Ce n'est pas un organe nouveau — la distinction des sexes préexistait et la faute ne l'a pas rendue mauvaise <b>(4)</b> ; ce n'est pas un acte — il avait déjà sa place et sa fonction, et cette fonction, il la conserve encore. C'est la forme involontaire d'un mouvement qui fait du sexe le sujet d'une insurrection et l’objet du regard. Visible et imprévisible érection.<br />&#160; &#160; Notons, bien sûr, le fait que la <i>libido</i> ainsi conçue se caractérise essentiellement par le sexe masculin, ses formes et ses propriétés. Elle est originairement phallique. Augustin se rend bien compte de l'objection possible et il tâche de trouver le symétrique, chez la femme, de l'indécent mouvement qui a fait honte à l'homme en lui signalant la révolte en lui-même, donc sa déchéance : <font color=darkred>« Ce n'est pas un mouvement visible que la femme a voilé ; ce que l'homme éprouvait, elle l'éprouva elle-même, quoique d'une manière plus secrète ; tous deux voilèrent ce que chacun d'eux éprouvait à la vue de l'autre. »</font> Et peut-être parce qu'il sentit ce qu'avait d'artificielle cette symétrie faisant voiler à la femme ce qui est en elle invisible, et sans doute aussi pour conserver le thème déjà évoqué de la pudeur à l'égard du désir réciproque, Augustin ajoute dans&#160; le même passage : <font color=darkred>« L'homme et la femme rougirent, ou bien chacun pour soi, ou bien l'un pour l'autre</font> <b>(5)</b><font color=darkred>. »</font> La femme voile ce qui provoque le mouvement que l'homme doit cacher ; et celui-ci doit voiler ce qui provoque le mouvement caché en la femme. De toutes façons, la visibilité de l'organe masculin est au centre du jeu.<br />&#160; &#160; Et il faut noter en outre que ce jeu manifeste l'entrée de l'homme dans le règne de la mort. Mort par rapport à la grâce de Dieu qui lui est retirée ; mort aussi en ce monde, puisque la mortalité désormais devient maladie fatale ; mort enfin, on le verra, puisque c’est par le rôle indispensable de l'union sexuelle dans la naissance que le péché originel se transmet de génération en génération. Dans le mouvement involontaire du sexe et la visibilité qui lui est liée, l'homme doit reconnaître la mort : <font color=darkred>« Dans ce mouvement de révolte qui s'élève en la chair contre l'âme rebelle et qui les obligea à couvrir leur nudité, ils sentirent cette première mort où l'âme se trouve délaissée de Dieu </font><b>(6)</b><font color=darkred>. »</font> Antérieurement la plupart des exégètes voyaient dans la mort physique l'explication, sinon de l'apparition des sexes, du moins de leur usage. Pour Augustin, l'acte sexuel n'a pas à attendre l'effacement des générations pour s'exercer, mais l'involontaire qui le hante maintenant signifie une mort spirituelle dont la fin successive des existences terrestres est aussi une manifestation. Le corps qui échappe à la volonté de l’homme est aussi un corps qui meurt : le retrait de la grâce tout à la fois soustrait cette maîtrise et actualise la mort <b>(7)</b>.<br />&#160; &#160; À ce mouvement qui traverse et emporte tous les actes sexuels, qui les rend tout à la fois visibles et honteux, et qui les lie à la mort spirituelle comme à leur cause, à la mort physique comme à leur accompagnement — à ce mouvement ou, plus exactement : à sa forme et à sa force involontaires —, Augustin donne le nom de <font color=darkred><i>libido</i></font>. C'est elle qui marque ce qu'il y a de spécifique dans les actes sexuels de l'homme déchu ; ou, en utilisant les mots d'un autre vocabulaire : la <i>libido</i> n'est pas un aspect intrinsèque de l'acte sexuel qui lui serait lié analytiquement. Elle est un élément que la faute, la chute et le principe de « réciprocité de désobéissance » lui ont associé synthétiquement. En circonscrivant cet élément, en fixant son point d'émergence dans la métahistoire, Augustin pose la condition fondamentale pour dissocier ce « bloc convulsif » selon lequel on pensait l'acte sexuel et son danger intrinsèque. Il ouvre un champ d'analyse et en même temps il dessine la possibilité d'un « gouvernement » des conduites sur un tout autre mode que l'alternative entre l'abstention ou l'acceptation (plus ou moins volontiers concédée) des rapports sexuels.</p><p><small><b>(1)</b> : <font color=firebrick><i>«&#160; Non adtenti, ut cognoscerent quid eis indumento gratiae praestaretur »</i></font>, SAINT AUGUSTIN, <i>La Cité de Dieu</i>, XIV, 17 (39).<br /><b>(2)</b> : [<i>Ibid.</i>, XIV, 17 (39-40).]<br /><b>(3)</b> : Dans ce passage, AUGUSTIN ne reprend pas l'indication du <i>De Genesi ad litteram</i> sur le regard inducteur de concupiscence. Les yeux ne font ici que constater. Dans les deux livres <i>Sur la grâce de Jésus-Christ et le péché originel</i>, il souligne surtout qu’avant la chute il n'y avait pas de raison d'avoir honte : <font color=firebrick>« Ce que Dieu avait fait ne devait inspirer aucune confusion à l'homme qui n'avait pas à rougir de ce que Dieu avait jugé à propos de créer en lui : cette nudité primitive de l'homme ne blessait le regard ni de Dieu ni de l'homme lui-même »</font>, II, 34.<br /><b>(4)</b> : Cf. dans le <i>Contra Julianum</i>, III, 16, l'affirmation que la distinction des sexes ne serait pas mauvaise ; même si aujourd’hui les hommes étaient à ce point dominés par la concupiscence que tous leurs actes sexuels se feraient contre les lois et les règles, <font color=firebrick>« la condition des corps, tels que Dieu les a créés »</font>, resterait la même.<br /><b>(5)</b> : <i>Ibid.</i>, IV, 62. Cf. également V, 23.<br /><b>(6)</b> : SAINT AUGUSTIN, <i>La Cité de Dieu</i>, XIII, 15. Cf. <i>Sermon</i> 179, 4 : <font color=firebrick>« Nos premiers parents, après avoir péché, se sont fait des ceintures pour couvrir les parties honteuses du corps, qui nous donnent la vie et en même temps la mort »</font> ; <i>Discours sur le Psaume 9</i>, 14 : <font color=firebrick>« Les portes de la mort »</font> sont peut-être à interpréter <font color=firebrick>« comme les sens du corps et les yeux qui furent ouverts dans l'homme après qu'il eut goûté le fruit défendu »</font>.<br /><b>(7)</b> : SAINT AUGUSTIN, <i>La Cité de Dieu</i>, XIV, 15, 2.</small></p></div><div class="citation source"><p>Michel Foucault, <i>Histoire de la sexualité, IV. Les Aveux de la chair</i>, édition établie par Frédéric Gros, collection « Bibliothèque des Histoires », Paris, Gallimard, 2018, III. Être marié, (3. La libidinisation du sexe), p. 336-338.</p></div><p>Il se trouve que cet éclairage de Foucault lecteur d'Augustin sur le mythe d'Adam et Ève m'a permis, au passage, d'identifier la <i>possible</i> signification d'un détail méconnu de la célèbre tapisserie (broderie) de Bayeux, visible dans la bordure en bas de la scène 13 indiquant <span class="exergue">« HIC : WIDO : AD DVXIT hAROLDVM ADVVILGЄLMVM : NORMANNORVM : DVCЄM »</span> (<span class="exergue">« Ici, Guy [de Ponthieu] amena Harold [Godwinson] à Guillaume, duc des Normands »</span>)... </p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611015364_bayeux_broderie_-_bordure_scene_13_-_couple_nu.png"&#160; width="669" /><br /><small>Détail de la <i>Tapisserie</i> (broderie) <i>de Bayeux</i>, dite aussi <i>Broderie de la reine Mathilde</i> (Scène 13, bordure du bas), XIe siècle (c. 1070). <br />Broderie de laines sur toile de lin, 50 x 683,8 cm (taille complète de la broderie).<br />Bayeux, Musée de la Tapisserie.</small></p><p>Ce mystérieux couple nu, surpris en « pleine action », est généralement assez peu commenté, certains l'ayant simplement identifié comme un appel à la sexualité, plus précisément à la sexualité conjugale dans le cadre marital propre au XIe siècle. Je soupçonnais auparavant ce couple d'être éventuellement directement Adam et Ève, même si l'on pouvait toujours y voir deux de leurs descendants suivant les croyances chrétiennes de l'époque quant aux origines de l'humanité, mais le fait que ces deux personnages nus puissent être Adam et Ève eux-mêmes pourrait bien se confirmer, littéralement, à travers cet éclairage augustino-foucaldien décrivant l'instant décisif de l'épisode de la Genèse qui serait ainsi représenté sur la broderie : <span class="exergue">« La femme voile ce qui provoque le mouvement que l'homme doit cacher ; et celui-ci doit voiler ce qui provoque le mouvement caché en la femme. De toutes façons, la visibilité de l'organe masculin est au centre du jeu. »</span></p><p>Ainsi, à travers le péché originel, Adam et Ève ne découvrent pas le commerce charnel et le désir d'amour, qui étaient déjà là auparavant mais de manière innocemment maîtrisée : dans le sillage du péché, ils découvrent la nudité, le désir incontrôlé (manifeste, chez l'homme, aussi bien par l'érection que par l'impuissance), la honte, la mort, et aussi la possibilité de se tromper selon les choix que l'on fait. Ayant désobéi à Dieu, connaissant la Chute, les êtres humains se trouvent confrontés à la gestion de leur sexualité, celle-ci étant désormais marquée par des manifestations involontaires d'excitation et d'orgasme, chez l'homme comme chez la femme. Que faire face au caractère irrésistible de cet involontaire structurel ? C'est la question générale du « gouvernement » chrétien des âmes qui se trouve ainsi posée, et ici donc en particulier question de la conduite sexuelle des époux chrétiens. À cette aune, concevant le sujet sexuel comme sujet de droit, Augustin d'Hippone pense que la solution, rigoureusement codifiée, est le devoir conjugal pratiqué en suivant une doctrine rigoureuse de « volonté libidinale », selon une conception chrétienne de la chair à l'origine d'un sexe règlementaire et supposé « vrai » propre à nôtre culture occidentale. S'agissant de ce devoir conjugal qui, selon les Pères de l'Église, et comme mentionné déjà précédemment, n'est pas dépendant en soi de la procréation, Patrick Boucheron résume ainsi la chose dans son compte rendu de lecture de Foucault, qu'il cite dans la foulée : <span class="exergue">« puisqu'on ne peut échapper à la jouissance, au moins doit-on travailler à ne pas prendre du plaisir au plaisir, l'homme délivrant son épouse dévote de sa <i>libido</i> en l'aidant à ne pas accompagner les ébranlements inévitables du désir de son propre consentement[, lequel] pour Augustin [...] n'est pas <i>« l'acceptation, par la volonté, d'un élément étranger ; </i>[car pour Augustin, le consentement]<i> est une manière pour la volonté de vouloir, en tant qu'acte libre, ce qu'elle veut en tant que concupiscence »</i> »</span> (Patrick Boucheron, "Foucault, Augustin et la chair", <i>L'Histoire</i> n°448, <i>op. cit.</i>, p. 37, citant Foucault, <i>Les Aveux de la chair</i>, <i>op. cit.</i>, p. 354).</p><p>Notons (et cela fera peut-être [encore ?] <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89665#p89665" rel="nofollow">esquisser un sourire</a> à Elendil) qu'il serait toujours intéressant d'avoir le point de vue de lecteurs et de lectrices, <i>a fortiori</i> s'ils sont mariés chrétiennement, au sujet de l'éventuelle actualité d'une telle conception codifiée de la sexualité conjugale, même si nous savons naturellement que, bien heureusement sur cette question, et pour citer Augustin lui-même, <i>non vacant tempora</i> (le temps ne chôme pas). Du reste, dans toute cette histoire de volonté libidinale, il n'est finalement <i>a priori</i> guère question de l'amour et de ses promesses — non pas l'amour augustinien dont Dieu est censé être la visée profonde, mais plus simplement et plus communément au jour d'aujourd'hui, l'amour défini comme cette affection réciproque entre deux personnes incluant aussi bien la tendresse que l'attirance physique —, alors que cela compte, du moins pour des esprits de nôtre époque, à bien des niveaux de relations, même sexuelles, et même dans un contexte où l'amour-sentiment et le plaisir sexuel ne dépendent pas en soi forcément étroitement l'un de l'autre. À cette aune, nous pouvons en tout cas peut-être deviner, au passage, ce que pourrait être ici l'appel de Sosryko à une certaine tempérance en vertu de laquelle <span class="exergue">« ce qui a toute <i>sa</i> place dans l'érotique du couple »</span> n'a pas vocation à <span class="exergue">« prendre toute <i>la</i> place »</span> (cf. Jean-Philippe Qadri, « Un secours comme son vis-à-vis », in <i>Pour la gloire de ce monde</i>, p. 117). </p><p><small>Pour ma part, mariage ou pas, j'ai plutôt tendance à suivre la réflexion sur l'amour de Michel de Montaigne dans ses <i>Essais</i>, réflexion que j'avais eu l'occasion d'évoquer dans un autre fuseau, l'année dernière : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88577#p88577" rel="nofollow">https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic. … 577#p88577</a> </small></p><p>Pourquoi parler de tout cela ? Parce qu'avec la question du « gouvernement » chrétien des âmes, et ici en particulier de la sexualité conjugale chrétienne supposée marquée du sceau d'un involontaire libidinal issu de la Chute, il me semble que nous touchons à nouveau du doigt le problème du libre arbitre. Si l'objectif de l'être humain déchu est de bénéficier d'un « salut de l'âme » par Dieu, que doit-il faire pour y parvenir, <i>a fortiori</i> lorsque sa <i>libido</i> témoigne, entre autres, d'une dimension non maîtrisable de son être ici-bas ? L'être humain est en fait un peu coincé, entre un certain déterminisme ici-bas et l'action supposée d'un Dieu personnel tout-puissant par-delà le monde physique et de l'entendement humain. Alors que faire ? La faculté humaine à librement vouloir, penser et agir semble bien exister : c'est cela qui est censé correspondre ce que l'on appelle le libre arbitre. Mais la liberté de l'homme et de la femme est-elle de toute façon totalement entravée par le péché originel ? Augustin d'Hippone pense que oui, ce pourquoi il conçoit le libre arbitre de l'être humain comme étant dépendant de la grâce de Dieu pour choisir le « Bien ». Il a pu parfois reconnaître une certaine capacité de choix au chrétien dans son traité de jeunesse <i>Sur le libre arbitre</i>, mais face à la doctrine du pélagianisme qui promeut clairement la puissance du libre arbitre et de la volonté humaine pour obtenir le « salut de l'âme », Augustin durcira sa position : notamment dans son traité <i>De la nature et la grâce</i>, il affirme dès lors que seule l'aide divine, autrement dit la grâce, accordée aux êtres humains peut permettre le « salut », et il va encore plus loin dans ses derniers textes en évoquant une prédestination par la grâce, réservée à un petit nombre d'élus voués à être « sauvés » au sein d'une humanité perçue comme une « masse de perdition ». Mais si la volonté humaine n'a aucune prise sur l'obtention du « salut », pourquoi dès lors se prendre notamment la tête avec la sexualité et toute cette histoire de volonté libidinale, face aux irrésistibles excitations et orgasmes hérités du péché originel ? Parce qu'Augustin d'Hippone estime malgré tout que, dans la mesure où l'on ne sait pas, de toute façon, si Dieu vous accordera la grâce (peut-être que oui, peut-être que non !), il vaut mieux bien se comporter et être vertueux dans ce monde supposé « déchu », y compris donc avec un sexe règlementaire dans un cadre conjugal (cadre choisi, réalisé par le libre arbitre), sans pour autant par cela aspirer à l'obtention de la grâce en retour. </p><p>Ainsi le libre arbitre de l'homme (l'être humain) déchu peut-il apparaître comme une chose bien relative d'un point de religieux, même si la position d'Augustin concernant la grâce — position exprimée au Ve siècle de notre ère — est loin de s'être imposé de manière absolue au sein du christianisme, lequel a connu, pendant des siècles, bien des prises de tête théologiques s'agissant des rôles respectifs du libre arbitre et de la grâce dans le « salut ». La querelle de la grâce et du libre arbitre au sein de l'Église catholique — notamment aux XVIe et XVIIe siècles, dans le sillage du concile de Trente, entre les Dominicains (à la fois thomistes et augustiniens, insistant sur la toute-puissance divine) et les Jésuites (molinistes, insistant sur la liberté) — n'a jamais été tranchée par la papauté, ce qui, du point de vue de cette dernière, revient à dire, après bien des controverses et des débats contradictoires, que « maintenant, on arrête d'en parler, et on fait comme si tout le monde avait raison de penser ce qu'il pense » (au moins pour éviter un énième schisme !), sachant toutefois que le jansénisme, sorte d'ultra-augustinisme « pro-grâce », sera tout de même condamné par la papauté au XVIIe siècle. </p><p class="separation"></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611056894_charlotte_de_castelnau-l_estoile_-_pascoa_et_ses_deux_maris_-_puf_.jpg"&#160; width="269" /></p><p>Cela m'amène, en suivant « quelque peu » — depuis l'Antiquité tardive d'Augustin d'Hippone — le cours du temps historique, à une autre lecture, celle d'un ouvrage historique de Charlotte de Castelnau-L'Estoile, <i>Páscoa et ses deux maris. Une esclave entre Angola, Brésil et Portugal au XVIIe siècle</i> (Paris, PUF, 2019, rééd. 2020). Ce livre, bien écrit, raconte l'histoire de Páscoa, une femme noire angolaise affranchie de la fin du XVIIe siècle, issue d'une autre culture que celles de l'Occident, baptisée lorsqu'elle était déjà une jeune fille appartenant à des maîtres, et qui, après avoir connue l'esclavage en Afrique puis à nouveau en Amérique du Sud après déportation, fut arrêtée en août 1700 par l'Inquisition à Salvador de Bahia, puis expédiée au Portugal où elle sera accusée par les inquisiteurs du tribunal du Saint-Office à Lisbonne de s'être mariée au Brésil alors qu'elle était déjà l'épouse d'un homme encore vivant en Angola. L'étude des sources du procès de Páscoa (qui dura quarante jours) par l'auteure/autrice révèle une part du destin d'une femme courageuse et intelligente (qui se défendra face ses juges, mais sera condamnée à l'abjuration et à trois années d'exil dans un forteresse au Portugal), ainsi que des réalités de l'époque. Il y a d'une part la réalité de la traite atlantique et de l'esclavage dans les territoires brésilien et angolais de l'empire colonial portugais, mais aussi la réalité du rôle très important de l'Église catholique dans les sociétés esclavagistes de l'époque, le christianisme étant alors tout-à-fait compatible avec l'esclavage, la traite massive d'esclaves entre Afrique et Brésil étant reconnu indirectement en 1585 par une bulle pontificale de Grégoire XIII (<i>Populis ac Nationibus</i>, à propos du remariage des « infidèles ») inspirée par les Jésuites, laquelle bulle conforta les pratiques esclavagistes de la majorité des Jésuites au Brésil ayant choisi de s'impliquer pragmatiquement dans ce processus économique liberticide, au nom de la réussite de leur mission chrétienne d'évangélisation des populations. </p><p>Ce qui interpelle particulièrement, en lisant le propos, stimulant, de Charlotte de Castelnau-L'Estoile, s'agissant de nôtre question du libre arbitre, ce sont les motivations de l'Inquisition portugaise telles que l'on peut les identifier à travers les sources liées au procès de Páscoa. Les inquisiteurs perçoivent l'accusée comme une femme intelligente, ayant compris ce qu'était le mariage, et ils jugent Páscoa <span class="exergue">« coupable du crime de bigamie et de la présomption de mauvais sentiment à l'égard de la foi catholique et du sacrement du mariage »</span> (p. 188) mais sans s'être souciés d'une bonne part des informations ayant surgi pendant l'enquête, notamment à propos de la vie d'esclave de Páscoa, forte tête, fugitive, fréquentant intimement de façon imposée ou consentie d'autres hommes que son mari, bien au-delà d'un cas de bigamie. Le fait est que l'Inquisition <span class="exergue">« ne s'intéresse pas à la morale mais à l'hérésie »</span> (p. 192), dont on est « légèrement » suspecté dans le cas d'un délit de bigamie, cette bigamie étant la seule chose semblant importer. <span class="exergue">« Les inquisiteurs demandent à Páscoa d'avouer qu'elle ne respecte pas ce qu'enseigne l'Église sur le mariage. Ils ne recherchent pas toutes les déviances religieuses possibles chez une esclave africaine du Brésil »</span> (p. 198). Dans un monde où, selon la doctrine de l'Église à prétention universelle, le mariage chrétien et l'état de servitude sont compatibles et dans lequel le mariage est une obligation pour toutes celles et tous ceux qui vivent « dans le péché », les motivations de la justice inquisitoriales relèvent en fait essentiellement du maintien de l'ordre social face à de prétendues <span class="exergue">« déviances contre la foi »</span> (p. 246-247) : même si elle essaie simplement (à nos yeux d'aujourd'hui) de reconstruire sa vie comme elle peut sur un autre continent, après une déportation l'ayant arrachée à son pays et à son conjoint (auquel elle ne semble, du reste, n'avoir été « chrétiennement » mariée en Afrique que d'une façon non conforme au rite catholique tridentin), une esclave suspectée de bigamie est avant tout source de scandale public. Cependant, l'esclave étant une personne sans droit, considérée comme un bien meuble, on peut se demander quelle place peut bien être accordé à son libre arbitre, <i>a fortiori</i> dans un perspective chrétienne d'aspiration au « salut », sachant qu'il est reproché à Páscoa d'avoir <span class="exergue">« péché contre son âme »</span> (p. 246). </p><div class="citation"><p>La question du mariage des esclaves a fait couler beaucoup d'encre dans le Brésil, dès le XVIe siècle <b>(1)</b>. Pour les ecclésiastiques, il était important de pouvoir marier les esclaves. C'était une manière de prouver que l'état de l'esclavage n'empêchait en rien la salvation des âmes. Le mariage couronnait un parcours vers le salut : les esclaves amenés dans les mondes catholiques y étaient convertis et instruits dans la foi pour y recevoir les sacrements. Pour l'Église, il fallait pouvoir marier les esclaves, et en même temps affirmer clairement que le mariage ne rendaient pas libre et était compatible avec l'esclavage. [...]