LA SAGESSE DE L'AMI, par Xavier
de Brabois
Le bois apparut enfin derrière le sommet d'un talus.
Il se dessinait massivement devant nous, et l'ombre sous son
dense feuillage était habitée de la sérénité
du foyer, et évoquait plus que jamais le calme et la
paix de sa propre demeure. Il était posé tranquillement
au delà d'une petite rivière à l'eau de
cristal qui courait juste en dessous de nous et que nous appelions
la Vive. Nous dévalâmes en grande hâte la
pente habillée d'une herbe plus verte et plus grasse
que les prés des montagnes à l'époque ou
fondent les neiges.
- Nous sommes sauvés ! murmura-t-elle en voyant le bois
arriver à notre portée.
Nous ne nous arrêtâmes pas un instant, car ils nous
poursuivaient certainement encore, et je lançai un regard
en arrière. J'eu la vision, aussi brève qu'un
éclair, d'un homme armé, et la peur me saisit
tout entier. Nous allions franchir la rivière. Notre
forêt était juste de l'autre côté,
à quelques enjambées à peine. Nous étions
assez agiles et puissants pour franchir la Vive d'un grand saut
et nous retrouver à l'orée de notre monde. La
rivière était peu profonde par ailleurs, et nous
pouvions tout aussi bien la traverser en la piétinant,
mais cela ne se faisait pas. Un trait de sagesse prit subitement
sur ma peur le dessus, et au moment où nous nous allions
nous élancer par dessus l'eau qui s'écoulait comme
du cristal fondu, je saisis Silune, et l'emportai avec moi au
fond de la rivière. Je sus - comment fût-ce possible,
je l'ignore - mais je sus que précisément au même
moment le chasseur était apparu au dessus du talus que
nous venions de dévaler. Il avait couru pour ne pas perdre
notre trace, et il était là, menaçant nos
vies, son fusil à la main. Je ne sais pas ce qu'il fit,
où il regarda, ou s'il s'approcha dangereusement de la
rivière, mais je le savais là, et cela suffisait,
car il envahissait tout mon esprit.
Le contact avec l'eau avait été désagréable,
froid et inattendu pour chacun de nous, puisque j'avais agis
sans même savoir ce qui arriverait, sinon que je devais
nous cacher de lui. Nous reposions côte à côte,
couchés sur les cailloux de la rivière. Il y avait
peu d'eau, et pourtant il ne pouvait nous voir, comme si le
cours d'eau masquait notre présence au delà de
ses simples propriétés. D'ailleurs, nous restâmes
sous l'eau bien plus longtemps qu'il était permis à
être humain d'y survivre, et j'avais parfois l'impression
que dans la transparence de l'eau se mêlait l'air qui
nous offrait de respirer, comme si la rivière allait
pour nous le capturer sans pourtant nous dévoiler au
chasseur, que j'entendais au dessus de nous. Pourquoi voulait-il
nous tuer ? Ils avaient parlé de centaure. Je regardai
Silune auprès de moi, et la vis telle que je l'avais
toujours vu. Etions-nous centaures ? Je suis homme, mais pourtant,
j'étais bien centaure alors. Quel monde étrange
! Pourquoi m'y éveillais-je subitement, découvrant
ce que j'étais, alors qu'en même temps toute ma
vie m'était clairement connue : mon enfance, mes amis,
mon pays... ?
- Il est là ! dis-je à Silune, pour expliquer
mon geste brutal, dont elle cherchait dans mes yeux la signification.
- Nous étions si près ! répondit-elle.
Pourquoi parlions-nous dans l'eau, sans nous faire entendre
du chasseur ? Quel était ce monde étrange ? Elle
releva soudain la tête hors de l'eau, comme alarmée,
et je la lui saisi avec toute la force de mon corps de centaure
pour la replonger dans l'eau.
- Qu'est-ce que tu fais ?!! clamais-je silencieusement.
- Ædem n'est pas avec nous ! répondit-elle avec
anxiété.
- Ils ne l'ont pas pris, la rassurais-je. Je l'ai vu s'enfuir
par une autre route, il sera chez nous dès qu'il le pourra,
et peut-être bien avant nous, si ce chasseur ne s'en va
pas.