</p><p><small><b>(1)</b> : Voir Charlotte de Castelnau-L'Estoile, « Le mariage des infidèles au XVIe siècle : doutes missionnaires et autorité pontificale », in <i>Mélanges de l'École française de Rome. Italie et Méditerranée</i>, tome 121, n°1, 2009, Administrer les sacrements en Europe et au Nouveau Monde : la curie romaine et les <i>dubia circa sacramenta</i> p. 95-121 (URL : <a href="http://www.persee.fr/doc/mefr_1123-9891_2009_num_121_1_10579" rel="nofollow">www.persee.fr/doc/mefr_1123-9891_2009_num_121_1_10579</a> ) et « La liberté du sacrement Droit canonique et mariage des esclaves dans le Brésil colonial », <i>Annales. Histoire, Sciences Sociales</i>, 2010/6 (65e année), p. 1349-1383 (URL : <a href="https://www.cairn.info/revue-annales-2010-6-page-1349.htm" rel="nofollow">https://www.cairn.info/revue-annales-20 … e-1349.htm</a> ).</small></p></div><div class="citation source"><p>Charlotte de Castelnau-L'Estoile, <i>Páscoa et ses deux maris. Une esclave entre Angola, Brésil et Portugal au XVIIe siècle</i>, Paris, Presses Universitaires de France, 2019, rééd. 2020, chapitre 7 « Le mariage esclave et ses enjeux », p. 204.</p></div><p>D'un point de vue chrétien, suivant le droit canonique, pour un esclave, le libre arbitre n'existe en fait qu'à travers le libre choix de recevoir des sacrements, dont le mariage, mais le droit canonique niant tout pouvoir libérateur du sacrement vis-à-vis d'une loi humaine esclavagiste, les choses s'arrêtent là, même si, dans les sociétés esclavagistes, un sacrement comme le mariage pouvait apporter une certain dignité aux esclaves et éventuellement constituer, pour certains, une première étape vers la liberté ici-bas. Tout cela peut, en tout cas, peut-être donner une idée de ce que peut « seulement » être le libre arbitre, ici donc essentiellement dans une perspective religieuse chrétienne d'un « salut de l'âme ».</p><p class="separation"></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611056957_paul_veyne_-_empire_greco-romain_-_points_seuil_histoire_.jpg"&#160; width="269" /></p><p>La relecture des <i>Confessions</i> d'Augustin m'avait déjà amené d'emblée à évoquer aussi bien le XVIIe siècle que l'Antiquité tardive. L'histoire de Páscoa m'amène finalement à remonter à nouveau quelques siècles plus en arrière, s'agissant de la question du christianisme et de l'esclavage : dans <i>L'Empire gréco-romain</i> <small>(dont la belle couverture est illustrée par la mosaïque de la nymphe dite « Dotô », découverte à Saint-Rustice et conservée à Toulouse au Musée Saint-Raymond)</small>, Paul Veyne rappelle en effet que cette question s'est posée dès les premiers temps de l'histoire de la religion chrétienne.</p><div class="citation"><p>&#160; &#160; Jésus, ou l'Évangile, n'envisageait nullement d'éventuelles applications sociales, pas plus qu'il ne songeait à renverser la domination romaine. Certes, né dans un milieu de pauvres gens et s'adressant à de pauvres gens, l'Évangile « est un livre où le prêtre est toujours en faute, où les gens comme il faut sont tous des tartuffes, où les autorités laïques se montrent comme des scélérats, où tous les riches sont damnés <b>(1)</b> ». Oui, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu <b>(2)</b>, mais la raison en est que les riches ont le cœur dur ; pour être sauvés, ils devront devenir humbles et pauvres en esprit. L'utopie évangélique n'excluait ni n'approuvait l'esclavage ou la propriété privée : elle n'y pensait même pas et n'y pensera jamais <b>(3)</b>, sauf peut-être au XIXe siècle.<br />&#160; &#160; En effet, les hommes sont frères moins par leur condition et leurs besoins que parce qu'ils ont tous été rachetés par le Christ : ils sont égaux et solidaires « en Christ » et quant à leur âme éternelle. Nous sommes tous frères <i>dans le Christ</i>, dit saint Paul, désignant par là une participation à la vie de l'Église et une communion personnelle avec le Seigneur ressuscité. L'utopie du règne de l'amour entre petites gens a pris fin ; dès que s'organisent les Églises, la charité ne consiste plus à révolutionner les rapports interhumains, mais à aimer son prochain « en Christ », c'est-à-dire à vouloir son salut éternel ; et, si l'on est le pasteur d'un petit troupeau, à exercer son pouvoir pastoral en conséquence. La grande affaire était le salut éternel, non le bonheur terrestre. Saint Paul rappelle donc aux femmes et aux esclaves que leur devoir est d'être soumis à leur maître et à leur mari, et à tous ses disciples qu'ils doivent obéir au pouvoir, qui vient de Dieu. « Veux-tu ne pas avoir à craindre le gouverneur ? Agis bien et il te louera, car il est au service de Dieu pour ton bien <b>(4)</b>. » Les esclaves restent esclaves, mais leur maître les considère comme ses égaux en Christ <b>(5)</b>.</p><p><small>(1) Ernest Renan, <i>Histoire des origines du christianisme</i>, éd. Rétat, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, <i>Les Évangiles</i>, chap. XI, p. 380.<br />(2) Mathieu, XIX, 24.<br />(3) Le traité pélagien <i>De divitiis</i>, dans l'esprit rigoriste et autoperfectionniste de Pélage, sera, au début du Ve siècle, « la critique la plus profonde et complète de la richesse et de l'inégalité sociale que l'Antiquité nous ait léguée ». Mais cette critique ne vise pas à une révolution sociale : elle enseigne aux riches à abandonner leurs richesses, afin de faire leur salut, car la richesse provient du péché et incite à pécher. Voir P. Garnsey et C. Humfress, <i>L'Évolution du monde de l'Antiquité tardive</i>, trad. Regnot, Paris, La Découverte, 2004, p. 221-228.<br />(4) Saint Paul, <i>Aux Éphésiens</i>, V, 21, et VI, 5 ; <i>Aux Colossiens</i>, III, 18 et 22 ; <i>Aux Romains</i>, XIII, 3-4.<br />(5) Chez les païens, écrit Lactance, il y a des riches et des pauvres, des maîtres et des esclaves ; or, « là où tous ne sont pas égaux, il n'y a pas d'égalité, et l'inégalité suffit à exclure la justice, qui repose sur le fait que tous les hommes naissent égaux ». On pourrait me rétorquer, continue Lactance, qu'il y a aussi des riches et des pauvres, des maîtres et des esclaves chez nous, chrétiens. Certes, mais nous les considérons comme des égaux et des frères, car ce qui compte est l'esprit et non le corps ; nos esclaves ne sont asservis qu'en leur corps, en esprit ce sont nos frères (<i>Institutions divines</i>, V, 14-15).</small></p></div><div class="citation source"><p>Paul Veyne, <i>L'Empire gréco-romain</i>, <i>op. cit.</i>, p. 718-720.</p></div><p class="separation"></p><p>Après avoir ainsi évoqué toutes ces lectures ou relectures, que penser du libre arbitre ? Que c'est une notion dont la discussion n'est pas aussi aisé que l'on aurait pu le croire... dans la mesure où elle me parait, tout de même, être un peu à géométrie variable, selon que l'on se place :<br />- soit d'un point de vue qui me parait relativement universel sur un plan simplement humain, celui de la liberté de choix et d'action à une échelle humaine qui n'est, au mieux, ni tout-à-fait animale, ni tout-à-fait divine ; <br />- soit d'un point de vue dont j'estime discutable la prétention universelle sur un plan humain, celui d'une pensée religieuse particulière, renvoyant à une mythologie particulière (devenue dogme), et qui semble n'accorder, notamment au regard de l'histoire de l'humanité (depuis l'Antiquité tardive jusqu'à l'époque de Tolkien, en passant par le XVIIe siècle, s'agissant de ce que j'ai pu partager ici en matière de lectures ou relectures), qu'une valeur très relative à la liberté ici-bas par rapport à la seule liberté d'opter ou non pour un salut par la grâce d'un Dieu personnel. </p><p>N.B.: S'agissant de la question de l'universalité, je conçois les deux points de vue évoqués comme procédant essentiellement, et au moins principalement, de la culture ou des cultures occidentale(s), et je reste prudent en songeant aux limites et aux particularismes que comportent bien souvent tout universalisme ou idéal universaliste <small>(en songeant notamment, sur un plan culturel et civilisationnel, à l'actuelle situation, pour le moins difficile et paradoxale, d'un pays comme la France, dont le drame semble être d'incarner aujourd'hui une sorte d'universalisme solitaire, face à un tas d'ennemis dans le monde et aussi quelques faux alliés : amère leçon de « civilisation » et de cosmopolitisme... sur fond, peut-être, de ce crépuscule plein d'excès de tous bords auquel Chantal Delsol a consacré un <a href="https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18942/le-crepuscule-de-l-universel" rel="nofollow">livre</a> assez récemment)</small>. </p><p>Cependant, <i>in fine</i>, je ne peux m'empêcher de me dire qu'en matière de libre arbitre, plutôt que de se focaliser sur un point de vue religieux particulier qui aurait en quelque sorte le monopole de l'usage du terme, il me parait bien plus préférable, ne serait-ce que dans la perspective d'appréhension ouverte en matière de pensée et d'échange, de concevoir ledit libre arbitre comme faculté à librement vouloir, penser et agir... dans le temps qui nous est imparti, dans le cadre physique connu qui est le nôtre, dans la condition (humaine) fondamentalement incertaine qui est la nôtre en ce monde, et cela quelles que soient nos différents régimes de croyances (cf. <i>Croyances</i> d'Henri Atlan, déjà cité <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=87379#p87379" rel="nofollow">ailleurs</a>) et nôtre rapport à la métaphysique.</p><p class="separation"></p><p>À présent revenons donc plus précisément à J. R. R. Tolkien, et à la <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89709#p89709" rel="nofollow">conclusion</a> de Jérôme/Yyr, à laquelle je réagirais à la fois s'agissant du libre arbitre et s'agissant d'autres aspects, le tout renvoyant à cette difficulté de discuter d'un sujet supposé commun que j'ai évoquée depuis le début.</p><p>Revenons d'abord, puisque une interrogation de Yyr restait semble-t-il en suspend, au même extrait de lettre de Tolkien qu'au début, et qui est celui-ci, pour mémoire :</p><div class="citation"><p>Il est probable que nous nous retrouverons, sous l'œil de Dieu, tout entiers et unis, dans peu de temps, très cher petit ; et il est certain que nous avons un lien spécial qui durera au-delà de cette vie - toujours soumis, bien entendu, au mystère du libre arbitre, par lequel l'un comme l'autre pourrions rejeter le « salut ». Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment ! [...]</p></div><div class="citation source"><p>J. R. R. Tolkien, lettre n°64 (30 avril 1944) à Christopher Tolkien.</p></div><p>S'il faut distinguer ici le libre arbitre à exercer dans son quotidien et à tous les niveaux de son existence d'une part, et « LE » libre arbitre qui ne serait à exercer, fondamentalement, qu'en acceptant ou refusant le « salut de l'âme » censé être accordé par le Dieu personnel de la Bible, il semble bien que dans cette lettre, à l'évidence, la notion de libre arbitre ne soit entendue que dans un sens religieux. Concerne-t-elle la vie envisagée après la mort ? Sans doute en partie, puisque l'on peut toujours imaginer la supposée créature de Dieu lui dire, au dernier moment, alors qu'elle est déjà au seuil d'un possible autre monde meilleur que celui ici-bas : « Non, finalement, le salut ne m'intéresse pas. » Toutefois, Tolkien semble parler plus largement de toutes les occasions de « rejeter » le « salut » durant tout le temps qui sépare l'être humain de la mort. Personnellement, je ne sais pas trop en quoi Dieu, s'Il existe, <span class="exergue">« arrangerait les choses différemment »</span> en cas de rejet du « salut de l'âme » <span class="exergue">« au-delà de cette vie »</span> : est-il donc là question de l'Enfer promis aux hérétiques, schismatiques, athées et autres apostats, tous supposés être « soumis à l'esprit du Mal » selon Tolkien ? Peut-être... Cela semble faire écho au propos d'une lettre <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88770#p88770" rel="nofollow">déjà citée</a> régulièrement lors d'échanges ici et ailleurs : la lettre n°96 (30 janvier 1945), autre lettre à Christopher Tolkien, dans laquelle J. R. R. Tolkien écrit : <span class="exergue">« Naturellement, j'imagine que, en fonction de la permission accordée par Dieu, le peuple des hommes dans son ensemble (tout comme chaque individu) est libre de ne pas s'élever de nouveau mais d'aller à sa perdition et de poursuivre la Chute jusqu'à son terme ultime (tout comme chaque individu le peut <i>singulariter</i>). »</span> Et l'écrivain d'évoquer plus loin <span class="exergue">« l'esprit du Mal »</span>, <small>avec notamment l'idée qu'il se fait du <span class="exergue">« Socialisme »</span>, idée que je persiste à considérer comme grossière, injuste et insultante, et qui cependant n'est guère étonnante de la part de quelqu'un qui trouvait, à la même époque, des « qualités » à Francisco Franco... mais j'ai déjà dit plusieurs fois dans plusieurs fuseaux ce que je pense du jugement (ni « apolitique », ni de grande portée) de Tolkien en la matière</small>... </p><p>Je suggère humblement une possibilité : lorsque Tolkien affirme que <span class="exergue">“<i>God would arrange matters differently!</i>”</span> en cas de rejet du <span class="exergue">« salut »</span> (<span class="exergue">“<i>salvation</i>”</span>) par lui ou bien par son fils, à en juger par le contexte intime de la lettre et la formulation du propos, peut-être se laisse-t-il aller, en fait, à un possible trait d'humour à l'anglaise, un peu « pince sans rire », l'« arrangement » divin n'étant dès lors pas à entendre au pied de la lettre, mais dans un sens décalé pour désigner un sort distinct du père et du fils dans l'au-delà n'ayant <i>in fine</i> rien de particulièrement « arrangeant » pour leur <span class="exergue">« lien spécial »</span> père/fils. Ce n'est là qu'une simple hypothèse de ma part, naturellement, mais qui tient compte du caractère très personnel de la lettre en question. </p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611060375_paul_gauguin_-_d_ou_venons_nous_que_sommes_nous_ou_allons_nous_1897-1898_-_boston_museum_of_fine_arts.jpg"&#160; width="769" /><br /><small>Paul Gauguin (1848-1903).<br /><i>D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?</i>, 1897-1898.<br />Huile sur toile, 139,1 × 374,6 cm<br />Boston, Museum of Fine Arts, Tompkins Collection.</small></p><p>En ce qui concerne la cohérence que l'on trouverait chez Tolkien, cohérence que ladite lettre n°64 confirmerait, et qui serait, si j'ai bien suivi, une cohérence ontologiquement chrétienne et donc à l'image de la cohérence que serait censé incarner le « Christianisme » (avec un grand C), il me semble que cela suppose un parti pris nous éloignant de la littérature, un peu comme quand l'on choisit la première option s'agissant de la question « la Bible est-elle la Parole de Dieu sur l'homme, ou bien la parole de l'homme sur Dieu ? » Libre sans doute à l'exégète chrétien de voir apparaître de la cohérence partout, et de se réjouir qu'il n'y ait plus de paradoxes ou de contradictions, dès lors que l'on affirme sans nuance que la « Vérité » est du côté de l'existence du Dieu personnel des religions du Livre et d'une action dudit Dieu (la grâce) sur les êtres humains indépendamment de leur conduite : cela ne change rien, me semble-t-il, aux interrogations de base du célèbre tableau de Gauguin (<i>D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?</i>), interrogations qui ne sont pas prêtes d'être résolues dès lors que l'on est animé, comme peuvent notamment l'être les sceptiques non dogmatiques, d'une <i>quête inassouvie de la vérité</i>, celle de <i>ceux qui auront toujours soif</i> et qui, en conséquence, ne se satisferont pas du positionnement des personnes qui, religieuses, ne cherchent pas la vérité avec eux mais désirent les y amener, au risque de se méprendre peut-être en cela sur la nature même de la soif d'autrui. Les contradictions ne cachent peut-être que des ignorances (les exégètes chrétiens aiment beaucoup affirmer cela), mais ce n'est pas une raison pour prétendre avoir identifié la « Vérité » à propos de nôtre condition, compte tenu des dimensions irréductibles et plurielles des modalités de la vérité (les « modes de l'englobant » dont parle <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7488" rel="nofollow">Karl Jaspers</a>). À mes yeux, la quête insatiable de la vérité dont j'ai parlé précédemment suppose d'assumer d'avoir « toujours soif », tout en assumant aussi d'envisager une part possiblement incompressible d'ignorance, et aussi même, en certaines circonstances, un certain art de la retenue en matière de « droit de savoir ». Voila dès lors ce que peut notamment signifier l'expression « la vie est mouvement », lorsqu'il m'arrive de l'employer. Parce que nous devons chercher le vrai du réel, nous ne pouvons pas (nous ne devons pas) nous satisfaire du peu de savoir que croyons posséder, nous ne savons évidemment <i>jamais assez</i> de choses, et pourtant ne pas savoir peut aussi faire partie de notre vie : à nous de nous débrouiller ainsi avec notre condition, en cherchant la vérité, pour ce qui me concerne, sans me douter de ce qu'elle est. <br />À cette aune, en songeant au passage au titre de l'ouvrage apologétique de Chateaubriand <i>Génie du christianisme</i>, Tolkien ne saurait m'apparaître comme génialement inspiré (en tout cas <i>pas plus</i> que d'autres créateurs partant, comme tout le monde, de ce qui existe autour d'eux) en matière de cohérence, d'autant plus que son œuvre n'est pas sans défauts démiurgiques, du fait même des difficultés qu'il a eu, notamment vers la fin de sa vie, à faire « parfaitement » coïncider sa subcréation avec ses préoccupations religieuses, devenues de plus en plus centrales pour lui avec l'âge, alors que cela n'avait forcément toujours été le cas par le passé...