- Non point ! Ædem est en difficulté, je le ressens
bien.
Je la regardai. Je l'aimais ! Depuis notre plus belle enfance,
je l'avais gardée dans mon cur comme un trésor,
qui prenait plus de valeur au fur et à mesure que nous
passions du temps ensemble, et dans nos éloignements
aussi. Mais de quel genre d'amour s'agissait-il ? Quand Ædem
lui avait ouvert son cur, et qu'elle lui avait livré
le sien, je n'avais ressenti ni jalousie ni frustration. Ædem
était mon ami lui aussi. Combien de fois avions-nous
franchi ensemble les limites de notre monde, combien de temps
avons-nous passé ensemble à courir sur les flancs
des montagnes, à atteindre les lieux les plus inaccessibles
où aucun de notre peuple ne viendrait nous déloger
! Non, pas d'envie devant la réponse qu'elle lui avait
faite, mais plutôt une admiration - que je ne cachais
pas toujours - devant la beauté de leur amour, devant
la force de leur attachement, devant toutes ces étranges
peines ou merveilles qu'ils vivaient qu' ils soient proches
ou loin l'un de l'autres, et dont je restais étranger
mais pourtant contemplatif. Ædem n'était certainement
pas tiré d'affaire, je faisais confiance au sentiment
de Silune à ce sujet. Je l'avais vu plus tôt s'enfuir
du mauvais côté, et être poursuivi par la
plus grande partie des chasseurs. J'avais alors risqué
ma vie pour le remettre sur le bon chemin, et le dégager
de la chasse menée par ces hommes aux vêtements
lourds. Oui, je l'avais risquée... seulement ! A présent
un autre choix florissait devant moi. Il n'était pas
impossible qu'Ædem disparaisse, aussi effrayante qu'en
soit la pensée. Qu'arriverait-il ? Silune ne serait plus
accaparée par cet amour qui la consumait, qui la rendait
heureuse, mais qui la tourmentait parfois aussi. Que ferais-je
alors ? Je n'avais jamais désiré Silune, mon amour
pour elle était différent. Pourtant, peut-être,
le temps allant, quand le deuil serait passé, le désir
en elle naîtrait de se donner à moi... mais pour
quoi faire ?! Aucun désir ne m'habitait, mais pourtant
un profond amour. Aussi, même si Silune me confiait dans
l'avenir ce bien plus précieux que la vie - l'amour -
il lui resterait toujours cette blessure, celle d'avoir perdu
son être aimé; non pas perdu, mais de se l'être
fait arracher, comme une partie d'elle même, et ce traumatisme
ne guérirait pas vraiment, je le savais. Je ne voulais
pas lui laisser porter pareille meurtrissure, que je ne pourrais
pas réellement partager avec elle, pour l'assister. Si
vraiment je voulais l'aider, c'était à présent,
avant que le coup ne lui soit porté. Je l'aimais, et
ne voulais pas qu'elle souffre, et j'aimais Ædem, et j'aimais
leur amour, et ne voulais pas le voir s'achever sans que je
puisse agir pour le préserver.
Je pouvais remonter à l'instant, galoper jusqu'à
Ædem, et donner ma vie, cette fois - non pas simplement
la risquer - pour le libérer ! Les chasseur voulaient
un centaure ? Eh bien je ferais leur affaire ! Pourquoi étais-je
centaure en ce jour, je ne saurais l'expliquer. Je me disais
que tout cela n'était qu'un rêve, et d'ailleurs,
je ne voyais pas un centaure en me regardant... mais voyais-je
un homme ? Peut-être était-ce ainsi que nous voyaient
les chasseurs, et que nous adoptions leur regard, nous laissant
nous-même enfermer dans ce qu'ils voulaient voir de nous.
Mais si ce n'était qu'un rêve, la mort ne serait
qu'un réveil ! Douloureux réveil, mais rien d'autre.