</p><p>Pour en revenir, à nouveau, particulièrement à la lettre n°64, je ne vois, au mieux, qu'un intérêt assez limité à l'associer à l'œuvre littéraire de l'écrivain, quand bien même il y est question aussi bien, <i>d'une part</i>, de la conception chrétienne du libre arbitre selon Tolkien que, <i>d'autre part</i> (NB: dans un deuxième temps, et alors que la lettre a été, du reste, publiée de façon tronquée) de la rédaction du <i>Seigneur des Anneaux</i> — on aurait tort, à mon sens, de refuser de faire cette distinction entre deux parties, ne serait-ce qu'en l'état actuel de notre connaissance du texte de la lettre en question. </p><p>Considérer le <i>Seigneur des Anneaux</i> et l'ensemble des écrits du Légendaire comme l'héritage chrétien d'un père et d'un fils, désormais réunis au Paradis sous le regard du Dieu personnel des religions du Livre, relève d'un parti pris, évidemment légitime comme toute opinion de lecteurs, mais naturellement avec les limites propres à tout parti pris. Au-delà même des considérations religieuses, je note du reste un attachement particulier de Jérôme à la relation père/fils entre J. R. R. Tolkien et Christopher T. : Yyr semble particulièrement touché par cela, sans doute pour des raisons personnelles, quand pour ma part, cela ne me touche pas du tout. <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89711#p89711" rel="nofollow">Sosryko</a> salue la « <i>louange d'une pensée et d'une œuvre qui nous touchent toujours autant</i> », mais qui est au juste ce « nous », et renvoie-t-il à des lecteurs forcément tous touchés par les mêmes choses chez le même écrivain, <i>a fortiori</i> dans un sens qui ne pourrait être, au fond, que religieux et/ou « familial » ? Quant à se dire « <i>Tolkiendil</i> », pour exprimer un fervent hommage individuel, je comprends bien le sens du propos (que je respecte, évidemment), mais j'avoue me sentir un peu dépassé par une si étroite association faite entre l'attachement à une œuvre — que nous pouvons tous partager au moins sur le principe — et l'attachement semble-t-il identique à l'homme derrière l'œuvre : personnellement, quand il m'arrive de parler moi-même d'<i>amitiés littéraires</i>, c'est à l'égard des œuvres que j'aime que je m'exprime, mais en me gardant bien, notamment, de me prétendre « ami » des auteurs du passé en tant que personnes, largement inconnues de moi, malgré ce que l'on peut savoir d'elles par leurs correspondances ou des biographies, sources d'informations qui, du reste, ne rendent pas toujours forcément les personnes humainement aussi intéressantes et/ou attachantes que leurs œuvres. Mais ce n'est évidemment là que mon point de vue, respectueux par ailleurs de celui des autres lecteurs... </p><p>J'ai commencé ce message en évoquant ma grand-mère, qui était très pieuse, et dont la foi m'inspire toujours un profond respect ainsi qu'un souvenir ému par-delà la mort, et j'ai évoqué ce à quoi certains propos de Tolkien à son fils pouvait me faire penser à cette aune. Cela ne veut pas dire que je devrais faire un lien « sentimental » avec une œuvre littéraire que je n'ai notamment jamais abordé comme on lirait une œuvre explicitement prosélyte comme celle de C. S. Lewis. À chacun de faire les liens qu'il veut, sans prétendre avoir trouvé la vérité plus qu'un autre (j'avoue, à cet égard, que j'ai toujours éprouvé une certaine gêne devant la ferveur de certains lecteurs de Tolkien). Le monde, à bien des égards, est contradiction, au moins en apparence, et à force de traquer la cohérence partout, on finirait presque par oublier que ce n'est peut-être pas, au fond, le but de la vie que d'appréhender la « Vérité » — peut-être à jamais cachée, du moins ici-bas — à l'aune d'une cohérence supposée perceptible par nos pauvres esprits (ou nos âmes), y compris à travers les histoires que nous nous racontons, que nous avons <i>besoin</i> de nous raconter, nous êtres humains, si faillibles et si imparfaits. Mon sentiment, j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, ici ou ailleurs, est que nous marchons, toutes et tous, sur une ligne de crête, entre nature et culture, entre tradition et modernité, mais aussi entre matériel et spirituel, entre visible et invisible... J'ai parlé de cette quête insatiable de la vérité qui, je crois, est et reste la mienne à titre personnel, mais cela ne veut pas dire qu'il faille tomber dans les excès propres à ceux qui tombent d'un côté ou de l'autre de ladite ligne de crête. </p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611063479_francisco_de_goya_-_le_sommeil_de_la_raison_engendre_des_monstres_-_bnf.jpg"&#160; width="369" /><br /><small>Francisco José de Goya y Lucientes, dit Francisco de Goya (1746-1828).<br /><i>El sueño de la razon produce monstruos</i> (<i>Le sommeil de la raison engendre des monstres</i>).<br />Gravure de la série <i>Los caprichos</i>, 1799.<br />Eau-forte et aquatinte, 21,6 x 15,2 cm.<br />Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie.</small></p><p>L'année passée, 2020, a été l'occasion d'observer un phénomène consternant, que j'ai vu évoqué assez récemment à la télévision française, au hasard d'un zapping nocturne pendant la période des fêtes, par Alain Finkielkraut, partant d'une référence artistique ci-dessus reproduite et qui, je l'avoue, me parle : si la Raison endormie, en sommeil, engendre des monstres, comme l'a si bien représenté Goya dans sa célèbre gravure, il s'avère que la Raison éveillée, lorsqu'elle se révèle finalement trop éveillée, lorsqu'elle ne laisse pas de place au hasard, à la contingence, à l'aléa, à l'intempestif, au tragique, elle peut aussi engendrer des monstres. Sans me prendre pour Nostradamus, loin s'en faut, mais me voulant tout de même lucide sur la condition humaine, j'avais « prédit » <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88505#p88505" rel="nofollow">ailleurs</a>, en mars dernier, qu'avec la plus grande pandémie depuis un siècle qui nous a surpris sur toute la Terre au début de l'année passée, nous allions connaître à nouveau des temps historiques où l'humanité se retrouve confrontée, de plein fouet, à sa propre bêtise. Ce n'était pas une prédiction très difficile à faire, et elle s'est vérifiée sans surprise. Une des plus importantes manifestation de cette bêtise, à mes yeux, a été le nombre incroyable d'imbécillités déversées médiatiquement sur l'humanité, principalement à travers ce Café du Commerce géant que sont trop souvent les « rézosocios » numériques. On a ainsi voulu, à toute force, débusquer la vérité et savoir qui était responsable du virus, quel « complot » cela pouvait-il cacher, quel « mauvais coup » les puissants de ce monde préparaient non seulement avec ce virus, mais aussi avec les masques, les confinements, les vaccins, etc. De mon point de vue de sceptique modéré, faisant généralement raisonnablement confiance à la science, il (m')a été pénible de constater combien le scepticisme érigé en esprit de système est, évidemment, aussi nuisible à l'esprit humain que peuvent l'être, par exemple, le communisme dogmatique prêt à écraser les individus à l'aune d'une lutte des classes érigée en dogme (une critique pertinente d'une société structurée par le rapport de classes ne justifie pas, en aucune manière, une idéologie excluante avec aspiration aveugle à une dictature du prolétariat menant plus ou moins à un régime de caserne), ou le « vrai » christianisme se réclamant de la « Vie » (dont il n'a pourtant pas une connaissance « supérieure » ou même « normale ») pour condamner le droit à l'IVG <small>(un droit à l'IVG fort heureusement désormais enfin inscrit, tout récemment, dans la loi en Argentine, le propre pays du pape actuel : après trente ans de lutte, et quarante-cinq ans après les femmes françaises, les femmes argentines obtiennent enfin le droit de choisir — choix grave, mais ô combien nécessaire — d'avoir ou de ne pas avoir d'enfant... soit le droit, ni plus, ni moins, d'exercer leur libre arbitre s'agissant d'une question où ledit libre arbitre ne peut qu'occuper une place essentielle ; que des "vrais chrétiens" ne puissent pas comprendre cela me dépasse complètement, mais c'est ainsi et je n'y peux rien)</small>. Ainsi devons-nous, toutes et tous, particulièrement dans les sociétés censées être démocratiques, assumer ce qu'implique la vraie liberté, <i>qui est un bienfait <u>autant</u> qu'une blessure</i> (vis-à-vis de ce qu'implique la liberté... des autres, autant que de soi-même)...</p><p>Folie, folie, folie que de vouloir, en tout cas, instaurer en principe absolu non seulement ses croyances, mais aussi ses doutes. Le réel est complexe, l'idéal ne peut le soumettre, et le doute lui-même — acte d'engagement si précieux contre la bêtise et que Michel Adam a si bien défendu dans son livre <i>Essai sur la bêtise</i> longuement cité <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=87591#p87591" rel="nofollow">ailleurs</a> —, ne doit pas être subverti face lui, ce réel qui est ce qu'il est, et que nous avons si souvent du mal à appréhender, au delà de tant de discours de façade. Face à ce réel, tout sceptique que l'on peut être, il faut savoir aussi convenir parfois que la Raison ne peut pas toujours <i>tout</i> expliquer, pas plus que la pensée religieuse, la légitime recherche des causes ne devant pas forcément se confondre avec la recherche (de nos jours très à la mode) des responsabilités. En voyant ainsi, le mois dernier, Finkielkraut faire sien le sage propos d'une infectiologue et rappeler <i>in fine</i> à la télé que <span class="exergue">« le responsable du virus, c'est le virus »</span> tout simplement, je ne pouvais qu'être d'accord avec lui, et la leçon qu'il a retenue de cette pandémie, celle des excès nés de la Raison éveillée ne valant pas mieux que les excès nés de la Raison en sommeil, je la retiens moi-même, comme tout être humain se disant rationnel devrait pouvoir le faire, quelles que soient par ailleurs ses opinions politiques et religieuses. </p><p><small><i>(Une « parenthèse », au passage)</i><br />J'ai appris il y a quelques jours que Finkielkraut s'était fait virer de la télé (est-ce la première fois ? Je ne sais plus...), suite à une chronique certes peut-être en partie un peu « maladroite » sur un sujet sensible (l'intellectuel se voulait subtil : à la télé, de nos jours, c'est devenu risqué) mais qui ne méritait tout de même pas une « expulsion ». Le côté réac' de Finkie n'est pas ma tasse de thé sur le principe, mais c'est tout de même un type intelligent, rationnel, avec certes ses obsessions et son caractère, mais plus cultivé et moins égocentré que bien d'autres intervenants intellectuels médiatiques et autres « polémistes » des plateaux de chaînes d'infos. Même si je n'écoute qu'épisodiquement l'émission de Finkie (« Répliques ») sur France Culture, et que je commençais à peine à suivre ses chroniques hebdomadaires sur la chaîne LCI avant qu'il ne se fasse virer la semaine dernière, j'ai toute de même pu constater qu'il m'arrive d'être d'accord avec lui plus souvent qu'il y a dix ou quinze ans. J'ai lu récemment son livre <i>À la première personne</i> (Gallimard, 2019), dans lequel il retrace son parcours et réplique à ceux qui le disent réactionnaire : je n'avais pas ouvert un livre de lui depuis les années 2000. C'est à la fois bien écrit, concis, et clair : Finkie est peut-être réac' sur certains points, mais il ne l'est pas tant que ça, voire même pas du tout, sur bien d'autres. Certes, il n'aime pas le rap, mais il écoutait (en boucle, ai-je lu ailleurs) l'album <i>Sgt. Pepper's</i> des Beatles en 1967, et au-delà des questions de goûts, il dit dans ce livre, par exemple, des choses intéressantes sur <span class="exergue">« le pathétique de l'amour »</span> dans le sillage de Lévinas, sur les nouvelles (et redoutables) formes de l'antisémitisme, sur les excès du tourisme contemporain... et ce qu'il écrit sur <span class="exergue">« l'empire dévastateur de l'esprit de la technique sur tous les domaines de la réalité »</span>, sur cet <span class="exergue">« esprit de la technique »</span> qui notamment <span class="exergue">« a chassé et supplanté le génie de la langue »</span>, me parait dans l'ensemble être juste et pertinent. Finkielkraut ne roule pas pour « la droite » conservatrice ou pour l'antimodernisme que je critique : c'est en fait, à bien des égards, un esprit moderne, mais simplement dramatiquement « inactuel » dans le <i>zeitgeist</i> ambiant, lui qui s'efforce de combattre le fanatisme religieux tout en ne cédant rien à ce qu'il appelle le <span class="exergue">« nihilisme égalitaire »</span> faisant selon lui disparaître la culture dite classique au nom du « Progrès ». J'avoue que je comprends ses préoccupations, sans doute davantage aujourd'hui que lorsque j'étais plus jeune. Serait-ce donc un précoce signe annonciateur de vieux-conisme me concernant ? ^^' Mmm... je ne crois pas (enfin j'espère !) : quand quelqu'un est perspicace et lucide sur tel ou tel sujet, il m'est simplement naturel de le reconnaître. Le problème, c'est surtout l'époque, qui s'offense de tout, soumise à la tyrannie de l'urgence et des apparences, une époque <i>de facto</i> peu propice à la réflexion, à la pensée et aux discussions rationnelles non biaisées. À croire, parfois, que la noosphère (cette « sphère ou couche humainement pensante » de la planète selon Vernadski et Teilhard de Chardin) aurait un jour vocation à se confondre avec la bêtise humaine (pour ne pas dire autre chose)... Souhaitons évidemment que non. Mais le <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88419#p88419" rel="nofollow">regretté</a> George Steiner le soulignait déjà, il y a vingt ans : dans un contexte culturel qui était déjà « bruyant », à la question posée (par le journal <i>Libération</i> à l'occasion de l'an 2000) <span class="exergue">« À quoi pensez-vous ? »</span>, il répondait <span class="exergue">« En premier lieu : à l'extrême difficulté de <u><i>penser</i></u>. Au sens sérieux du terme. »</span><br /><i>(Fin de la « parenthèse »)</i></small></p><p>Pourquoi parler de tout cela ? Parce qu'en <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89709#p89709" rel="nofollow">conclusion</a>, il a été notamment question de Mystère, avec une majuscule théologique, quand pourtant, avec la Raison ni trop endormie, ni trop éveillée, on devrait pouvoir aussi, à mon humble avis, aborder la question autrement qu'en ramenant tout, encore une fois, à la foi d'un J. R. R. Tolkien. La vie est un mystère, quelles que soient les histoires (les mythes) que l'on se raconte pour habiller la chose. Pourquoi ne pas l'assumer, au-delà de toutes les histoires que se content les êtres humains depuis la nuit des temps ? On connait la croyance de Tolkien en un mythe (celui, transmis par les Évangiles, de Jésus-Christ et de la Révélation chrétienne) qu'il estimait être plus « vrai » que les autres, voire même être le seul <span class="exergue">« mythe vrai »</span>, certes, mais seule une lecture très (trop ?) étroite des textes peut, me semble-t-il, éventuellement rendre « évident » un « message » catholique dans la fiction tolkienienne, à condition notamment de placer à peu près sur le même plan toutes sortes d'écrits, pas tous dédiés en soi à la publication, loin s'en faut. Si « message » il y a, il pourra paraître explicite dans des textes comme « Laws and Customs among the Eldar », mais je doute qu'il soit bien évident dans un roman comme <i>le Hobbit</i>, par exemple, malgré la lecture chrétienne que l'on pourra toujours en faire par ailleurs. Faërie, à mes yeux, ne subsume pas à (ou sous) la Vérité chrétienne, ainsi que j'ai déjà pu l'écrire. Et la création, à cette aune, peut ainsi apparaître aussi mystérieuse que la vie elle-même, se faisant à cette mesure le « véhicule » de celle-ci, si l'on veut, et du fascinant mystère qu'est la vie. Mais nul besoin, à mon sens, de théologie pour concevoir cela et pour le comprendre en lisant Tolkien qui, contrairement à Lewis, n'a pas proposé une œuvre (pour ce que j'ai lu de Lewis) si truffée de symboles plus ou moins explicites et explicables qu'il m'est difficile de ne pas voir le prosélytisme chrétien dans sa fantasy, quand ledit prosélytisme me parait bien absent (que cela ait été volontaire ou non) chez Tolkien, catholique auteur et non auteur catholique, pour reprendre la formule de Leo Carruthers. Nous pouvons bien sûr toujours essayer de ne pas nous arrêter aux apparences pour identifier un éventuel « message » chez un auteur comme Tolkien, sachant bien cependant que l'intéressé, à propos de son œuvre littéraire, n'a pas tenu à tous le même discours « identitaire catholique » qu'à Robert Murray dans sa fameuse lettre n°142, mais je ne crois pas qu'il y ait un « message » particulièrement « éclatant » autrement qu'en « faisant parler » l'auteur d'une manière telle que l'on en finit par courir, en quelque sorte, le risque de faire basculer l'œuvre dans un sens qu'elle n'avait pas plus que cela à la base. </p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611061086_alan_lee_-_lotr_-_the_shadow_of_the_past_-_sketch_1991.jpg"&#160; width="369" /><br /><small>Alan Lee (né en 1947).<br /><i>The Shadow of the Past</i> (esquisse), 1991.<br />Dessin préparatoire pour l'édition illustrée dite du centenaire (Harper Collins, 1992) de <i>The Lord of the Rings</i> de J. R. R. Tolkien.<br />Crayon sur papier, dimensions non répertoriées. <br />Collection privée.</small></p><div class="citation"><p>All we have to decide is what to do with the time that is given us. <br />(Tout ce qu'il nous appartient de décider, c'est quoi faire du temps qui nous est imparti.)</p></div><div class="citation source"><p>J. R. R. Tolkien, <i>The Lord of the Rings</i>, I, 2 (“The Shadow of the Past”).</p></div><p><span class="exergue">« Tout ce qu'il nous appartient de décider, c'est quoi faire du temps qui nous est imparti »</span> : quand Gandalf déclare cela à Frodo, dans le confort du trou de hobbit qu'est la maison de Bag-End, alors qu'il vient de reconnaître l'Anneau Unique dans l'anneau d'invisibilité que ledit Frodo a hérité de Bilbo, avec tous les dangers soudain devenus immédiats que cela comporte, il met en évidence la condition des personnages dans la subcréation tolkienienne, essentielle <i>a minima</i> d'un point de vue narratif : une condition d'êtres disposant d'un libre arbitre, que cela soit ou non dû à Ilúvatar/Eru/Dieu. L'horizon monothéiste de l'univers d'Arda est tributaire d'une tradition textuelle fictive : à cette aune, et même si l'on devait échapper là à quelque intention de l'auteur, il n'y a pas d'injonction à croire que le libre arbitre ne soit pas ici autre chose... que le libre arbitre dans un sens général, celui de faculté à librement vouloir, penser et agir, sens n'ayant pas vocation en soi à être religieux, même en tenant compte de l'identité surnaturelle de Mithrandir. Et le sort que connaîtra l'Anneau à la fin du roman, dans un contexte où le libre arbitre se révèlera ironiquement dépassé par l'aléa, la contingence, le tragique, ou éventuellement « autre chose », rappelle comme pour boucler la boucle ce que représente la libre volonté de l'être humain, source de pouvoir autant que de faiblesse, quel que soit le régime de croyances de l'individu. C'est du moins ainsi que j'ai tendance à voir les choses... </p><p>Si j'évoque en particulier, comme assez souvent du reste, cette citation sur <span class="exergue">« quoi faire du temps qui nous est imparti »</span>, citation qui sert d'ailleurs d'épigramme à ce long message, c'est qu'elle est assez révélatrice de la façon dont j'apprécie personnellement Tolkien, c'est-à-dire finalement davantage par petites touches que par appréhension « totalisante&#160; » d'un grand ensemble — grand ensemble finalement inachevé, lacunaire, parfois contradictoire, à l'image de nos connaissances face aux incertitudes du Monde dit Primaire —, avec un roman comme <i>Le Hobbit</i>, voire avec des éléments particuliers d'un livre comme <i>le Seigneur des Anneaux</i> — la section bombadilienne, le fragment de l'histoire d'Aragorn et Arwen... —, avec certains poèmes censés être extraits du Livre Rouge, avec certains motifs et récits figurant pour partie notamment dans <i>le Silmarillion</i> ou dans d'autres livres posthumes comme <i>les Enfants de Húrin</i> et <i>Beren et Lúthien</i>... Le monde secondaire, à mes yeux, est finalement surtout une toile de fond, certes minutieusement peinte et fort appréciable pour cela, une toile sur laquelle peut certes prospérer notamment le <span class="exergue">« vice secret »</span> des langues inventées et une certaine herméneutique chrétienne, mais je crois que, littérairement parlant, l'intérêt principal est ailleurs, avec une subcréation, certes, mais dans le peu qu'elle donne finalement formellement à voir et non dans la totalité de ce que l'on peut croire qu'elle « recouvre ». Autrement dit, l'intérêt de mon point de vue réside dans ce pouvoir de <i>suggestion</i> dont j'ai parlé ailleurs, dans un autre fuseau : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89213#p89213" rel="nofollow">https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic. … 213#p89213</a><br />J'ai parlé plus haut de ligne de crête : celle-ci peut s'appréhender également comme une ligne entre ensemble et détail d'un ensemble, de même qu'entre le matériel et le spirituel, entre autres, car ni le détail, ni l'ensemble ne constituent sans doute en soi une finalité.