Si je me trompais, et que je n'étais qu'en train de vivre
la chasse que nos adversaires avaient toujours rêvé
de nous livrer, en me laissant enfermer dans leurs propres façons
de penser, alors ma mort serait la fin de tout, la fin de ma
vie, la fin de mon existence. Je n'attendais aucune récompense
pour ce que j'allais faire, sinon de voir que j'allais ainsi
préserver l'amour de deux êtres qui m'étaient
chers. L'amour est créateur, après tout ! Pourrais-je
vraiment mourir alors que j'agissais par amour ? Je ne sais.
Un espoir déraisonnable m'envahit, et je le chassai aussitôt.
Au lieu de compter sur ces rêveries, je commençai
à évaluer mes forces. J'étais centaure
? Fort bien ! J'étais donc aussi fort que six chevaux,
grand comme deux hommes, plus puissant que le lion et rapide
comme l'hirondelle. Et encore, j'étais nécessairement
sage plus que les plus sages parmi les hommes. Qui pourrait
me résister ?! Il fallait que j'étudie mes capacités.
Il ne me servirait à rien de me livrer sans permettre
à Ædem de fuir pour retrouver Silune. Si nous étions
pris tous deux, la seule chose qui adviendrait était
certaine: Silune viendrait à son tour se donner aux chasseurs,
et j'aurais alors non seulement échoué, mais aggravé
une situation qui offrait encore un avenir concevable. Oui !
J'étais assez fort, assez rapide, assez sage pour amener
à son terme ce que j'allais oser faire.
Je donnai un dernier regard à Silune à mes côtés,
posai ma main sur elle pour prendre un appui plus élevé,
et pour garder d'elle ce dernier contact, et lui annonçai:
- Je vais chercher Ædem! Dès que tu le pourras,
gagne la forêt, et attend le !
Sans attendre une réponse de sa part qui aurait pu me
faire reculer, je me lançai aussitôt hors de la
rivière avec toute la puissance de mon étrange
corps et, ruisselant d'une eau qui sembla tinter et résonner
autour de moi pendant que je fendais l'air, je fus sur le chasseur,
qui me tournait le dos, avant qu'un de ses compagnons eût
pu l'avertir. Je saisis son fusil et le brisai sans m'arrêter,
continuant le train de ma puissante course. Mais l'autre chasseur,
qui n'avait pas encore gravi le talus, avait bénéficié
du temps dont il avait besoin pour épauler. Un coup retentit,
et je sus que j'étais touché, mais je ne pouvais
pas même deviner quelle partie de mon corps fut atteinte.
La douleur m'inonda, puis s'effaça comme je tendais toute
mon action vers Ædem, que je devais sauver. Je traversai
en un instant la grande distance qui me séparait du petit
bois vers lequel je l'avais vu se diriger, et plongeai dans
la futaie où je le devinais caché. Je prenais
soin de laisser les chasseurs tenter de me poursuivre. La douleur
de la blessure revenait à chaque fois que je pensais
à moi, et curieusement, aussitôt que je tournais
mon esprit exclusivement vers Silune, ou vers Ædem, je
ne sentais plus mon corps, et je crois bien même que je
gagnais un peu en force et en vitesse. Je vis des chasseurs
apparaître dans la lumière de la lisière
des arbres, et tous épaulaient, mais jamais ne m'atteignaient.
L'un d'eux se trouva sur ma route aux abords des premiers arbres,
et je le désarmais avec vigueur, tout en m'enfonçant
plus profondément sous les arbres pour rechercher mon
ami. Enfin, je trouvai Ædem, provisoirement caché
dans un taillis. Je lui fis signe de s'enfuir dans la direction
d'où je venais, puis fis un écart et changeai
ma course pour me diriger sur les chasseurs les plus élevés,
de façon à tous les rassembler.
Je pris peur soudain. Pourquoi étais-je celui qui devais
mourir ? Après tout, n'avais-je pas réussi à
m'enfuir avec Silune ?! Ædem n'était-il pas celui
qui avait failli ?! Pourquoi devais-je mourir pour sa faute
?! Et qu'étaient tous ces chasseurs ? N'étais-je
pas plus fort, plus grand, plus sage qu'eux ! (Quelle sagesse
y avait-il en effet à vouloir tuer les centaures aussitôt
qu'ils quittaient leur monde ?) Comment pouvaient-ils donc me
vaincre ?! La douleur se refit sentir dans mon poitrail. C'était
donc là que le métal m'avait atteint... était-ce
près du cur ? me demandai-je.