&#160; </p><p>Sur la question du libre arbitre comme sur d'autres, démontrer la pensée chrétienne de l'auteur derrière l'œuvre peut certes aboutir à des résultats, mais si ceux-ci ne font que s'apparenter <i>in fine</i> à une « lewisisation » de la fiction tolkienienne, j'ai bien peur que ce qui n'était censé même apparaître dans l'œuvre que <span class="exergue">« comme une lampe invisible »</span>, ne devienne comme un projecteur aussi aveuglant que dans une salle d'interrogatoire propice à la lumière la plus froide... Du moins est-ce mon point de vue, dont je ne dirais pas qu'il n'est pas empreint d'une certaine tristesse, mais qui est en tout cas sincère. Bien sûr, comme dirait Vincent (F.), <span class="exergue">« à chacun son Tolkien »</span>, et toutes les lectures de l'œuvre sont légitimes... mais dès lors peut-être toutes ses lectures portent-elles forcément en elles des limites difficilement dépassables en matière de partage...</p><p>Parce qu'elle permet notamment de « conclure » commodément un propos sans vraiment le faire, citer et invoquer la formule chantée par Bilbo <span class="exergue">“The road goes ever on”</span> est une tentation permanente, au point de devenir presque une sorte de poncif propre aux commentaires sur Tolkien et son œuvre... C'est que cette expression tolkienienne, <span class="exergue">« La route se poursuit sans fin »</span>, renvoie à une image que la plupart d'entre nous aimons beaucoup : celle du chemin que l'on parcourt, comme lecteur, à travers la Terre du Milieu. C'est une démarche qui, philosophiquement parlant, fait écho à la métaphore de la « route de la vie » ou du « chemin de la vie », que Søren Kierkegaard évoque de façon si édifiante dans ses écrits que les auteurs du livre <i>Le Seigneur des Anneaux. Une aventure philosophique</i> (par Mathieu Amat et Simon Merle, Paris, Ellipses Édition, 2020) ne pouvaient que s'appuyer sur cette évocation par le philosophe danois pour consacrer tout un chapitre (le troisième, p. 37-44) aux cheminements existentiels auxquels le plus célèbre roman de Tolkien peut <i>éventuellement</i> inviter à réfléchir. Pourtant, avec le temps, j'ai tendance à penser que si la notion de cheminement reste belle et pertinente, les métaphores de la route ou du chemin me paraissent moins parlantes que celle de la <i>ligne de crête</i>, qui met davantage en avant le devoir d'équilibre et la difficulté du cheminement, même si celui-ci a heureusement ses agréments. Ainsi sur les routes ou les chemins de la Terre du Milieu, comme dans la vie humaine, malgré les apparences éventuellement rassurantes de la voirie, je pense qu'il faut garder à l'esprit que nous sommes toujours en fait dans une position d'équilibriste ou d'alpiniste sur sa crête, et qu'il y a toujours un risque de tomber dans quelque ravin, voire plutôt quelque gouffre selon les choix que l'on choisira de faire. À cette aune, la lecture d'une « œuvre-monde » comme celle de Tolkien peut s'apparenter à une expérience existentielle... mais qui n'est pas sans danger...</p><p><span class="exergue">« Et qui brise une chose pour découvrir ce que c'est a quitté la voie de la sagesse »</span> dit encore Gandalf, cette fois-ci à Saruman, dans <i>le Seigneur des Anneaux</i> : je ne pense pas que Jérôme brise quoi que ce soit ici pour révéler la dimension chrétienne de l'œuvre de Tolkien, mais je trouve que l'on court pour le moins un risque qui n'en est pas si éloigné lorsqu'on lit un auteur de manière, disons, aussi... fervente. Disons humblement, que je ne sais pas si, en l'espèce, la ferveur est la condition de la compréhension. Le « Recouvrement » (avec ou sans majuscule), à mes yeux, devrait consister d'abord à nettoyer la buée de la fenêtre pour voir, au-delà des signes (éventuellement religieux) que l'on aura précédemment tracés dans cette buée sur la vitre, notre réel complexe et notre condition incertaine, et non pour éventuellement prétendre percevoir une « Vérité » derrière une « buée du quotidien » qui est de notre fait, y compris à travers les histoires (au mieux ni vraies, ni fausses) que nous nous racontons. D'où mon constat du peu de matière à une poursuite d'une discussion (malgré de réels efforts <i>mutuels</i>, ce qu'il est, du reste, bien juste de rappeler). <br />Ce constat n'est certes pas nouveau, mais cela valait peut-être la peine que j'explicite... en marge d'une sorte de mélancolie personnelle, sans doute encore perceptible dans tout ce que j'ai écrit, qui <i>de facto</i> n'a pas complètement disparue après le Nouvel An mais qui dépasse évidemment les échanges sur Tolkien en ces lieux, même si on aura peut-être compris que les lectures (trop) religieuses de Tolkien ne m'aident décidément pas, à l'évidence, à apprécier ce qui peut être beau et bon en ce monde... au contraire même peut-être, parfois, dans les moments les plus noirs : que voulez-vous, c'est ainsi, et après tout, ce n'est pas plus mal que cela soit dit (sans animosité mais avec franchise), car il est vrai que ce qui est beau et bon ne renvoie pas toujours exactement à la même chose pour les uns ou pour les autres... quoiqu'il me semble que Jean Jaurès (cité <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88712#p88712" rel="nofollow">précédemment</a>) avait sans doute raison de penser qu'il y a comme une sorte de déterminisme du <span class="exergue">« fond humain »</span> (un déterminisme « du bien », préférable à un déterminisme « des choses », ce dernier étant par ailleurs discutable) tendant à nous inciter, toutes et tous, à apprécier et faire nous-mêmes, d'une manière ou d'une autre, ce qui est bien, beau et bon, quel que soit les options métaphysiques (plus ou moins choisies) et le nécessaire rapport (mesuré) au doute. </p><p>Dans son étude <i>L'espoir et l'absurde dans l'œuvre de Franz Kafka</i>, publié en appendice de l'édition courante de poche du <i>Mythe de Sisyphe</i> (« Folio essais » Gallimard), Albert Camus a écrit cette dernière phrase dans une ultime note de bas de page : <span class="exergue">« C'est le destin, et peut-être la grandeur, de cette œuvre que de tout offrir et de ne rien confirmer. »</span> Il m'arrive de me demander si cette formule pourrait s'appliquer à l'œuvre de Tolkien. Il y a encore quelques années, j'aurai peut-être répondu « oui » assez spontanément. Aujourd'hui, notamment à constatant les lectures que l'on peut faire de ladite œuvre, parfois je ne sais plus trop. Si tout ce que cette œuvre a, au fond, à offrir est la Vérité chrétienne, alors dans ce cas, elle n'offre pas « tout », sinon la prétention d'une religion à être universelle et à dire la « Vérité ». Cependant, si c'est là tout, on peut bien toujours dire qu'en fait, elle ne confirme rien, si l'on s'en tient bien à l'œuvre, et en particulier à la part achevée de l'œuvre de l'auteur. À chacun sans doute de trouver, dans cette situation, en fonction de ce qu'il croit qu'il sait, de ce qu'il sait qu'il croit, sa part de consolation...</p><p class="separation"></p><p>Je terminerai ce long message en partageant un passage d'un conte de Pierre Louÿs, un de mes auteurs de prédilection, qui se disait <span class="exergue">« catholique de naissance, très sincèrement païen de foi »</span>, et que J. R. R. Tolkien aurait par ailleurs certainement détesté lire mais peu importe. <br /><small>Sur le conte en question, Gaston Bachelard, dans <i>L'Eau et les Rêves</i> (1942), a écrit des lignes assez sévères et assez décevantes de sa part, même si le philosophe, adepte des lois de l'imagination matérielle et d'une psychanalyse de la connaissance d'inspiration jungienne, prétendait toutefois ne juger le texte que d'un point de vue psychologique et non littéraire. Mais là encore peu importe, et s'agissant de Pierre Louÿs, je préfère retenir ce qu'à écrit à son propos son grand ami Paul Valéry : </p><p><span class="exergue">« La plupart ne lisaient dans ces beaux livres que des apologies de la chair et de ses plaisirs. Ni les peines que demande un langage si admirable, ni les connaissances que supposent ces peintures, ni l'amertume et la désespérance qui s'y mêlent, n'éclairaient à leurs yeux le vrai visage de l'auteur... Quand on a mis tant d'énergie et de désir, tant de patience et tant de réflexions dans la préparation de son œuvre, on peut exiger après soi d'être longuement et studieusement regardé. L'heure viendra de ce regard pieux. »</span><br /><span style="color: #696969">Paul Valéry à propos de Pierre Louÿs, cité in Laffont-Bompiani, <i>Dictionnaire des auteurs de tous les temps et de tous les pays</i>, collection Bouquins, Paris, Robert Laffont, 1990, Tome III, p. 181-182.</span></small></p><p><img src="http://www.jrrvf.com/fluxbb/img/725/1611061709_antoine_calbet_-_illustration_pour_leda_de_pierre_louys_-_librairie_borel_paris_1898.jpg"&#160; width="269" /><br /><small>Antoine Calbet (1860-1942).<br /><i>« ... et comme elle ouvrait les yeux, elle vit le dieu du fleuve couronné d'herbes vertes... »</i><br />Illustration pour <i>Lêda</i>, conte de Pierre Louÿs.<br />Édition de la Librairie Borel, Paris, 1898 (Collection Lotus Alba).<br />D'autres illustrations de Calbet pour <i>Lêda</i> sont (pour le moment encore) visibles à cette adresse (d'un blog riche de nombreuses merveilles) : <a href="http://book-graphics.blogspot.com/2014/08/leda.html" rel="nofollow">http://book-graphics.blogspot.com/2014/08/leda.html</a> </small></p><p>Au crépuscule d'une journée de l'Antiquité grecque, aux jeunes femmes allongées dans l'herbe à qui il vient de conter l'histoire de Lêda et du Cygne, et qui lui demandent diverses explications, notamment sur la vraisemblance de son récit mythique, Mélandryon finit par répondre à l'une d'elle puis à toutes :</p><div class="citation"><p>- N'as-tu pas entendu les paroles du Fleuve ? Il ne faut jamais expliquer les symboles. Il ne faut jamais les pénétrer. Ayez confiance. Ah ! ne doutez pas. Celui qui a figuré le symbole y a caché une vérité, mais il ne faut pas qu'il la manifeste, ou alors pourquoi la symboliser ?</p><p>« Il ne faut pas déchirer les Formes, car elles ne cachent que l'Invisible. Nous savons qu'il y a dans ces arbres d'adorables nymphes enfermées, et pourtant quand le bûcheron les ouvre, l'hamadryade est déjà morte. Nous savons qu'il y a derrière nous des satyres dansants et des nudités divines, mais il ne faut pas nous retourner : tout aurait déjà disparu.</p><p>« C'est le reflet onduleux des sources qui est la vérité de la naïade. C'est le bouc debout au milieu des chèvres qui est la vérité du satyre. C'est l'une ou l'autre de vous toutes qui est la vérité d'Aphrodite. Mais il ne faut pas le dire, il ne faut pas le savoir, il ne faut pas chercher à l'apprendre. Telle est la condition de l'amour et de la joie. C'est à la louange des bienheureuses ténèbres. »</p></div><div class="citation source"><p>Pierre Louÿs, <i>Lêda</i> (<i>Lêda ou La louange des bienheureuses ténèbres</i>), Paris, Librairie Borel, Collection Lotus Alba, 1898 (première parution : 1893), p. 48-50.</p></div><p class="separation"></p><p>Bonne année 2021 à toutes et à tous : qu'elle vous apporte autant qu'il est possible la joie d'aimer et d'être aimé, la volonté de penser, d'agir, de choisir <span class="exergue">« quoi faire du temps qui nous est imparti »</span>, et qu'elle apporte notamment à ce monde un peu moins de guerres et de guéguerres stupides.</p><p class="separation"></p><p><i>Peace and Love,</i></p><p>Benjamin.</p><p><small>P.S.: même si j'estime ma mise en retrait toujours préférable en ce début d'année (<i>a fortiori</i> après avoir écrit tout cela), je vais tout de même tâcher de tenir prochainement quelques engagements JRRVFiens, évoqués dans un <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7379" rel="nofollow">autre fuseau</a> (promesse faite à Cédric) et aussi <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7180" rel="nofollow">ici</a> durant les années passées.</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Hyarion)]]></author>
			<pubDate>Wed, 20 Jan 2021 22:59:32 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89781#p89781</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89711#p89711</link>
			<description><![CDATA[<p>Merci Yyr pour cette relecture de la lettre 64, à la fois conclusion de multiples recherches et trouvailles, louange d'une pensée et d'une œuvre qui nous touchent toujours autant, hommage au fils et au père, et feu d'artifices de souvenirs, avec ces renvois à tant de développements de JRRVF dont certains remontent à bientôt deux... décennies ! Voilà une belle manière de débuter l'année nouvelle !</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (sosryko)]]></author>
			<pubDate>Fri, 01 Jan 2021 01:26:53 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89711#p89711</guid>
		</item>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89709#p89709</link>
			<description><![CDATA[<p><b>Conclusion : <i>sub specie æternitatis</i> — à l'aune de l'éternité</b></p><p>En guise de conclusion (conclusion de ma recherche, pas de la discussion ;)), je vous propose une lecture suivie de la première partie de la <b>Lettre n°64</b> (<i>Lettres</i>, pp.114-115). Dans ma recherche, j'avais relevé son occurrence de <i>free will</i>, sans lui trouver de place dans les développements qui précèdent. Il me semble, en fait, qu'elle permet de récapituler ces derniers.</p><p class="separation"></p><div class="citation colonne"><div class="gauche"><p>20 Northmoor Road, Oxford</p><p>Mon très cher petit,</p></div><div class="droite"><p><div style='text-align:right;'>30 avril 1944 (FS 20)</div></p></div></div><div class="citation"><p>J'ai décidé de renvoyer un autre aérogramme, non un <i>airgraph</i>, dans l'espoir de pouvoir ainsi te remonter un peu plus le moral. [...] Tu me manques vraiment beaucoup, et je trouve vraiment tout cela extrêmement dur à supporter, pour moi-même et pour toi. Le gâchis complet et stupide causé par la guerre, non seulement matériel mais moral et spirituel, est tellement consternant pour ceux qui doivent l'endurer. Et l’a toujours été (malgré les poètes), et le sera toujours (malgré les propagandistes) — non bien sûr qu’il n’ait été, qu'il ne soit et qu'il ne sera nécessaire d’y être confronté dans un monde mauvais.</p><p>Mais la mémoire humaine est si courte et si éphémères sont ses générations que dans seulement 30 ans environ il y aura peu ou pas de gens à posséder cette expérience directe qui seule touche vraiment le cœur. C’est le chat échaudé qui nous en apprend le plus sur le feu.</p><p>Je suis quelquefois horrifié à la pensée de la somme de détresse humaine qui existe actuellement dans le monde entier : les millions de personnes séparées, tourmentées, gaspillant leur vie sans aucun bénéfice — sans parler de la torture, de la douleur, de la mort, du deuil, de l'injustice. Si l’angoisse était visible, pratiquement la totalité de cette planète plongée dans les ténèbres serait enveloppée dans une dense vapeur sombre, cachée à la vue stupéfaite des cieux !</p></div><p class="separation"></p><p>Le <span class="exergue">« monde mauvais »</span> est un thème tolkienien récurrent, celui d'<a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=79620#p79620" rel="nofollow">un monde soumis au Mal, à la Mort et à la Machine</a>, qui reprend celui, plus largement biblique, d'<a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=73571#p73571" rel="nofollow">un monde gouverné par la Chute</a> : <span class="exergue">« la faiblesse <i>fatale</i> de toute chose bonne par nature dans un monde mauvais, corrompu et <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88583#p88583" rel="nofollow">contre nature</a> »</span> (<i>Lettres</i>, p.98). Un monde où, de façon <span class="exergue">« nécessaire »</span>, nous sommes confrontés à un <span class="exergue">« gâchis [—] matériel [,] moral et spirituel »</span>. Certes, Tolkien parle ici du <span class="exergue">« gâchis complet et stupide »</span> causé <span class="exergue">« par la guerre »</span>, mais on sait que, pour lui, <span class="exergue">« il existe d'autres sortes de maux tout aussi néfastes »</span>, dont la guerre ne constitue que <span class="exergue">« l'explosion »</span>, A&H HS n°2, p.44). Cette explosion ne fait que <span class="exergue">« multiplie[r] la bêtise par 3 et son pouvoir par lui-même : ainsi nos jours précieux sont gouvernés par <i>(3x)²</i> avec <i>x</i> = l'obtusité humaine habituelle »</span> (<i>Lettres</i>, p.111).</p><p>Notre terre ainsi <span class="exergue">« plongée dans les ténèbres »</span>, décrite comme enveloppée dans <span class="exergue">« une dense vapeur sombre (<i>a dense dark vapour</i>) »</span>, ne peut manquer de renvoyer aux <span class="exergue">« immenses fumées et vapeurs (<i>vast smokes and vapours</i>) »</span> d'Angband qui <span class="exergue">« souill[èrent] la lumière des premiers matins du monde »</span> (Silm, chap.13) comme à <span class="exergue">« l'ombre pesante »</span> venue du Mordor en <span class="exergue">« dévorant la lumière »</span> (SdA, V.4), ainsi qu'à celles, plus effrayantes encore parce que tissées de Vide même, des <span class="exergue">« noires vapeurs (<i>black vapours</i>) »</span> d'Ungoliant faites de <span class="exergue">« pure Obscurité (<i>an Unlight</i>) où les choses semblaient ne plus être »</span> (Silm, chap.8), tout comme la <span class="exergue">« vapeur noire (<i>black vapour</i>) »</span> façonnée par son rejeton à partir <span class="exergue">« des ténèbres mêmes (<i>of veritable darkness itself</i>) »</span> <span class="exergue">« aveugl[ait] non seulement les yeux mais encore l'esprit, si bien que le souvenir des formes et des couleurs, et de toute lumière visible, en était effacé [—] la nuit avait toujours été, et elle serait toujours : la nuit était tout »</span> (SdA IV.9).</p><p>Ici comme ailleurs, les représentations du monde primaire appellent celles du monde secondaire pour s'y associer sous la plume d'un Tolkien qui, au soir de sa vie, parlera de notre monde comme <span class="exergue">« ce Royaume Déchu d'Arda, où l'on vénère les serviteurs de Morgoth »</span> (<i>Lettres</i>, p.582).</p><p class="separation"></p><div class="citation"><p>Et les fruits de tout cela seront principalement funestes — d’un point de vue historique. Mais l’aspect historique n’est pas, bien sûr, le seul. Toute chose et tout acte a une valeur en soi, en dehors de ses « causes » et de ses « effets ». Aucun homme ne peut évaluer ce qui est réellement en train de se passer en ce moment <i>sub specie æternitatis</i>.</p></div><p class="separation"></p><p>Il ne me paraît pas exagéré de considérer que tout Tolkien est là.</p><p>Plus haut, Tolkien disait que <span class="exergue">« cette expérience directe »</span> du Mal <span class="exergue">« <u>touche vraiment le cœur</u> »</span>. S'il dépasse le cadre de cette discussion (et les moyens disponibles) d'en faire le tour, résumons-le sommairement : l'expérience du cœur est, précisément, au cœur, voire le cœur, de la mythopoésie tolkienienne (voire de la théorie du langage de Tolkien). La même expression revient quelques semaines plus tard. En contrepoint de <span class="exergue">« la vacuité de toute machine »</span> et de <span class="exergue">« la Chute »</span>, qui s'associent pour détourner nos désirs de subcréation <span class="exergue">« vers un Mal nouveau et horrible »</span>, le père et le fils partagent leurs observations des bouvreuils et des <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89683#p89683" rel="nofollow">martinets</a>, qui eux <span class="exergue">« <u>touchent au cœur</u> des choses »</span> (<i>Lettres</i>, p.131). <u>Le cœur de l'homme</u> et <u>le cœur des choses</u> ont une valeur située au-delà de <span class="exergue">« l'aspect historique »</span> — <span class="exergue">« l’apparente <i>Anankê</i> de notre monde »</span> (p.149). Eh bien, la mythopoésie tolkienienne n'est rien d'autre que cette tentative d'y accéder : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=2016" rel="nofollow">la mythologie</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=3902" rel="nofollow">pour Tolkien</a>, est cette tentative, par le langage et la poésie, de mise en rapport des choses et des actes avec leur <span class="exergue">« <u>valeur en soi</u> »</span>, c'est-à-dire <span class="exergue">« <u><i>sub specie æternitatis</i></u> »</span> — à l'aune de l'éternité. </p><p><!--C'est d'ailleurs ce que nous enseigne la littérature : <span class="exergue">« nous avons un élément éternel [qui] peut envisager les choses que dans la “vie” nous appelons le Mal »</span> (<i>Lettres</i>, p.157). -->Confère le sujet serpent de mer de <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=6680" rel="nofollow">l'allégorie chez Tolkien</a> : d'une certaine façon, Tolkien ne cesse d'être « allégorique ». Ainsi lorsque, à la même époque, il partage à Christopher que <span class="exergue">« nous essayons de vaincre Sauron avec l'Anneau »</span>, si bien que <span class="exergue">« le prix à payer est, comme tu le sais, de faire de nouveaux Sauron, et de lentement transformer en Orques les Hommes et les Elfes »</span>, il précise aussitôt : <span class="exergue">« non pas que dans la réalité les choses soient aussi nettes que dans une histoire »</span> (<i>Lettres</i>, p.118). Ainsi du SdA : il <span class="exergue">« est né de “l'allégorie” et ses guerres sont toujours dérivées de la “guerre intérieure” de l'allégorie dans laquelle le Bien est d'un côté et les divers modes du mal de l'autre »</span> tandis que <span class="exergue">« dans la réalité (extérieure) les hommes se trouvent des deux côtés — ce qui entraîne une alliance hétéroclite d'Orques, de bêtes, de démons, d'hommes ordinaires honnêtes par nature, et d'anges »</span> (p.123). Ce langage mythique, allégorique dans un certain sens, permet d'atteindre le cœur des choses. Par ce langage, Tolkien s'est mis <span class="exergue">« à transformer [<!---->s]on expérience en des formes et symboles autres à travers Morgoth, les Orques et l'Eldalie (représentant la beauté et la grâce de la vie et de l'artisanat) et ainsi de suite »</span> (p.127) : <span class="exergue">« le désir d'exprimer <u>[<!---->s]on <i>sentiment</i> sur le Bien, le Mal, le juste et l'infâme</u> [...] a engendré Morgoth et l'Histoire des Gnomes »</span> (p.118).</p><p>Au sein de cette mythologie, noter le statut intermédiaire du SdA dont les protagonistes <span class="exergue">« vivaient à la lisière du mythe ; ou plutôt, cette histoire expose le passage de “mythe” à l'Histoire ou à la Domination des Hommes »</span>. Et lorsque l'Ombre surgira de nouveau, <span class="exergue">« plus jamais (sauf avant la Fin) un démon maléfique ne sera physiquement incarné sous la forme d'un ennemi ; il dirigera des Hommes et le réseau complexe des êtres à demi malfaisants et des bons faillibles, et laissera un doute brumeux quant au choix d'un camp, autant de situations qu'il aime tout particulièrement [...] ; ce sera, et c'est déjà, notre sort le plus dangereux »</span> (<i>Lettres</i>, p.294).</p><p><small>D'où nombre de contresens bien connus, dès lors que l'on passe à côté de ce rapport mythopoétique entre le monde primaire et le monde secondaire : comme sur <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=5607" rel="nofollow">la dimension chrétienne</a> (l'extrait <i>Lettres</i> p.294 se poursuit en redisant, en écho à <i>Lettres</i> p.246, que la vérité religieuse ne peut apparaître comme dans notre réalité primaire <i>puisqu'elle est déjà dans le symbolisme</i> de la réalité secondaire), <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=5573" rel="nofollow">le manichéisme</a> (Vinyamar avait bien saisi <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=59879#p59879" rel="nofollow">la problématique</a>) ou <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=6347" rel="nofollow">la sexualité</a> (avec ce récent <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7481" rel="nofollow">contrepoint</a>) — <i>cf</i>. les <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7551" rel="nofollow">interviews</a> récemment traduites. </small></p><p class="separation"></p><div class="citation"><p>Tout ce que nous savons, et cela dans une large mesure par l’expérience directe, c'est que le Mal travaille avec un pouvoir étendu et avec un succès perpétuel — en vain : car ne faisant toujours que préparer le sol pour qu'un Bien inattendu y pousse. Il en est ainsi en général, et il en est ainsi dans nos vies. [...]</p><p>Mais il reste encore quelque espoir que les choses s’arrangent pour nous, même sur le plan temporel, dans la miséricorde de Dieu. Et bien que nous ayons besoin de tout le courage et le cran humains qui nous sont innés (la vaste somme de courage et d'endurance existant chez l’homme est formidable, tu ne crois pas ?) et de toute notre foi religieuse pour faire face au Mal qui peut nous arriver (comme aux autres, si Dieu le veut), nous pouvons quand même prier et espérer. Ce que je fais.</p></div><p class="separation"></p><p>Le paradoxe entre le <span class="exergue">« pouvoir étendu [et le] succès perpétuel »</span> du Mal d'un côté, et sa <span class="exergue">« vanité »</span> de l'autre (<i>cf</i>. ailleurs le contraste entre <span class="exergue">« le poids déprimant de l'éternelle iniquité humaine »</span> et <span class="exergue">« en même temps, [le fait] que le Bien existe toujours »</span>, <i>Lettres</i>, pp.120-121), fait écho à cette présentation mémorable de Tolkien à Amy Ronald : <span class="exergue">« je suis chrétien, et à vrai dire un catholique [romain], si bien que je ne m’attends pas à ce que “l’Histoire” soit autre chose qu’une “longue défaite” — même si elle comporte (et dans une légende peut les contenir de manière plus claire et émouvante) quelques exemples ou aperçus de <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=73584#p73584" rel="nofollow">la victoire ultime</a> »</span> (<i>Lettres</i>, p.362). Nous retrouvons ce que nous avons développé dans la présente discussion quant à providence (ou la grâce) à l'œuvre dans le Légendaire et gouvernée par <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=5655" rel="nofollow">la Pitié</a> à la racine de la <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88516#p88516" rel="nofollow">liberté</a> et de la <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88529#p88529" rel="nofollow">puissance</a> du Créateur, i.e. <span class="exergue">« dans la Miséricorde de Dieu »</span> : <span class="exergue">« on ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en moi, [et] nul ne peut changer la musique malgré moi. Celui qui le tente n'est que mon instrument pour concevoir des merveilles qu'il n'aurait pas imaginées lui-même ! »</span> (SCLI, p.10, trad. modifiée). <i>Cf</i>. Manwë : <span class="exergue">« Eru demeure le Seigneur de Tout, et meut toutes les voies de ses créatures, même la malice du Marrisseur, en ses ultimes desseins »</span> (HoMe X, p.241), et le <i>Commentaire de l'Athrabeth</i> : le <span class="exergue">« Drame [qui se joue] dépend de Son dessein et de Sa volonté quant à son commencement et à son déroulement, en chacun de ses détails et de ses instants »</span> (HoMe X, p.335) — <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=73574#p73574" rel="nofollow">Dieu demeure souverain</a>.</p><p>En attendant, ici-bas, dans notre <span class="exergue">« nature tout entière enchaînée dans la cause à effet matérielle, la chaîne de la mort »</span> (<i>Lettres</i>, p.148), il nous reste à <span class="exergue">« faire face au Mal »</span>, avec <span class="exergue">« <u>courage</u> »</span>, <span class="exergue">« endurance »</span> et <span class="exergue">« foi »</span>, et, pour ceux qui le peuvent, à <span class="exergue">« prier et espérer »</span>. Les héros du Conte d'Arda, eux aussi, tendus entre la souffrance et l’espérance, depuis l’<i>Ainulindalë</i> jusqu’à l’<i>Athrabeth</i> en passant par le <i>Seigneur des Anneaux</i>, continuent <span class="exergue">« à espérer et à peiner »</span> (SdA, VI.3, p.1303). Contrairement à la <span class="exergue">« longue défaite »</span> et au <span class="exergue">« succès perpétuel [du] Mal »</span>, dont nous faisons <span class="exergue">« l'expérience directe »</span>, la <span class="exergue">« victoire Ultime »</span> du <span class="exergue">« Bien inattendu »</span> est attendue dans une <span class="exergue">« espérance »</span> fondée dans <span class="exergue">« notre nature [et] notre état primordial [:] si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors [...] de l’ensemble de Ses desseins, l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants »</span> (HoMe X, p.320) — ou, comme les Valar pouvaient y encourager les Númenóréens : <span class="exergue">« espérez [...] qu'à la fin, même les moindres de vos désirs s'épanouiront (<i>shall have fruit</i>) [puisque] l'amour d'Arda fut semé <u>en vos cœurs</u> par Ilúvatar ; or Il ne sème pas sans raison (<i>to no purpose</i>) »</span> (SCLI, pp.263-264, trad. modifiée).</p><p>Autrement dit, le thème tolkienien du <span class="exergue">« Monde mauvais »</span> est indissociable de celui du <span class="exergue">« Salut »</span> (<i>cf</i>. plus loin, et <i>Lettres</i>, pp.332,357). De même, dans le Légendaire, le thème du Marrissement d'Arda est lié à celui de la Guérison d’Arda (<i>cf</i>. « <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">Estel Eruhínion</a> : de la Chute et de l'Espérance dans le Conte d'Arda »). C'est ce que les fonctions du Conte de Fées — évasion, consolation et recouvrement — peuvent aider à percevoir (<i>cf</i>. « <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">Avant-propos</a> : <i>Till the world is mended</i> »).</p><p class="separation"></p><div class="citation"><p>Et tu as été un présent si spécial pour moi, à une période de chagrin et de souffrance morale, et ton amour, se déployant immédiatement, presque au moment où tu es né, m'a prédit comme si tu m'avais parlé que je serais toujours consolé par la certitude que cela ne connaîtra jamais de fin. Il est probable que nous (<i>we shall</i>) nous retrouverons, sous l'œil de Dieu, « tout entiers et unis » (<i>in hale and unity</i>), dans peu de temps, très cher petit ; et il est certain que nous avons un lien spécial qui durera au-delà de cette vie</p></div><p class="separation"></p><p>Après qu'aient été pour ainsi dire récapitulés les principaux thèmes tolkieniens, et juste avant qu'apparaisse la mention du libre arbitre, voici le <span class="exergue">« lien spécial »</span> entre J.R.R. et <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7518" rel="nofollow">Christopher Tolkien</a>. Il ne s'agit pas tant du lien de l'amour du <span class="exergue">« <i>fæder suna his ágnum, þám gingstan nalles unléofestan</i> — père à son propre fils, le dernier-né [mais] en aucune façon le moins aimé »</span> (<i>Lettres</i>, p.103) <small><b>(*)</b></small> que, me semble-t-il, d'une très profonde communion d'esprit et de sensibilité entre eux. Cette communion spirituelle, particulièrement intense pendant l'engagement de Christopher en Afrique du Sud entre fin 1943 et début 1945 au vu des <i>Lettres</i>, devient même à cette époque comme le creuset de la mythopoésie tolkienienne.</p><p>Que cette communion soit intense, il suffit pour s'en convaincre de lire le père le répéter à son fils : <span class="exergue">« tu me manques »</span> (<i>Lettres</i>, pp.107,111,114,135). Non seulement parce qu'il voudrait avoir encore auprès de lui <span class="exergue">« mon secrétaire et critique »</span>, mais aussi parce que <span class="exergue">« nous sommes si proches (<i>so akin</i>) »</span> (p.118), proches au point que la vie du père, à cette époque, tourne autour des lettres du fils (p.127), qu'il va à l'église pour lui (p.119), et qu'il va jusqu'à lui confier : <span class="exergue">« j'ai toujours une curieuse sensation de réminiscence dès qu'il est question de l'Afrique, ce qui m'émeut toujours profondément. Il est vraiment étrange que toi, mon très cher petit, <u>tu</u> sois <u>retourné</u> <span>(<i>sic</i>)</span> là-bas »</span> (p.123).</p><p>Cette communion, qui pourrait être décrite au moyen de cette image des <i>Inklings</i> : <span class="exergue">« cette fête de l'esprit et de cet échange entre âmes »</span> (<i>Lettres</i>, p.150), est (au moins) triple. Elle est religieuse, le partage de la foi revenant régulièrement entre eux, avec le discernement des esprits qui l'accompagne <i>hic et nunc</i> et qui fait dire à Tolkien, dans une formule qui anticipe celle de sa lettre à Amy Ronald : <span class="exergue">« toi et moi appartenons au camp toujours vaincu mais jamais complètement soumis »</span> (<i>Lettres</i>, p.133). Et aussi : <span class="exergue">« nous sommes nés à une sombre époque et trop tard (pour nous) »</span> (pp.98-99) <small><b>(**)</b></small>, mais <span class="exergue">« nous sommes entre les mains de Dieu »</span> (p.111). Cette communion dans la surnature se prolonge tout aussi souvent par une communion dans la nature, qui inspirera à Tolkien des descriptions remarquables : <span class="exergue">« la lumière argentée du printemps sur les fleurs et les feuilles »</span> (p.110), ce coucher de soleil <span class="exergue">« des plus magnifiques »</span> surplombant l'horizon d'<span class="exergue">« un rivage de plusieurs rangées de flamboyants chérubins d'or et de feu, traversés ici et là par des voiles brumeux comme de la pluie pourpre »</span> (p.137), ou cette scène hivernale <span class="exergue">« d'une beauté à couper le souffle »</span>, avec au matin <span class="exergue">« les arbres comme des fontaines immobiles aux branches ramifiées se découpant contre une lumière dorée, et, tout en haut, un bleu pâle et translucide »</span>, et la nuit venue <span class="exergue">« le brouillard [qui] s'est levé et une lune ronde [éclairant] la scène d'en haut [:] vision d'un autre monde ou d'un autre temps »</span> (p.158). Communion dans l'écriture, enfin : Christopher pourra suivre l'avancement de ce qui ne s'appelait encore que <span class="exergue">« <i>l'Anneau</i> »</span>, à l'époque où, bientôt arrivé <span class="exergue">« au cœur, où tous les fils doivent être réunis »</span> (p.121), Tolkien menait Frodo et Sam aux portes du Mordor, parfois <span class="exergue">« dans la douleur »</span> (p.105), versant <span class="exergue">« beaucoup de sueur pour quelques pages »</span> (p.107), devant se <span class="exergue">« débatt[re] »</span> avec des <span class="exergue">« passage[<!---->s] récalcitrant[<!---->s] »</span> (p.112). Outre son avis esthétique (<i>Shelob</i>, p.122 ; <i>Gamgee</i>, pp.125,131), son avis critique global devient nécessaire, car <span class="exergue">« ce livre en est venu à t'être de plus en plus destiné, de sorte que ton avis importe plus que celui de quiconque »</span> (p.135) ; <span class="exergue">« <!--Le dernier chapitre a presque ému Lewis aux larmes. Malgré tout, -->c'est surtout ce que tu penses que je veux entendre, car depuis longtemps c'est principalement à toi que je songe en l'écrivant »</span> (pp.152-153).</p><p class="separation"></p><div class="citation"><p>— toujours soumis, bien entendu, au mystère du libre arbitre, par lequel l'un comme l’autre nous pourrions rejeter le « salut ». Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment ! [...]</p></div><p class="separation"></p><p>La mention du <span class="exergue">« libre arbitre »</span> arrive alors enfin, comme pour rassembler et résumer tout ce qui précède, aussi bien les principaux thèmes tolkieniens que le lien entre le père et le fils, de la façon suivante : le véritable enjeu du libre arbitre, ce à quoi il se rapporte ultimement, <span class="exergue">« <i>sub specia æternitatis</i> »</span>, le seul vrai choix, consiste à accepter ou <span class="exergue">« rejeter le “Salut” »</span>. <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=71263#p71263" rel="nofollow">Sosryko</a> l'avait déjà dit : </p><div class="quotebox"><blockquote><div><p>Le libre arbitre (<i>Free Will</i>) : il s’agit effectivement d’un élément essentiel de la pensée de Tolkien (et de la théologie tout cours ;-)). Mais tu commets il me semble une erreur en pensant que l’être humain (selon la Bible comme selon Tolkien) est libre de choisir de son comportement <i>à chaque instant</i> et <i>à tous les niveaux</i> de son existence. Tolkien est conscient de cela, lui qui qualifie Dieu <span class="exergue">« <i>as the one <u>wholly</u> free Will</i> »</span> [L156], et surtout il sait que le seul enjeu du libre arbitre des hommes est le Salut (cf. <span class="exergue">« <i>the mystery of free will, by which either of us could throw away 'salvation'</i> »</span> (L64]). Ainsi, Tolkien sait que Dieu ne veut que le Salut des hommes mais qu'il leur laisse aussi la liberté de l’accepter ou de le refuser. Voilà le domaine d’application du libre arbitre de l’homme : accepter le Salut ou le refuser.</p></div></blockquote></div><p><small>Petite question en passant : as-tu une idée, Sosryko, de ce que Tolkien entend par <span class="exergue">« Auquel cas Dieu arrangerait les choses différemment »</span> ? <br />(si l'un accepte le Salut tandis que l'autre le rejette, qu'entend-il par « arranger les choses » ?)</small></p><p>Nous retrouvons exactement ce passage de l'Écriture que j'avais <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89340#p89340" rel="nofollow">donné</a> et que Tolkien devait bien connaître tant il récapitule et résume la nature, la finalité et le paradoxe apparent du libre arbitre dans le Conte d'Arda comme dans la Bible : <span class="exergue">« mettez en œuvre votre salut, car c’est Dieu qui fait en vous et le vouloir et le faire selon son dessein bienveillant »</span> (Philippiens 2,12-13) :</p><ul><li><p>La nature du libre arbitre : par notre vouloir et notre faire — subcréateurs —, mettre en œuvre notre salut ;</p></li><li><p>Sa finalité : selon le dessein bienveillant de Dieu ;</p></li><li><p>Le paradoxe apparent : c'est Dieu — Créateur — qui donne réalité aussi bien à notre salut qu'à notre vouloir et à notre faire.