Le coeur ! N'avais-je pas décidé de le donner
à ceux que j'aimais ?! Mais avait-on jamais entendu un
récit parlant d'un centaure tué d'un coup de fusil
? Non, jamais, ma mémoire me le garantissait ! Les centaures
ne mouraient pas par le fusil, dans les récits. Je passai
en trombe devant un chasseur qui apparut de derrière
un arbre, et le tremblement du sol sous mes lourds sabots l'effraya
et l'empêcha d'épauler à temps, je changeai
sans cesse de trajectoire, si bien que les chasseurs furent
bientôt disposés tout autour de la futaie, et qu'ils
ne pouvaient plus tirer sans risquer de s'abattre entre eux.
J'étais le plus sage ! J'étais le plus puissant
! Qui me prendrait la vie ?! Qui pourrait effacer mon existence
?! Curieusement, je reconnus des mots qui venaient des paroles
des chasseurs, et je sus qu'ils étaient dans mes pensées,
et que ce n'était pas moi qui réfléchissais
de la sorte. La douleur me fit soudain trébucher, et
je reprit l'équilibre avec peine tant ma course était
rapide, en portant la main à ma plaie. J'étais
le plus sage... et j'avais accepté de mourir. Quelle
sagesse était-ce là ?! Je revis Silune s'extrayant
de l'eau derrière moi pendant que je désarmais
le premier chasseur, et rejoindre la forêt saine et sauve,
grelottante, en attendant Ædem. Je ne pouvais pas l'avoir
réellement vu pourtant, mais cette vision offerte me
fut un réconfort. Il fallait éloigner les chasseurs.
Etais-je le plus sage, je n'en étais plus sûr,
mais j'étais le plus aimant. Je lançai un rapide
coup d'il sur ma droite, et vis à plusieurs pas
l'ouverture ténébreuse du canon d'un fusil correctement
calé contre une épaule.
Je n'eus qu'une pensée ! Ils étaient ensemble,
réunis ; j'avais été leur Ami.
Le coup de feu eut un son terrifiant.
* * *
Le centaure roula trois fois sur le sol quand il l'eût
atteint tant l'élan qui avait déplacé le
puissant corps était prodigieux. C'est le tronc d'un
arbre qui l'arrêta, et on dit qu'une branche lourde fut
brisée à son sommet, mais qu'elle n'atteignit
le sol que lorsqu'un des chasseurs voulut se pencher sur le
corps du centaure, lui infligeant mauvaise blessure, mais non
mortelle. Certains racontent qu'à cause de cela, les
chasseurs s'écartèrent du corps, et que celui-ci
se changea en un oiseau, ou une créature ailée,
qui s'envola indemne entre les arbres, vers le ciel. Mais d'autres
disent que le corps fut ramené au pays des chasseurs,
mais qu'il disparut pendant la nuit, emporté par cinquante
centaures. Mais aucun de ces derniers n'a jamais eu souvenir
de pareille action de bravoure. Tous les récits concordent
cependant à dire que les chasseurs n'eurent rien de leur
chasse, mais ce qu'il advint du corps, en réalité,
resta ignoré.
Aujourd'hui, je marche sans penser à ce que je fais.
Les gens me traitent de fou quand je traverse la rue sans regarder
la couleur du feu, ou rient de moi quand j'oublie de descendre
au bon arrêt de bus et doit courir en arrière pour
arriver à l'heure. Je pense à cette vie, à
ce monde, que j'ai quitté. Tant de passé, effacé
en un instant. Un coup de feu ! Des amis disparus. Ce sont eux
qui sont morts, et moi qui suis vivant ! Comment est-ce possible
?
Aujourd'hui, je cherche de tels amis, pour qui je pourrais donner
ma vie, encore une fois, ou plutôt, en vérité.
Y aura-il des chasseurs, encore? Je ne pense pas. Pourtant,
on doit pouvoir donner sa vie sans pareils ennemis... Mais les
grands amis se cherchent-ils, me demandais-je ce matin là,
ou ne sont-ils donnés qu'à ceux qui savent les
recevoir ?