</p></li></ul><p>Le mystère ne constitue un paradoxe, nous l'avons vu, qu'à partir d'une définition de la liberté et de la puissance conçues indépendamment de l'essence divine — liberté d'indifférence et <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88645#p88645" rel="nofollow">autonomie absolue</a> de la créature. À partir d'une définition de <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88555#p88555" rel="nofollow">la liberté du sub-créateur</a> dépendante de la réalité créatrice, la contradiction disparaît : l'homme qui déploie sa nature et ses talents selon le dessein bienveillant de Dieu est au contraire celui qui déploie son être et donc sa liberté, tandis que celui qui en est empêché <span class="exergue">« gaspill[e sa] vie »</span>.</p><p>Bien entendu, le Conte d'Arda n'est pas un traité de théologie ou de philosophie (même s'il en contient de véritables en interne). La mythopoésie tolkienienne se fait ici <span class="exergue">« un véhicule du Mystère »</span> et opère (ou s'efforce d'opérer) un <span class="exergue">« recouvrement »</span> (<i>Faërie</i>, pp.82,121) du mystère du libre arbitre. Et, s'il n'est pas le seul thème du Légendaire à faire l'objet d'un tel recouvrement, il est celui qui participe de chacun des autres thèmes : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=61829#p61829" rel="nofollow">l'homme vivant</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=5655" rel="nofollow">la pitié</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=75386#p75386" rel="nofollow">le don de soi</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=6425" rel="nofollow">la pauvreté</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=73579#p73579" rel="nofollow">le royaume</a>, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=6876" rel="nofollow">la mort</a>, <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">l'espérance</a>, <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">la conjugalité</a>, <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">la sagesse</a>, <a href="https://sites.google.com/site/dragonbrumeux/vol3" rel="nofollow">la mémoire</a>, etc.</p><p class="separation"></p><p>Terminons par un mot sur la deuxième partie de la lettre, où Tolkien partage à Christopher l'avancement de l'histoire de <span class="exergue">« <i>l'Anneau</i> »</span>. On pourrait croire que nous sommes passés à un autre sujet — à tort. Car la partie précédente de la lettre se décline dans ce monde secondaire qui <span class="exergue">« grandit et pousse encore »</span> et <span class="exergue">« se déploie »</span> — certains éléments à venir étant entrevus tandis que d'autres surviennent <span class="exergue">« de manière inattendue »</span>. Tout en décrivant à Christopher ce qui devra probablement advenir, il sait que <span class="exergue">« cela se passera certainement d'une manière très différente lorsqu'on en sera à l'écriture elle-même, car le tout semble s'écrire de lui-même une fois que je suis lancé, comme si <u>la vérité</u> était révélée à ce moment-là, jusque là seulement imparfaitement aperçue »</span> (<i>Lettres</i>, p.154). </p><p>Et, après une dernière récrimination à l'égard de <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=6822" rel="nofollow">la Machine</a> (c'est-à-dire à la part de <span class="exergue">« l'humanité et [d]es ingénieurs en particuliers [qui] sont à la fois stupides et malveillants, en règle générale »</span> et qui empêchent la machine d'être <span class="exergue">« réservé[e] à des usages raisonnables »</span>), la lettre du père à son fils s'achève par l'expression renouvelée de tout son amour et du <span class="exergue">« lien spécial »</span> qui les unit :</p><div class="citation"><p>[Je n'ai] sans toi personne avec qui partager mes pensées. J'ai commencé au tout début à écrire « l'H. des Gnomes » dans des baraquements militaires bondés, remplis du son des gramophones — et te voilà maintenant dans la même prison. Puisses-tu, toi aussi, en réchapper — plus fort. Prends soin de toi, en ton âme et ton corps, de toutes les façons possibles et adéquates, pour l'amour que tu portes à ton Père.</p></div><p>Ailleurs, Tolkien redira la même chose de façon « allégorique » comme pour <span class="exergue">« touche[r] au cœur »</span> : <span class="exergue">« et voilà où tu en es : un Hobbit parmi les Urukhai. Porte ton hobbitude <u>dans ton cœur</u>, et songe que toutes les <i>histoires</i> ressemblent à cela quand on est <i>dedans</i> »</span> (<i>Lettres</i>, p.118).</p><p>Tolkien n'écrivait-il pas le <i>Seigneur des Anneaux</i> et les autres légendes du <i>Conte d'Arda</i> pour <span class="exergue">« l'élucidation de la vérité et l’encouragement de la morale dans ce monde réel, au moyen de l'antique procédé qui consiste à les illustrer dans des figures inhabituelles, procédé qui pourrait conduire à une “prise de conscience” (<i>‘bring them home’</i>) »</span> (<i>Lettres</i>, p.277) ? Si l'on a saisi ce que Tolkien met derrière la vérité et la morale, il ne me paraît pas exagéré de résumer sa déclaration à <span class="exergue">« <u>l'encouragement</u> »</span> tout court, c'est-à-dire, littéralement, à <u>redonner cœur</u> — à Christopher, et <span class="exergue">« à ceux qui ont soif »</span> (<i>Lettres</i>, p.145).</p><p>Aujourd'hui réunis <span class="exergue">« sous l'œil de Dieu, “tout entiers et unis” »</span>, ils nous laissent en héritage, fruit du <span class="exergue">« lien spécial »</span> qui était le leur, une histoire, celle de la Terre du Milieu, qui tire sa <span class="exergue">« valeur en soi »</span> d'<span class="exergue">« au-delà de cette vie »</span> — <span class="exergue">« <i>sub specie æternitatis</i> »</span>.</p><p class="espacement"></p><p>Yyr Tolkiendil</p><p class="separation"></p><p><small><b>(*)</b> On sait que Tolkien exprima son affection à Michaël dans les mêmes termes : </p><div class="citation"><p>Ne vois-tu pas pourquoi je me soucie tellement de toi et pourquoi tout ce que tu fais me concerne de si près ? Gardons pourtant nos cœurs dans l'espérance et la foi (<i>let us both <u>take heart</u> of hope and faith</i>). Le lien entre père et fils n'est pas fait que de chair périssable : il doit aussi avoir quelque chose d'<i><u>æternitas</u></i> en lui. Il est un lieu appelé le “paradis” où le Bien qui est ici inachevé s'accomplit et où les histoires non écrites, et les espoirs non réalisés, se poursuivent. Nous rirons peut-être à nouveau ensemble ...</p></div><div class="citation source"><p><i>Lettres</i>, p.85, trad. modifiée</p></div><p><b>(**)</b> Hum ... Mon propre père me l'a souvent dit aussi ;).</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Thu, 31 Dec 2020 22:48:54 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89709#p89709</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89671#p89671</link>
			<description><![CDATA[<p><small>Tout-à-fait d'accord avec toi : c'est aussi le plus intéressant et le plus enrichissant selon moi. <br />J'admets n'avoir pas eu la force d'en rendre compte — et je craignais aussi partir dans le HS ...</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Fri, 18 Dec 2020 23:45:21 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89671#p89671</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89664#p89664</link>
			<description><![CDATA[<p>Merci pour ces quelques éléments glanés dans un livre très riche. Il manque à mon goût ce que j'ai trouvé de plus intéressant dans le livre : le parallèle philosophique injustifié qui se met progressivement en place entre l'émancipation politique concrète des Juifs dans les pays d'Europe de l'Ouest, et l'idée utopique d'une émancipation généralisée du genre humain dans tous les domaines. C'est là où Taguieff se montre le plus intéressant, notamment lorsqu'il analyse la gestation de cette utopie chez le jeune Marx et la façon dont elle s'articule chez lui avec un antisémitisme d'une violence que je ne soupçonnais pas. Cela vient notamment expliquer les raisons de la persécution ultérieure des Juifs après la Révolution d'Octobre en Russie, ainsi que le concept d'émancipation de l'humanité comme arrachement à son histoire et à ses idéaux antérieurs.</p><p>E.</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Elendil)]]></author>
			<pubDate>Thu, 17 Dec 2020 09:59:03 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89664#p89664</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89659#p89659</link>
			<description><![CDATA[<div class="quotebox"><cite>Elendil a écrit&#160;:</cite><blockquote><div><p>Merci pour ce très intéressant partage. Je ne tenterai pas d'en faire une présentation aussi détaillée, mais l'analyse de Pierre Manent me semble très complémentaire à celle de Pierre-André Taguieff dans son dernier ouvrage, <i>l’Émancipation promise</i> (éd. du Cerf, 2019) [où il] déconstruit, précisément, l'idée d'émancipation aujourd'hui conçue comme l'alpha et l'oméga de l'action politique. Le livre est d'une érudition rare, ce qui rend le propos parfois difficile à suivre dans les premiers chapitres, mais l'analyse se met en place progressivement et la synthèse est remarquable.</p></div></blockquote></div><p><small>J'ai pu lire l'ouvrage en question.<br />Hé bé ! Il n'y va pas avec le dos de la cuillère !! — mais comme il n'est pas chrétien, je suppose que c'est permis ;).</small></p><p class="espacement"></p><p><b>P-A. Taguieff : la critique de l'émancipation</b></p><p>L'<i>Émancipation promise</i> est un ouvrage très enrichissant, pour moi surtout sur la part du Marxisme dans l'histoire de <span class="exergue">« la grande tâche de notre temps [:] l'émancipation »</span> (Heinrich Heine, cité p.9). L'analyse de l'auteur recoupe en effet notre sujet, en ce qu'il dissèque l'idée de l'émancipation des Modernes ayant viré à ce qu'il nomme <b>l'émancipationnsime</b> : c-à-d. <span class="exergue">« son idéologisation »</span>, <span class="exergue">« sa mythologisation »</span>, empreintes <span class="exergue">« d'utopisme et de messianisme »</span> : <span class="exergue">« refus des déterminismes »</span>, <span class="exergue">« abolition des limites »</span>, <span class="exergue">« suppression des liens »</span>, <span class="exergue">« rejet des héritages »</span>, <span class="exergue">« rupture avec le passé »</span> ... et, finalement, la volonté de <span class="exergue">« faire table rase »</span> de ce qui nous précède, une volonté qui explose dans la Terreur révolutionnaire et le Totalitarisme, notamment marxiste : <span class="exergue">« création d'un monde nouveau grâce à une re-création de l'homme »</span>. Soit la forme qu'a prise dans la Modernité ce que nous avons appelé <b>la liberté d'indifférence</b>. </p><p>On peut résumer la compréhension de la liberté et de son gauchissement par l'auteur à l'aide de quelques morceaux choisis <small>(et leurs échos à G.K. Chesterton et à Bombadil ;))</small> :</p><div class="citation"><p>« Plus une chose est <u>noble dans sa perfection</u>, dit un écrivain hébreu, plus elle est <u>horrible dans sa décomposition</u>. » <span>(Mendelssohn)</span></p><p><u>L'émancipation est aujourd'hui une idée devenue folle.</u></p><p>Lorsque <u>l'impératif d'émancipation perd toute mesure</u> et se laisse saisir par le goût de l'absolu, il dérive vers <u>l'idéal chimérique de l'autonomie absolue</u>. Surgit <u>le rêve d'une auto-création</u>, enveloppant <u>le désir d'être cause de soi</u>. De là, la tentation de s'engager dans la poursuite de <u>l'impossible même : ne rien devoir à personne</u>. Ce qui conduit à ériger l'ingratitude en vertu cardinale.</p><p>L'idéal serait [...] de pousser le « plus que nous le pouvons <u>le souci de ne subordonner à rien ce que nous sommes</u> » <span>(Bataille)</span>. Soit l'impossible même.</p><p>« Pareils à ces bouffons de Dostoïevski qui se vantent de tout, montent aux étoiles et finissent par étaler leur honte dans le premier lieu public, nous manquons seulement de la fierté de l'homme qui est fidélité à ses limites, amour clairvoyant de sa condition. » <span>(Camus)</span> [...] Face aux bricolages précieux des nouveaux prêcheurs d'« émancipation », <u>seul un grand rire serait véritablement émancipateur</u>.</p><p>On peut voir dans le progrès, en tant qu'objet de désir, <u>une « nostalgie renversée, faussée et viciée, tendue vers le futur »</u>, selon la formule de Cioran. Quant à la foi dans le Progrès, fondement de l'utopie technicienne des Modernes, ces fervents d'un avenir peint en rose, elle enveloppe <u>le projet de « refaire l'Éden avec les moyens de la Chute »</u>. [...] Chez les Modernes, la quête d'un nouvel Éden est indissociable d'une émancipation absolue.</p><p>Camus avait aperçu l'imposture de ces professeurs d'optimisme : « Il n'a pas été dit que le bonheur soit à toute force inséparable de l'optimisme. Il est lié à l'amour — ce qui n'est pas la même chose. » <span>(Camus)</span></p></div><div class="citation source"><p>P-A. Taguieff, <i>L'émancipation promise</i>, le Cerf, 2019, pp.9,27,81-82,307,299,311-314,324</p></div><p>Cette quête de l'émancipation, reliée au projet moderne, où l'on concevra le règne de la liberté comme celui de la <span class="exergue">« domination »</span>, du <span class="exergue">« contrôle »</span> ...</p><div class="citation"><p>« <u>Prométhée a été l'émancipateur primitif</u>, et toute <u>l'énergie</u> libre a procédé de lui. » <span>(Michelet)</span> [...] « La philosophie ne s'en cache pas. Elle fait sienne la profession de foi de Prométhée : “en un mot, j'ai de <u>la haine</u> pour tous les dieux” [Eschyle, <i>Prométhée enchaîné</i>, 975]. [...] Dans le calendrier philosophique, Prométhée occupe le premier rang parmi les saints et les martyrs. » <span>(Marx)</span></p><p>« Le cercle des conditions de vie entourant l'homme, qui jusqu'ici dominait l'homme, passe maintenant sous <u>la domination</u> et <u>le contrôle</u> des hommes qui, pour la première fois, deviennent les maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que <u>maîtres de leur propre vie </u>en société. [...] La vie en société propre aux hommes qui, jusqu'ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l'histoire, deviennent maintenant leur acte propre et libre. [...] C'est le bond de l'humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté. » <span>(Engels)</span></p><p>La grande menace pesant sur tout individu humain, c'est qu'il soit dépossédé du droit de « contrôler sa propre vie » <span>(Chomsky)</span>. <u>On peut dire la même chose en employant le mot « autonomie »</u> : le pire, pour toute personne, c'est s'être dépouillée de sa capacité d'autonomie.</p></div><div class="citation source"><p><i>Ibid.</i>, pp.151,270,275</p></div><p>... fut très tôt comprise comme un projet total et absolu visant, en fin de compte, un <span class="exergue">« remodelage [...] de l'espèce humaine »</span> :</p><div class="citation"><p>« Le genre humain, qui a cessé de ramper devant Dieu, le Tsar et le Capital, devrait-il capituler devant les lois obscures de l'hérédité et de la sélection sexuelle aveugle ? L'homme devenu libre [...] se haussera à un niveau plus élevé et créera un type biologique et social supérieur, un surhomme, si vous voulez. » <span>(Trotski)</span> [...] Dans ces pages de Trotski, l'utopie révolutionnaire de l'émancipation semble se confondre avec <u>le mythe de la régénération, du remodelage, de la re-fabrication de l'espèce humaine</u>. <u>L'humanité doit être re-créée pour être améliorée ou perfectionnée</u>.</p></div><div class="citation source"><p><i>Ibid.</i>, pp.265-266</p></div><p>Mais, et ses partisans les plus lucides en étaient conscients, la dynamique d'une telle liberté est, par définition, destructrice, <i>morgothienne</i> :</p><div class="citation"><p>L'utopie de l'homme émancipé présuppose un imaginaire de la radicalité révolutionnaire reposant sur <u>le refus des médiations</u>, voire une diabolisation de ces dernières. De ce rejet [...] dériv[e] une conception « spontanéiste » de la liberté [...].</p><p>[Une telle utopie] ne peut « produire ni une œuvre positive ni une opération positive », car le positif est toujours quelque chose de déterminé et de différencié : « <u>il ne lui reste que l'opération négative ; elle est seulement la furie de la destruction</u> ». [...] <u>Vouloir élever la « liberté absolue sur le trône du monde »</u>, c'est en effet rester sur le plan de l'universel abstrait. Or, <u>l'« unique œuvre et opération [d'une telle liberté] est [...] la mort</u> » [...]. <span>(Hegel)</span></p></div><div class="citation source"><p><i>Ibid.</i>, pp.207,163-164</p></div><p>Soit l'antithèse de la liberté comme subcréation.</p><p>Pour l'auteur, cette déclinaison de la liberté d'indifférence repose sur une <span class="exergue">« illusion spéculative devenue évidence fondatrice »</span> :</p><div class="citation"><p>Chez les Modernes, l'illusion spéculative devenue évidence fondatrice tient à la conjonction, sous divers modes, de la révolte inconditionnée et de <u>l'émancipation indéterminée, sans limites</u>. [...] Pour tenter de concevoir cette illusion récurrente, il faut se représenter une temporalité spécifique, <u>orientée par un changement sans fin</u>. L'émancipationnisme [...] provient d'une transposition dans l'espace idéologico-politique moderne des croyances et des normes constitutives d'une sommaire métaphysique mobiliste, opposant le changement à l'ordre stable comme le bien au mal. [...] On en trouve la théorisation dans l'utopie de la « révolution permanente » et sans fin.</p><p>C'est pourquoi cette question n'intéresse pas seulement la logique de l'épistémologie, mais aussi la philosophie politique [:] « <u>Dans les révolutions, l'abstraction essaie de se soulever contre le concret. Aussi la faillite est-elle consubstantielle à toute révolution</u>. » <span>(Gasset)</span></p></div><div class="citation source"><p><i>Ibid.</i>, pp.318,338</p></div><p class="espacement"></p><p><i>That's all folk :)</i></p><p>Yyr</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Wed, 16 Dec 2020 21:21:54 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89659#p89659</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89418#p89418</link>
			<description><![CDATA[<p>L'usage aléatoire des majuscules chez Ellul peut expliquer, en effet, l'ambiguïté (relative) ressentie à la lecture. </p><p>Merci pour tes précisions éclairées, Sosryko. </p><p>B.</p><p class="separation"></p><p><small>P.S.: pour mémoire, ma <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89397#p89397" rel="nofollow">réponse</a> à Elendil se trouve dans le fuseau précédemment indiqué par Yyr.</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Hyarion)]]></author>
			<pubDate>Sat, 17 Oct 2020 00:59:47 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89418#p89418</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89406#p89406</link>
			<description><![CDATA[<p>Merci Yyr pour cette nouvelle “fiche” (ah!ah!) de lecture :)</p><div class="quotebox"><cite>Hyarion a écrit&#160;:</cite><blockquote><div><p>Si je puis me permettre, la parole oubliée, si j'en crois mon exemplaire du livre d'Ellul en question, est ici celle de la création... sans majuscule, même si, dans l'esprit de l'auteur, cela pouvait éventuellement revenir un peu au même quant au fond du propos de l'ouvrage...</p></div></blockquote></div><p>Ellul n'est pas très rigoureux dans l'usage des majuscules et pour avoir travaillé sur les manuscrits de l'auteur, je confirme l'ambiguïté à la source. Pour la citation proprement dite, tu as raison et je me suis permis de corriger le texte publié car non seulement Ellul signifie bien cela ailleurs déjà (<i>cf</i>. p. 57 : <span class="exergue">« Dieu créant par la Parole, c'est Dieu non pas hors de sa création, mais Dieu avec elle »</span> ; <span class="exergue">« Comme au début de la création, quand Dieu dit [...] »</span> ; p. 59 : <span class="exergue">« Adam s'affirme comme le chef de la création lorsque Dieu fait défiler devant lui tous les animaux »</span>; p. 60,61, 66, etc. etc.) mais de plus Ellul fait ici référence à une étude Nelly Viallaniex sur Kierkagaard (<i>cf. </i>« le chant du monde » mentionné à la 3e phrase suivante) ainsi qu'à un psaume (Ps 19) lorsqu'il commente immédiatement après la citation : </p><div class="citation"><p>La création tout entière parle, mais l'homme plutôt que d'écouter cette parole veut voir le secret de cette création, voir, qui provoque la demande scientifique.</p></div><div class="citation source"><p>J. Ellul, <i>La Parole humiliée</i>, p. 215</p></div><p>En fait, cette citation de <i>La Parole Humiliée</i> est un résumé d'un développement écrit pour la préface d'un livre de Nelly Viallaneix sur Kierkegaard. Ellul y reprenait déjà la trilogie des paroles captives dans les mêmes termes mais, cette fois, l'auteur ou l'éditeur n'avait pas oublié la majuscule :</p><div class="citation"><p>Parole « oubliée », celle de la Création, que l'homme noie dans le vacarme de la vie (moderne), de la politique et de la presse. Mais on peut, dans le silence retrouvé, entendre de nouveau la symphonie du monde. Parole « figée » : Kierkegaard se livre à une étude « prophétique » de la communication, du langage et du mystère de la parole ; il se trouve en présence d'une confusion qui ne peut être dépassée que par une dialectique nouvelle, anti-hégélienne : la « dialectique qualitative ». Parole « chantée », enfin : c'est la poésie, qui est une fête, mais qui ne trouve son sens que dans le passage du poète au témoin. Ainsi tout peut être « repris », tout peut être ré-entendu. Il ne faut pas se hâter de proclamer que l'univers est condamné, que le péché règne, que le passé est une fatalité. Une autre vie s'ouvre que celle imaginée par l'homme. Kierkegaard, à la lumière unique de la Parole de Dieu, ne condamne pas les paroles d'homme, ou le chant de la Création, il en discerne la misère. La misère et non le mal.</p></div><div class="citation source"><p>J. Ellul, Préface à N. Viallaneix, <i>Ecoute, Kierkegaard</i>, t. I, Cerf, 1979, p. XV-XVI.</p></div><p>S.</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (sosryko)]]></author>
			<pubDate>Wed, 14 Oct 2020 19:59:54 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89406#p89406</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89393#p89393</link>
			<description><![CDATA[<p class="espacement"></p><p class="espacement"></p><p><small>Bien, je nous invite à poursuivre ailleurs cette <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?id=7552" rel="nofollow">digression</a>, si la commande 'répondre' devait se révéler trop tentante ;).</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Tue, 13 Oct 2020 15:52:14 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89393#p89393</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89390#p89390</link>
			<description><![CDATA[<div class="quotebox"><cite>Hyarion a écrit&#160;:</cite><blockquote><div><p><small>P.S. : le temps me manque pour participer, mais j'avoue être assez désespéré par toutes ces critiques plus ou moins systématiques de la « Modernité » partagées ici à des degrés divers, <i>a fortiori</i> sous couvert de parler de la liberté, de la vie, du bien, de la création, de poésie ou d'émancipation... Si Tolkien, tout antimoderne qu'il ait été, ne doit renvoyer fondamentalement qu'à ce genre de visions du réel et des êtres humains, c'est triste.</small></p></div></blockquote></div><p><small>Allons donc, Hyarion, tu sais fort bien que les discussions dont tu parles ne représentent qu'une partie de l'activité de JRRVF et ne sont certes pas majoritaires dans les études tolkieniennes, que ce soit en France ou à l'étranger. Sans doute même prennent-elles plus de place ici du fait même qu'Yyr est actuellement un des contributeurs les plus actifs, mais on ne peut pas le lui reprocher. Que ne nous distilles-tu pas les résultats préliminaires de tes propres recherches, qui portent sur des sujets bien différents ?</p><p>J'avoue, moi, avoir de la tristesse à lire ta propre critique. Comme si finalement il était désespérant qu'il soit seulement concevable de problématiser la Modernité, de questionner ses fondements ou les directions qu'a pris son développement... en somme comme s'il ne fallait pas seulement que le Progrès avec majuscule règne sur les corps (ce qui est indéniable dans nos pays, à l'exception possible des monastères et des pèlerins sur le chemin de Compostelle <img src="https://www.jrrvf.com/fluxbb/plugins/ezbbc/style/smilies/wink.png" alt="wink" />), mais sur les âmes ? Il est indéniable que les progrès techniques ont permis une spectaculaire amélioration de la sécurité alimentaire pour le plus grand nombre, ainsi qu'une amélioration conséquente du niveau et de l'espérance de vie. Pour autant, ils n'ont pas eu que des conséquences heureuses, comme les deux derniers siècles le montrent amplement. On pourrait même dire qu'aujourd'hui les progrès techniques sont les meilleurs alliés des dictatures : la Chine tient plus fermement son peuple que l'URSS jadis les peuples de l'empire russe. Le questionnement me semble donc légitime, notamment sur les plans que tu évoques, dont la compréhension est aujourd'hui inextricablement liée à celle de la Modernité.</p><p>Après tout, concernant l'évolution de la société moderne, Tolkien était sans doute beaucoup plus pessimiste que nous tous. Pessimiste, mais pas désespéré... <img src="https://www.jrrvf.com/fluxbb/plugins/ezbbc/style/smilies/smile.png" alt="smile" /></p><p>E.</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Elendil)]]></author>
			<pubDate>Tue, 13 Oct 2020 09:48:49 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89390#p89390</guid>
		</item>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89383#p89383</link>
			<description><![CDATA[<div class="quotebox"><cite>sosryko a écrit&#160;:</cite><blockquote><div><p>Dans <i>La parole humiliée</i>, il [Jacques Ellul] oppose le <span class="exergue">« parler pour ne rien dire »</span> au parler utile d'une part et au parler créateur d'autre part, ce dernier étant ici désigné par lui comme lui <span class="exergue">« la poésie, le mythe, le récit indispensable de l'historique légendaire »</span> (1981, p. 172). Plus loin, il associe <span class="exergue">« la parole oubliée, qui est celle de la Création, la parole figée qui est celle de la philosophie, la parole chantée, qui est celle de la poésie »</span>, précisant immédiatement après que <span class="exergue">« l'homme est fait pour fait pour vivre de ces paroles, mais elles lui sont devenues incompréhensibles »</span> (p. 215).</p></div></blockquote></div><p>Si je puis me permettre, la parole oubliée, si j'en crois mon exemplaire du livre d'Ellul en question, est ici celle de la <i>création</i>... sans majuscule, même si, dans l'esprit de l'auteur, cela pouvait éventuellement revenir un peu au même quant au fond du propos de l'ouvrage... </p><p>B.</p><p><small>P.S. : le temps me manque pour participer, mais j'avoue être assez désespéré par toutes ces critiques plus ou moins systématiques de la « Modernité » partagées ici à des degrés divers, <i>a fortiori</i> sous couvert de parler de la liberté, de la vie, du bien, de la création, de poésie ou d'émancipation... Si Tolkien, tout antimoderne qu'il ait été, ne doit renvoyer fondamentalement qu'à ce genre de visions du réel et des êtres humains, c'est triste.</small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Hyarion)]]></author>
			<pubDate>Tue, 13 Oct 2020 03:51:38 +0000</pubDate>
			<guid>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89383#p89383</guid>
		</item>
		<item>
			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89376#p89376</link>
			<description><![CDATA[<p><small>Note : À mon sens, Pierre Manent ne part pas vraiment « d'un postulat chrétien » (bien qu'il s'articule assez bien avec lui, on ne trouvera quasi aucune référence théologique, et il proposera une approche de la loi naturelle finalement novatrice) et il reste aussi à un niveau strictement philosophique. Sur ces deux points, on pourrait dire que Jacques Ellul, dans les extraits que j'ai donnés, fait exactement l'inverse (bien que, le fait est assez rare pour être souligné, on y trouve ce « minimum de métaphysique » indispensable). D'où l'ordre dans lequel j'ai donné ces revues, puisque l'auteur qui vient maintenant recouvre ces deux démarches, si je puis dire ;).</small></p><p class="separation"></p><p><b>R. Brague : la liberté comme accès au Bien</b></p><p>Troisième et dernière récente lecture : Rémi Brague, <i>Des vérité devenues folles : la sagesse du moyen âge au secours des temps modernes</i>, Salvator, 2019. </p><p>Dans cet ouvrage, qui rassemble 9 conférences prononcées au cours de la dernière décennie, le spécialiste du moyen âge reprend et développe la thèse chestertonienne d'après laquelle le monde moderne ne peut faire que s'emparer d'idées antécédentes tout en étant incapable de les faire vivre. <small><b>(*)</b></small></p><p>Parmi ces idées devenues folles, celle de la liberté, traitée dans son cinquième chapitre, « Liberté et création » (pp.93-109).</p><p>Voici ce qu'il en dit dans l'introduction générale de l'ouvrage :</p><div class="citation"><p><u>Quant aux idées, vertus ou vérités</u> que j'envisage de relever <!--de l’état d’humiliation dans lequel les a mises le monde moderne-->[...], il me faut d’abord exposer leur généalogie, <u>tout particulièrement en ce qui concerne les biens de l'esprit</u> que l’on considère généralement comme des inventions modernes ou comme ayant dû attendre l’époque moderne pour trouver les conditions de leur épanouissement. Je montrerai que nous aurions une meilleure vision de leur noblesse en retrouvant leurs racines dans l’origine véritable de la culture occidentale, non seulement « Athènes » mais aussi « Jérusalem » : <u>tant la nature</u> (chapitre 4) <u>que la liberté</u> (chapitre 5) s’enracinent dans la Bible hébraïque. Non que leurs concepts s’y trouvent en tant que tels, puisque <u>ces outils ont été forgés par la</u> seule <u>philosophie grecque</u>. Néanmoins, <u>la conception biblique les met en jeu sous une forme narrative</u>.</p></div><div class="citation source"><p>Rémi Brague, Des vérité devenues folles, p.17</p></div><p>Et voici quelques extraits de son introduction de la question au début du chapitre qui lui est consacré : </p><div class="citation"><p>Lorsque nous étions de jeunes enfants, nous lancions à la figure de nos parents ou de nos enseignants des : « <u>Je ferai ce que je veux</u> ! » À présent, dégrisés, nous nous rendons compte qu’<u>il s'agissait d'un défi de taille...</u> [...]</p><p><!--Lorsque nous étions de jeunes enfants, nous lancions à la figure de nos parents ou de nos enseignants des : « Je ferai ce que je veux ! » À présent, dégrisés, nous nous rendons compte qu’il s'agissait d'un défi de taille... Car, la plupart du temps, plutôt que de faire, nous <i>sommes faits pour</i> et faisons ce que l’on veut que nous fassions. Qui ou quoi exactement veut que nous fassions des choses peut varier : ce peut être la tradition, l'habitude, la publicité, la pression sociale, les médias, etc. Nous réalisons que nos parents, nos enseignants et toutes sortes d’autorités manifestes ont joué un rôle bien moins important dans la formation de nos opinions que tous ces agents moins visibles et plus insidieux. La pression la plus efficace n'est pas la tyrannie extérieure, qui ne peut que gagner des adeptes extérieurs et ne recevoir qu'un soutien de pure forme. C’est une sorte de <i>soft power</i> qui achète notre volonté de nous conformer.-->En France, comme dans d’autres pays tels que l'Espagne, lorsqu'un taxi est disponible et recherche un client, il porte une sorte de signal sur lequel est indiqué « libre ». Pour beaucoup de nos contemporains, « être libre » c’est l’être à la manière dont le taxi est « libre ». Cela signifie qu’il est vide, qu’il ne va nulle part en particulier, et qu'il peut être emprunté et hélé par quiconque est en mesure de payer. Cette même ambiguïté se retrouve, non seulement dans le cas du concept fixe de liberté, mais aussi dans celui de la notion dynamique de « libération ». Prenons l’expression « libération de la sexualité », supposée résumer l'évolution des mœurs en Occident, notamment dans les années soixante. Quand je l’entends, je ne peux m'empêcher de penser immédiatement à la « libération » de l'énergie nucléaire et à ses conséquences, qu’elles soient positives ou négatives. [...]</p><p>Dans le domaine politique, [...] <u>nos institutions [...] sont le plus souvent [...] comprises comme des systèmes permettant à chacun de donner libre cours à ses passions, ce qui équivaut à s'assurer la liberté d’être esclave</u>. [...] le principe directeur de nos sociétés : permettre à chaque individu de vivre le genre de vie dans lequel il n’offrira aucune résistance à ce qui le pousse vers n'importe quelque caprice que ce soit.</p><p><u>Ce que nous confondons avec la liberté, dans ces situations, c’est une flexibilité complète, un abandon total à ce qui nous gouverne, de sorte que nous ne ressentons aucune réticence à céder.</u> Spinoza avait déjà démasqué une telle liberté factice en disant que l’ivrogne pensait qu’il était libre de boire, le moulin à paroles pensait qu’il était libre de bavarder, et ainsi de suite [...].</p></div><div class="citation source"><p>Ibid., pp.94-95</p></div><p>On retrouve ici ce que nous avons vu, dans le Conte d'Arda, quand la liberté est détachée de son principe subcréateur, là où il s'agirait d'être <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88645#p88645" rel="nofollow">libre à l'égard du bien</a> : pour paraphraser Rémi Brague, il s'agit de la liberté d'être esclave de l'Anneau.</p><p>L'auteur revient alors aux fondements de l'idée occidentale de la liberté, et en particulier à la Bible : <span class="exergue">« L'idée nouvelle et fondamentale qu'elle introduit est l'idée d'un nouveau commencement radical »</span>. Il en donne trois exemples. D'abord <span class="exergue">« le nouveau commencement tout court, le nouveau commencement dans l'être, c'est-à-dire l'idée de la création »</span>. Ensuite <span class="exergue">« autre nouveau commencement, plus accessible à la mémoire humaine, à savoir la création d'un peuple »</span> (à partir et à rebours duquel, dans le développement intellectuel de la vision biblique du monde, l'idée d'une création du monde a probablement été acquise) et, au niveau de l'individu, celui de <span class="exergue">« la liberté en tant que spontanéité et créativité »</span>. Enfin, <span class="exergue">« dans la vie morale, un nouveau commencement est apporté par le pardon »</span>. Pour l'auteur, <span class="exergue">« nous sommes confrontés à trois idées — création, liberté et pardon — qui constituent une sorte d'ensemble d'anneaux borroméens. <u>Je me demande si la liberté est, d'une part, intellectuellement pensable sans l'idée de création et, d'autre part, vivable pour l'être humain sans l'idée du pardon</u> »</span> (ibid., pp.99-102).</p><p>L'auteur étudie alors le lien entre ces trois anneaux, c'est-à-dire le lien de celui de la liberté à celui de la création et à celui du pardon (qui est aussi une re-création) :</p><div class="citation"><p><b>Liberté et création</b></p><p>La foi en la création rend la liberté compréhensible comme liberté pour le bien. En dépit des catastrophes naturelles et des crimes humains possibles, le monde est l'œuvre d'un Dieu bienveillant [...]. Son objectif ultime est le même que le nôtre. Par conséquent, <u>notre lutte pour le bien n'est pas l'affaire d'un naufragé, seul sur un radeau de sens improvisé flottant sur un océan de non-sens</u>. <u>Cela correspond à la tendance globale du monde</u>, pris à son niveau le plus profond envers et contre toutes les apparences. [...] </p><p><span><small>[<i>Cf</i>. le parallèle avec HoMe X, p.379 : <span class="exergue">« ce monde [qui] a des fondations qui sont bonnes, et [qui] tend par nature au bien »</span>.]</small></span></p><p>Si nous imaginons Dieu, par analogie [avec nous-mêmes], comme un être rationnel, [...] nous trouverons en nous un équivalent de l'acte créateur dont nous supposons la présence en lui. Cet équivalent est notre capacité à initier une série de causes par une décision de notre liberté. <u>La liberté est l'équivalent pour l'homme de l'idée de la création par Dieu. Chaque acte libre est une sorte de création à plus petite échelle.</u> [...] Ce n'est ni un désir aveugle ni un caprice, mais une volonté bienveillante, raisonnable, imprégnée de sagesse et de <i>logos</i>, qui nous a mis au monde, et avec nous tout ce qui a conduis à notre existence [...]. Nous deviendrons, littéralement, les interlocuteurs de Dieu.</p><p><b>Création et pardon</b></p><p><u>L'expérience chrétienne fondamentale est que nous ne faisons pas ce que nous voulons et ne voulons pas ce que nous faisons</u>. Du point de vue de l'historien des idées, c’est une pensée nouvelle qui a vu le jour chez Augustin. Mais les Pères latins mettent l’accent sur la faiblesse de la volonté, dans le sillage de la lamentation de Paul : « La volonté est présente en moi ; mais comment faire ce qui est bien, je ne le trouve pas » (Romains 7,14-25 ; citation verset 18, ma traduction). On trouve un avant-goût de cette expérience chez les païens comme chez les Juifs: chez les païens comme Ovide, Sénèque ou Épictète ; chez les Juifs, dans un texte de la bibliothèque de Qumran. D’un autre côté, on ne trouve pas de concept clair de la liberté de vouloir dans l’Antiquité préchrétienne. Les mots que nous traduisons par « liberté » — <i>eleutheria</i>, en grec ; <i>libertas</i>, en latin ; comme, d’ailleurs, <i>herū&#803;t</i>, en hébreu, et, plus tard, <i>h&#803;urriya</i>, en arabe — désignent tous le statut social de celui qui n’est pas esclave, et rien de plus.</p><p>Cette nouvelle vision chrétienne de la liberté est en quelque sorte complexe. Une religion plus simple, comme l'islam, insiste sur le fait que l'homme est l’esclave de Dieu. Dans la langue arabe courante, les êtres humains sont appelés « les esclaves » (<i>al-‘ibād</i>). En outre, certains juristes affirment que l'objectif de la loi, ou du moins de certains de ses commandements, est « le simple asservissement » (<i>ta ‘abbud mah&#803;d&#803;</i>) de l'homme. Certes, la miséricorde de Dieu est invoquée dans les sources islamiques et rappelée avec insistance à l'esprit du musulman pieux dans la vie quotidienne. Mais cette miséricorde consiste simplement en la volonté de Dieu de ne pas prendre en compte les péchés et de laver les taches qu’ils laissent derrière eux. La nature originelle de l’homme (<i>fitra</i>) — lequel, soit dit en passant, est censé être essentiellement et éternellement soumis à Dieu, <i>muslim</i> en arabe (Coran 7,172) — reste inaltérée.</p><p>Le christianisme est plus compliqué. Il prend au sérieux la liberté de l’homme. Il prend le péché — soit la décision implicite de l'homme de vivre éloigné de Dieu — avec le plus grand sérieux et le respecte. Il se montre donc quelque peu pessimiste, puisqu'il admet que <u>la liberté humaine a été blessée</u> au point de perdre sa capacité de faire le bien qu’elle reconnaît et approuve, et même dont elle rêve, et que la liberté est maintenant trop faible pour désirer réellement ce bien, et encore moins pour le provoquer. Par conséquent, <u>le Dieu des chrétiens a dû monter une opération délicate</u> — que les théologiens nomment « économie du salut » — <u>pour que l’homme devienne capable de guérir sa liberté</u> boiteuse.</p></div><div class="citation source"><p>Ibid., pp.102-105</p></div><p>Où l'on retrouve :<br />- le double parallèle entre <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88516#p88516" rel="nofollow">liberté divine et Création</a> et <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88555#p88555" rel="nofollow">liberté humaine et subcréation</a> — avec la Création intelligible parce qu'étant œuvre du logos, et donc, par la subcréation, nous devenons <span class="exergue">« les interlocuteurs de Dieu »</span> ;<br />- toute la problématique du Marrissement et de la Guérison d'Arda : <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88725#p88725" rel="nofollow">notre liberté a été blessée</a> et <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=88770#p88770" rel="nofollow">a besoin d'être guérie</a>.</p><p>Enfin, Rémi Brague de compléter son tableau en prenant deux exemples du domaine pré-humain pour illustrer la nature de la liberté :</p><div class="citation"><p><b>La liberté comme libre croissance</b></p><p>La croissance libre de la plante nous place devant un très intéressant paradoxe. [...] Les plantes sont composées de substances terrestres ou aqueuses (les scientifiques modernes diraient solides ou liquides). En tant que telles, elles sont lourdes par nature. [...] Néanmoins, les plantes se développent vers le haut. Elles plongent leurs racines dans les profondeurs pour pouvoir puiser des matières nutritives dans l'humidité terrestre, mais aussi pour avoir une base solide afin de pouvoir s'élever de plus en plus haut vers le soleil. Cette croissance s’accompagne d’une capacité, voire la présuppose, à résister à la tendance des corps lourds d’atteindre la position la plus basse possible. [...] Or, <u>ce qui est libre croissance pour l'arbre est une contrainte pour chaque partie du bois dont il est fait</u>. <u>La liberté apparaît déjà comme une façon pour les choses de résister aux tendances spontanées des éléments qui les composent</u>. L'exemple de la croissance des végétaux nous montre que nous devons rabaisser, voire sacrifier, certaines dimensions de notre propre être afin de devenir ce que nous sommes vraiment.</p><p><small><span>[L'auteur ajoute aussi un commentaire qui ne serait pas sans déplaire au professeur :</span> « Il y a une façon subalterne de regarder l’arbre et une façon éminente de le faire. La première le voit comme une masse de bois, voire comme un matériau de construction, la seconde perçoit en lui la vie. »<span>]</span></small></p><p><b>La liberté comme libre accès au Bien</b></p><p>Mon second exemple est le phénomène le plus humble pour lequel nous utilisons l'adjectif « libre », à savoir <u>la « chute libre »</u>. Nous pouvons en tirer des enseignements quant à notre propre liberté. Cela a été très clairement vu par Augustin, qui a repris l’image et l’a élevée à la dignité d’une pensée philosophique dans son célèbre <u>« mon poids, c'est mon amour »</u> (<i>pondus meum amor meus</i>). [...]</p><p><small><span>[L'auteur précise que, si la théorie de la gravité que présuppose cette vision est à présent obsolète, elle peut toujours avoir un sens, non pas comme description de la réalité physique, mais comme métaphore élémentaire]</span></small></p><p>Or, selon cette théorie, <u>les corps élémentaires recherchent leur place naturelle</u>. [...] Il en va ainsi <u>parce qu’ils veulent arriver là où ils seront pleinement ce qu’ils sont</u> — dans le vocabulaire technique d’Aristote : <u>là où ils atteindront</u> leur « entéléchie », <u>leur complet accomplissement</u>. <!--D’une certaine façon, ils « s’acheminent » vers leur entéléchie [...], de la même manière que tout ce qui est en puissance est dit « s’acheminer » vers sa réalité. --><u>Ainsi, ils atteignent leur propre bien</u>. J'insiste sur l'adjectif « propre ». À Dieu ne plaise que cette liberté consiste à céder à la contrainte extérieure ou à la tentation intériorisée. <u>La liberté est le déploiement de ce que nous sommes réellement et essentiellement, au cœur de notre être</u>. Atteindre ce noyau n’est pas une tâche facile, mais au contraire, cela demande beaucoup de travail. [...]</p><p>L'idée la plus répandue selon laquelle la liberté se réalise par le choix ne suffit pas. <u>La vraie liberté est un choix qui provient de tout notre être, et non d’une faculté qui pourrait soupeser deux options contradictoires et faire pencher la balance en faveur de l’une d'elles</u>. [...] Avoir à choisir n’est pas la forme la plus pure de la liberté. La tentation est récurrente de conférer à l’option « mauvaise » la même dignité qu'à la « bonne ». Pire encore, l’idée que l'expérience du mal pourrait nous permettre de mieux connaître le bien et de le choisir avec plus de détermination. En fait, <u>le mal nous aveugle à sa propre nature</u>. <u>La liberté est ce qui nous permet d'atteindre le Bien</u>.</p></div><div class="citation source"><p>Ibid., pp.107-109</p></div><p>Rémi Brague synthétise et rassemble, avec l'art de la concision et de la précision qui est le sien, tout ce que nous avons vu de la (vraie) liberté du subcréateur chez Tolkien :<br />- le sens de la liberté des Incarnés est leur accomplissement, inscrit dans leur nature ; <br />- la liberté est le moyen pour les créatures rationnelles d'atteindre le Bien ;<br />- le Bien est la finalité (la « cause finale ») de la liberté.<br />(autant de propositions interchangeables)</p><p>Enfin, n'oubliant pas le moindre détail de notre enquête, le Maître nous précise :</p><div class="citation"><p>Ici, nous pourrions peut-être rendre justice à une intuition de base du philosophe Henri Bergson : <u>un acte libre est quelque chose de rare</u> ; dans l’ensemble, nous nous mouvons en suivant de vieilles ornières et faisons ce à quoi nous sommes habitués. « Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste. »</p></div><div class="citation source"><p>Ibid., p.108</p></div><p>Nous renvoyant à l'inédit tolkienien qui précisait, <a href="https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=87673#p87673" rel="nofollow">nous l'avons vu</a>, que <span class="exergue">« les Eldar estimaient que n'étaient “libres” que les efforts de “volonté” qui étaient dirigés vers un <i>but</i> pleinement <i>conscient</i> (<i>directed to a fully aware purpose</i>) »</span> (avec Gandalf donnant l'exemple d'une créature faisant pleinement usage de son libre arbitre).</p><p class="espacement"></p><p>Yyr<br /><small>Devant Rémi Brague, je resterai toute ma vie un padawan — en plus, si vous connaissez son humour (et son goût immodéré pour le calembour), il a vraiment quelque chose de Yoda ;)</small></p><p><small>__________________________________________________</p><p><b>(*)</b> Je donne ici en note de larges extraits de son introduction, car ils éclairent remarquablement :</p><ul><li><p>à la fois la réflexion de Chesterton (que nous avons régulièrement évoquée sur JRRVF, sans nous y arrêter plus que ça) :</p></li></ul><div class="citation"><p>Le romancier, essayiste et homme d'esprit aux multiples facettes, G. K. Chesterton (décédé en 1936) définissait le monde dans lequel nous vivons, «le monde moderne», d’une phrase devenue célèbre, voire galvaudée, dans certains milieux. Selon Chesterton, <u>le monde moderne est « saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie</u> » [<i>Orthodoxie</i> 2010 (1908), Climats, Paris, p.50]. Permettez-moi de revenir sur cette définition.</p><p>Ce mot d’esprit est souvent repris sous une forme plus générale qui évoque non des « vertus » mais des « idées » ou des « vérités » [:] le libellé authentique mérite correction, car cette dernière formulation, plus générale, s'avère en dernière analyse plus profonde et plus vraie. Chesterton donne, tout de suite après, la cause de cette dérive vers la folie des vertus : « Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées les unes des autres et qu’elles errent indépendamment dans la solitude ». Mais il ne nous dit pas ce qu'est la folie — étant donné qu’il nous a fourni une réponse très sensée un peu avant dans le même livre : « Le fou est un homme qui a tout perdu sauf sa raison » [<i>ibid</i>., p.32]. <u>Le monde moderne s’enorgueillit de se voir comme tout à fait rationnel. Il se pourrait qu’il se soit mis dans une situation aussi impossible que le pauvre gars décrit par Chesterton. Non en exaltant la raison, mais en agissant à l'encontre d’autres dimensions de l'expérience humaine, la privant ainsi du contexte qui lui donne tout son sens</u>. [...]</p><p>J'aimerais à présent poser une question : est-il logique de parler de « vertus chrétiennes », de vertus que nous pouvons sérieusement qualifier avec l’adjectif « chrétiennes », c'est-à-dire de vertus censées être spécifiquement chrétiennes et que l’on ne trouverait pas ailleurs ? Je répondrai : Non.</p><p>Vingt ans plus tard, Chesterton a clairement nuancé sa formule trop hâtive et lui a donné une transcription de loin plus heureuse :</p><p class="espacement"></p><p><blockquote>Le fait en question est le suivant : <u>le monde moderne — ainsi que les mouvements modernes — vit sur son capital catholique. Il puise et épuise les <i>vérités</i> qui sont encore présentes de par le monde dans le vieux trésor de la chrétienté</u> ; y compris, bien entendu, les nombreuses <i>vérités</i> connues de l'Antiquité païenne et cristallisées dans la chrétienté. Mais le monde moderne ne déclenche pas vraiment de nouveaux enthousiasmes qui lui soient propres. La nouveauté est une affaire de noms et de marques, comme dans la publicité moderne ; à tout autre égard ou presque, la nouveauté est simplement négative. Le monde moderne ne peut pas faire démarrer des choses nouvelles qu’il serait susceptible de porter très loin dans l'avenir. Au contraire, il s'empare de vieilles choses qu’il est absolument incapable de prolonger. <u>Voici les deux traits marquants de nos idéaux moraux modernes. Tout d’abord, ils sont empruntés ou arrachés des mains de l'Antiquité ou du Moyen Âge. Ensuite, ils se fanent très vite dans les mains des Modernes.</u> <br />[« L’humanisme est-il une religion ? », dans <i>La Chose. Pourquoi je suis catholique</i>, Climats, Paris, 2015, pp.30-31]</blockquote></p><p class="espacement"></p><p>Selon Chesterton, et <u>dans le sillage d’auteurs antérieurs tels qu'A. J. Balfour ou Charles Péguy, le monde moderne est fondamentalement parasitaire en ce qu’il exploite des idées prémodernes</u>. On notera l’importante précision selon laquelle l’héritage médiéval incluait « bien sûr, de nombreuses vérités qui étaient connues de l'Antiquité païenne mais qui s'étaient cristallisées en chrétienté ». Le nonchalant « bien sûr » est loin d’aller de soi ou, du moins, d’être largement admis, car beaucoup mettent l'accent sur la rupture radicale entre les ères « païenne » et chrétienne. Le passage entre le monde ancien, et la vision qui lui était liée, et ce qui lui a succédé, période que l’on nomme habituellement « Moyen Âge », peut être dépeint suivant différentes nuances, parmi lesquelles la représentation moderne de la table rase permettant un nouveau départ à partir de zéro.</p><p>Quoi qu’il en soit, la thèse fondamentale tient bon — à savoir, que le monde moderne ne conserve pas indemne le capital sur lequel il vit, mais l’altère. Car il tord chacun des éléments qu’il emprunte aux mondes antérieurs dans le but de le faire servir ses propres buts.</p></div><div class="citation source"><p>Rémi Brague, Des vérités devenues folles, « introduction », pp.9-11</p></div><ul><li><p>et la propre démarche de Rémi Brague (que nous n'avons que très peu croisé jusqu'ici, alors que la proximité spirituelle avec Tolkien est des plus étroites) :</p></li></ul><div class="citation"><p><i>&bull; Trois idées devenues folles</i> [...]</p><p>1. <i><u>L'idée de création</u> par un Dieu de raison sous-tend l'hypothèse que l'univers matériel peut être compris par les êtres humains</i>. Mais la pensée moderne supprime la référence à un Créateur et coupe le lien entre la raison que l’on suppose présente dans les choses et la raison qui gouverne, ou du moins devrait gouverner, nos actes. Ce déchirement du tissu de la rationalité produit ce que j’appellerai, si vous m'autorisez ce jeu de mots, un <i>logos low cost</i>. Il favorise le retour d’une sorte de sensibilité gnostique. Nous sommes des étrangers dans ce monde ; notre raison n’est pas de même espèce que la raison qui imprègne l’univers matériel. [...]</p><p>2. <i><u>L'idée de providence</u> a été reprise par la pensée moderne, mais « sécularisée » et déformée</i>. L'homme de l'omnibus de Clapham continue de croire au progrès et, bien qu’il doive admettre ses échecs, il est surpris et indigné lorsque les choses tournent mal. Nous croyons, plus ou moins, que nous pouvons faire ce que nous voulons, suivre toutes nos passades, et que l'humanité trouvera une voie pour échapper à long terme aux conséquences désastreuses des politiques que nous suivons.<!-- Nous laissons les générations à venir faire du saut à l'élastique, en espérant que quelqu'un attachera l'élastique ou leur fournira un parachute lorsqu'ils tomberont. Nous n’engendrons plus d’enfants, mais nous attendons de la cigogne qu’elle nous apporte des petits-enfants afin qu'ils nettoient les dégâts écologiques que nous causons et, n’oublions pas, afin qu’ils contribuent à notre retraite.--> [...]</p><p>3. <i><u>L'idée de réclamer la clémence</u> pour ses fautes et de demander pardon a été conservée, elle est même omniprésente dans nos pays européens</i>. Nous vivons encore dans une « culture de la culpabilité » (Ruth Benedict). On dirait même que nous assistons à un retour des grandes processions de flagellants contemporaines de la peste noire, à la différence près que nous préférons flageller nos ancêtres plutôt que nous-mêmes. En tout cas, il n’y a plus de lien entre le repentir et l’espoir d’être pardonné. Nous obtenons ainsi une sorte de sacrement pervers de confession privé d’absolution. [...]</p><p><i>&bull; Le projet</i></p><p>Le monde moderne interprète les idées qu’il corrompt selon une tonalité particulière, ce que j'ai tenté ailleurs de décrire comme étant le projet de la modernité, ou plutôt la modernité <i>en tant que projet</i>, à l'opposé de ce que j'ai appelé une <i>tâche</i>. <u>Un projet est quelque chose que nous décidons d’entreprendre, alors qu’une tâche nous est confiée par une puissance supérieure</u> : la nature, à la manière païenne, Dieu, à la manière biblique.</p><p>Supposons, à présent, que le monde moderne tire ses fondements d’un projet voué à long terme à échouer. Cela par manque de légitimité : le but de cette entreprise, depuis le coup de clairon de Francis Bacon, est d’apporter aux êtres humains beaucoup de bonnes choses, telles que la santé, la connaissance, la liberté, la paix, l'abondance. [...] Mais <u>il y a un hic : la vision moderne du monde reste incapable de nous fournir une explication rationnelle des raisons pour lesquelles il est bon qu’il y ait des êtres humains pour jouir de ces bonnes choses</u> [cf. Brague, <i>Les Ancres dans le ciel : l'infrastructure métaphysique</i>, Seuil, Paris, 2011]. [...] en particulier, qu’en est-il des vertus ou des idées — ou plutôt des vérités — qu’il a menées à la folie ? La thèse que je formule est qu’elles doivent être sauvées de la camisole de force, libérées de l’asile de fous et qu’elles doivent retrouver leur santé mentale et leur dignité — une dignité qui est prémoderne par nature, c'est-à-dire enracinée dans la vision du monde ancienne et médiévale.</p><p><i>&bull; Retour au Moyen Âge ?</i></p><p>J'ai émis, ailleurs, la thèse assez provocatrice que ce dont nous avions besoin était un nouveau Moyen Âge [Cf. Brague, <i>Le Propre de l'homme : sur une légitimité menacée</i>, Flammarion, Paris, 2015 (2013), pp.186 s.]. Ce que je voulais dire par là n’a bien entendu rien à voir avec l'image complètement négative d’« âge des ténèbres », car cette image provient elle-même de la guerre de propagande menée par le projet moderne en quête de sa propre légitimité et luttant, pour elle, contre un épouvantail [Cf. Brague, <i>Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam</i>, Flammarion, Paris, 2008 (2006), pp.58-61]. L'ère médiévale, telle que la recherche historique nous permet de mieux la connaître, a été une période durant laquelle richesse et misère, innovation et conservation, lumière et obscurcissement, bonheur et détresse étaient inextricablement mêlés. Soit dit en passant, c’est là une caractéristique partagée par toutes les périodes que nous connaissons au cours de l’histoire, y compris par celle dans laquelle nous devons vivre aujourd’hui. <!--La population médiévale était tout aussi intelligente et stupide, tout aussi ignare et éclairée, tout aussi généreuse et méchante, etc., que la population d’aujourd’hui. Mais elle ne l'était pas de la même façon. Les Temps modernes sont arrivés, apportant avec eux un « nouvel apprentissage et une nouvelle ignorance » dans un équilibre parfait. De nouvelles choses furent apprises, tandis que d’autres furent oubliées, soit par manque d'attention soit par désir de s’en débarrasser.--> [...]</p><p>La fable antique des deux besaces que nous portons, l’une sur la poitrine et l’autre sur le dos, a bien saisi le problème [Ésope, fable n°303]. <u>Il nous est facile de remarquer assez clairement la stupidité des gens qui nous ont précédés, alors que nos défauts, qui nous restent inconnus, pourraient bien faire de nous la risée des générations à venir.</u> [...] Je voudrais plutôt renverser la perspective et plaider pour une sorte de retour à une sorte de Moyen Âge. J'ai pris la précaution de dire à deux reprises « une sorte de », afin d'éviter les malentendus et les caricatures.</p><p><!-- Je ne veux pas faire la promotion pour un de ces « retour à... » [...]. Nombre d’aspects de la vision du monde médiévale sont tout simplement obsolètes [...]. [...] De plus, je soutiens que nous n’aurons pas à décider si nous souhaitons ou pas un retour à une certaine façon de penser médiévale. Ce n’est pas une question de goût ou de choix, mais une nécessité, pour peu que l’humanité éclairée veuille résister à la tentation du suicide et survivre à long terme. [...] Que nous ayons ou non à faire retour à quelque chose de médiéval relève en fait du choix de Hobson, car nous devrons le faire, quoi qu’il arrive.--> [...] L’intention de cet ouvrage est celle-ci : sauver les vertus, les idées ou les vérités que le projet moderne a conduites à la folie, en retrouvant la forme prémoderne de ces bonnes choses. Ce qui me pousse à me lancer dans cette entreprise n’est pas un goût d’antiquaire pour le passé, encore moins un esprit nostalgique ou réactionnaire. Laissons les morts enterrer les morts. Au lieu de préparer ce retour nécessaire par nostalgie du passé, je le fais, tout au contraire, parce que je suppose que la forme prémoderne de <u>certaines idées fondamentales pourrait s'avérer plus stable que leur perversion moderne, donc plus riche d’avenir et mieux à même de nourrir notre espérance</u>.</p></div><div class="citation source"><p>Ibid., pp.11-16</p></div><p></small></p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Mon, 12 Oct 2020 13:23:45 +0000</pubDate>
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			<title><![CDATA[Réponse à&#160;:  La question du Libre Arbitre]]></title>
			<link>https://www.jrrvf.com/fluxbb/viewtopic.php?pid=89365#p89365</link>
			<description><![CDATA[<p>Whâââ ! :)</p><p><small>& Je me demande comment j'ai pu lire <i>la raison d'être</i> sans relever ce passage !</small></p><p>Merci beaucoup :) :) :)</p>]]></description>
			<author><![CDATA[dummy@example.com (Yyr)]]></author>
			<pubDate>Thu, 08 Oct 2020 16:20:09 +0000</pubDate>
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